Pourquoi et comment tricher dans les jeux vidéo

Tout le monde déteste les cheaters. Pour compenser, nous avons essayé de les comprendre.

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mars 9 2018, 9:36am

Image : un hack de type "extra-sensory perception" pour Battlefield 4. 

Les cheaters sont comme les contrôleurs RATP : à moins d’un miracle, impossible de les éviter pour toujours. Aussi vieux que les jeux vidéo multijoueur qu’ils sabotent sans état d’âme, ils se sont incrustés en masse dans tous les genres, des shooters (Counter-Strike, Rainbow Six : Siege…) aux jeux de stratégie (Dota 2, Starcraft 2…). Si vous fréquentez PlayerUnknown’s Battleground, le titre-phénomène du moment avec Fortnite, vous n’avez tout simplement pas pu leur échapper : au mois de janvier dernier, plus d’un million de tricheurs ont été bannis de la version PC du battle royale coréen.

Ces hordes de cheaters dépendent d’armes nombreuses, variées et si judicieuses qu’elles ont peu évolué depuis les débuts des jeux en ligne. Les aimbots, des dispositifs qui permettent de viser automatiquement les autres joueurs, existaient déjà à l’époque des premiers FPS compétitifs. De vieux échanges sur un forum montrent que Counter-Strike bataillait avec les hacks qui font apparaître les autres joueurs en surbrillance en avril 2001, six mois seulement après sa sortie. Rien n’a changé. Du côté des RTS et des MOBA, c’est pareil : les cheats qui révèlent la carte pullulent depuis le début des années 2000, au moins.

Si les tricheurs sont si nombreux et bien équipés depuis presque vingt ans, c’est d’abord parce qu’il est très facile de trouver des cheats sur Internet. Une requête Google bien formulée déclenche une avalanche de résultats aux URL limpides : Iwantcheats.net, Unknowncheats.net, Artificialaiming.net, Exocheats.net, Privatecheatz.com… La plupart de ces sites peuvent être classés en deux catégories : les plateformes réservées à la vente et les forums avec ou sans dimension commerciale. Certains fêtent à peine leur deux ans, d’autres ont ouvert en 2000.

Les sites commerciaux purs se distinguent par leur empressement à susciter l’achat. Interface conçue pour amener au produit le plus vite possible, grosses réductions signalées par des comptes à rebours ou des pop-ups, témoignages et notes d’anciens clients à l’authenticité douteuse, certificats de sécurité bizarres, prix barrés, compteurs de visiteurs et de transactions douteux, rien n’est trop tapageur pour convaincre le chaland de débourser des sommes à un, deux ou trois chiffres pour un mois, un an ou une vie de cheats à la provenance douteuse. Enhanced Gaming, par exemple, promet un aimbot et un wallhack pour Overwatch contre 29,99 dollars. Évidemment, tous ces tricks de télé-achat cachent souvent de belles arnaques.

Capture d'écran d'un wallhack pour Counter-Strike : Global Offensive.

Le web regorge d’internautes qui se plaignent d’avoir dépensé quelques dizaines ou centaines de dollars pour des systèmes de triche non-conformes à leurs attentes ou de mauvaise qualité (le meilleur des hacks est inutile s’il est immédiatement détecté par les systèmes anti-triche comme Punkbuster ou Valve Anti-Cheat), voire contre rien. Tel est le destin de ceux qui se précipitent sur les enseignes les plus visibles, la chair à canon de la scène cheating. Il en va de même dans tout marché louche : se jeter sur le vendeur le plus apprêté sans se renseigner, c’est prendre le risque de se faire plumer. Le problème, c’est qu’il est difficile de juger de la sincérité des reviews postées ça et là par des pseudonymes pleins de chiffres.

Contacté par Motherboard, le propriétaire du site Private Cheatz a soutenu que les dizaines d’évaluations négatives, messages rageurs et critiques qui décrivent son site comme une vaste escroquerie étaient truqués : “C’est la concurrence. (...) Certaines personnes décrivent même nos logiciels comme un scam alors qu’ils ne l’ont pas utilisé ou acheté.” Les plus gros vendeurs de cheats, ceux qui font tourner plusieurs sites à la fois, ont certainement les moyens d’organiser de telles campagnes. Qui croire au fond d’un tel panier de crabes ? À force de recherches, ceux qui veulent vraiment le savoir finissent forcément par rendre visite à la deuxième grande famille des sites de cheats, ceux qui possèdent des forums.

Beaucoup de forums de cheats sont adossés à une offre commerciale. Les chiffres revendiqués par ceux qui obligent les internautes à s’inscrire pour accéder à leurs produits indiquent que le secteur se porte bien : pas moins de 700 000 comptes auraient été ouverts sur IWantCheats depuis 2015 et Aimware aurait récolté plus de 200 000 membres en quatre ans. Ces forums servent aussi bien de service après-vente que de publicités géantes pour des clients potentiels. Les discussions consacrées au processus d’achat et au bon fonctionnement des cheats déjà déployés côtoient les sujets qui tentent de prouver que les dispositifs disponibles sont authentiques : témoignages de clients satisfaits, vidéos de tricheurs en action, annonces de soldes… Que du très suspect.

Sans surprise, le clan des forums commerciaux souffre lui aussi de problèmes d’arnaques et d’enfumage généralisé. Décider de verser 60 dollars chaque mois à un site décrit comme un repère de voleurs par certains et comme l’un des meilleurs distributeurs de cheats par d'autres pour un pari risqué. Beaucoup de témoignages indiquent que les clients qui osent exprimer leur mécontentement au sein de ces forums sont immédiatement bannis. Cependant, une fois de plus, impossible d'être sûr qu’il ne s’agit pas de concurrence déloyale entre bonneteurs numériques. À croire que trouver un programme de cheat qui fonctionne demande plus d’énergie qu’apprendre à jouer correctement.

Restent les forums sans visée commerciale, ceux dont l’accès et les dispositifs de triche sont gratuits. C’est le cas d’Unknown Cheats, qui se présente comme “la plus vieille et la plus fructueuse communauté de cheating professionnel existante” ; depuis son ouverture en 2000, il aurait attiré “des millions” de membres. Dans la FAQ, l’équipe du site soutient qu’elle n’a créé aucun des produits disponibles dans la catégorie “Téléchargements”. Tout est supposé venir des membres, car le but revendiqué du forum est “d’aider la communauté des tricheurs à se rassembler” et de “permettre aux développeurs de cheats de partager leur travail avec le monde”.

La grande ouverture d’Unknown Cheats a des conséquences regrettables pour les cheaters purs et durs. Les services de triche qu’il met à disposition sont souvent téléchargés et utilisés en masse dans les semaines suivant leur mise en ligne, parfois par des centaines d’internautes, ce qui facilite leur détection par les personnes chargées de lutter contre les cheaters. Bien souvent, une course à l’armement se met alors en place entre ces gardiens de l’ordre et les développeurs de cheats ; les premiers barricadent les failles qui permettent aux cheats de fonctionner, les seconds cherchent un moyen de contourner ces nouvelles défenses, et ainsi de suite. C’est surtout de cet affrontement dont il est question sur le forum.

“Écrire du code pour modifier un jeu te donne l’opportunité de comprendre comment fonctionne ce jeu. Ce n’est pas vraiment une histoire de sous, pour moi c’est de l'accumulation de connaissances.”

Contrairement aux sites et forums commerciaux si hermétiques et lourdement modérés, Unknown Cheats permet d’entrevoir l’envers de la scène cheating. Les développeurs qui s’expriment en son sein ressemblent plus souvent à des bricoleurs qu’à des tricheurs ou des vendeurs de medicine show ; ce qui les intéresse plus que tout, c’est trouver l’astuce qui marche. “À mon sens, le hacking de jeux vidéo est l’une des formes les plus divertissantes et immédiatement satisfaisantes de hacking, explique un membre vétéran. Vous apprenez plein de techniques à tous les niveaux (...). Vous pouvez vous former sur le tas, à peu près tout ce qui existe est à votre portée (...). La récompense est immédiate. Si vous êtes assez motivé, vous savez que vous pouvez hacker votre jeu et en profiter à la fin.”

Les individus responsables des aimbots qui ruinent vos parties de Counter-Strike peuvent aussi rouler pour le plaisir et le défi, exactement comme les hackers spécialistes en sécurité. “C’est comme le piratage, tout le monde a des motivations différentes (...), affirme un administrateur à la retraite. La plupart aiment le challenge que ça représente.” D’autres pratiquent pour apprendre en s’amusant. “Écrire du code pour modifier un jeu te donne l’opportunité de comprendre comment fonctionne ce jeu”, explique un internaute. “Ce n’est pas vraiment une histoire de sous, répond un autre. Pour moi c’est plus une histoire d’accumulation de connaissances.” Ceci dit, ceux qui sont là pour l’argent existent aussi.

“On peut créer une très bonne source de revenus” en développant des hacks pour jeux vidéo, lance un inscrit dans le seul message qu’il a jamais posté sur Unknown Cheats. Tout porte à croire qu’il dit vrai. Une source anonyme citée par le site d'informations Cybersports indique qu’un hacker bien loti peut gagner plus de 17 500 dollars par mois grâce à son travail. En 2014, un individu au service de l’un des “plus gros fournisseurs de cheats du monde” a affirmé dans PC Gamer que l’opération rapportait 1,25 million de dollars annuels. Des sommes qui expliquent un peu l’ampleur et les bassesses de la mêlée qui oppose les vendeurs de “paid hacks”, mais aussi l’existence d’acteurs de moindre envergure.

Perfectaim.io est un forum-boutique qui distribue des cheats depuis 2015. Aujourd’hui, il compte 85 000 comptes enregistrés et semble jouir d’une meilleure réputation que ses concurrents, notamment parce qu’il propose des cheats réservés à des membres “VIP” pour limiter leur risque de détection. L’un des membres de son équipe, Helmerz, un étudiant en informatique d’origine finlandaise qui occupe le poste de super-modérateur du forum, a indiqué à Motherboard que les deux créateurs, administrateurs et développeurs de cheats du site “ne parl[aient] pas vraiment” de son chiffre d’affaire, mais aussi qu’ils travaillaient à plein temps pour lui (“Ils ont beaucoup de raisons de faire ça, mais je pense que c’est surtout parce que c’est ce qu’ils aiment faire”, a-t-il ajouté). Ce qui laisse à penser que même un “petite” communauté peut rapporter de belles sommes.

Quelles que soient leur nature et leurs intentions, toutes les plateformes qui diffusent des cheats ont un impact considérable sur l’écosystème des jeux vidéo multijoueur. À cause d’elles, développeurs et éditeurs doivent imaginer des punitions de plus en plus sévères pour les tricheurs (The Division et Rainbow Six : Siege, deux jeux Ubisoft, ont opté pour le bannissement définitif au premier problème) et concevoir des défenses anti-cheats toujours plus coûteuses, sensibles et invasives, que leurs adversaires se dépêchent souvent de ridiculiser : en 2012, un membre d’Artificial Aiming a révélé que des hackers étaient parvenus à bannir des joueurs innocents en exploitant les failles du logiciel PunkBuster.

“Je hacke parce que certains personnes agissent comme des e-thugs, notamment les blaireaux vantards de Counter-Strike. Quand je les entends, j’active mes bots et je les écrase. Être le bourreau des bourreaux me fait plaisir.”

Les développeurs de cheats eux-mêmes ne sont pas à l’abri des conséquences de leurs activités. En Corée du Sud, un pays dans lequel les jeux vidéo multijoueur comptent beaucoup, le développement de systèmes de triche est passible de cinq années de prison et 40 000 euros d’amende. À l’Ouest, la croissance de la scène esports et l’intérêt grandissant des politiques pour le jeu vidéo aboutira peut-être à la création de sanctions similaires. D’ici là, les entreprises qui développent et éditent les gros titres continueront à souffler dans la nuque des distributeurs de cheats. Helmerz raconte : “Nous avons sorti un cheat pour Black Ops 3 et environ quatre mois plus tard, le super-modérateur américain ReportScore a reçu une lettre d’Activision qui disait que nous devions le mettre hors-ligne si nous ne voulions pas être attaqués en justice. (...) Nous avons collaboré, nous aurions perdu quoi qu’il arrive.”

Arnaqueurs, hackers, défenseurs de l’industrie vidéoludique, autorités, les belligérants de l’industrie du cheat ont tous des gros bras. La violence de leur affrontement ferait presque oublier l’existence des cheaters au sens strict du terme, les utilisateurs purs et durs, ceux qui misent leur temps et leur argent sur des dispositifs hasardeux et qui ne créent, n’apprennent ou ne luttent pour rien. Après tout, le gros des légions qui gâchent vos parties de PUBG, ce sont eux. Mais pourquoi font-ils ça ? Les témoignages qu’ils disséminent sur Internet montrent que leurs motivations sont plus variées qu'on ne pourrait le penser.

Beaucoup de joueurs deviennent cheaters parce qu’ils n’ont pas le temps de devenir bons. “Il y a tellement de gens qui passent tellement de temps sur ces jeux que ceux qui ont d’autres priorités sont obligé de tricher pour rivaliser”, déplore un utilisateur d’Unknown Cheats. Ces différences de niveau semblent motiver quelques aspirants justiciers ; dans un autre fil de discussion, un hacker-cheater explique : “Je hacke parce que certains personnes agissent comme des “e-thugs”, notamment les blaireaux vantards de Counter-Strike (...). Quand je les entends, j’active mes bots et je les écrase. Être le bourreau des bourreaux me fait plaisir.” Helmerz est de cette équipe : “J’ai beaucoup cheaté dans Rust. Je volais jusqu’aux bases des gens, je piquais tout leur équipement et je le donnais à des gens qui venaient de commencer, c’était très amusant.”

Cette envie de nivellement apparaît aussi chez les cheaters qui prétendent qu’ils ne font que déjouer le chausse-trappe préféré de l’industrie vidéoludique, les achats intégrés. “Je triche sur les jeux pay-to-win comme Neverwinter et presque tout ce qui est “free-to-play” mais qui vous demande de payer pour prendre l’avantage sur les autres joueurs”, proclame un membre d’Unknown Cheats, qui se vante d’agir ainsi pour venger les petits joueurs sans le sou de ceux qui ont “payé des sommes absurdes pour augmenter leur puissance. Les cheaters aiment se présenter comme des anti-système ; en 2012, l’administrateur d’Artificial Aiming a décrit les kits de progression rapide de Battlefield 3 comme des cheats légaux.

“Certaines personnes prennent les jeux vidéo BEAUCOUP trop sérieusement, lance un ancien membre de l’équipe administrative d’Unknown Cheats, et je crois que c’est mon rôle de leur montrer que c’est un jeu, pas un mode de vie.”

Beaucoup de joueurs soutiennent aussi que leur aimbot leur permet de contourner un problème médical ; c’est le cas de Prophet, un cheater d’une “cinquantaine d’années” qui affirme souffrir “d’un problème de vue sérieux” dans PC Gamer. Le propriétaire de Private Cheatz nous a même expliqué que “la plupart de [ses] clients souffr[aient] de troubles de l’apprentissage extrêmes, d’autisme, de paralysie cérébrale, etc.” Difficile à croire mais impossible à ignorer.

Restent les cheaters les plus faciles à détester, ceux qui n’ont pas peur de claironner qu’ils trichent pour s’amuser, pour le plaisir d’être un trouble-fête ou de dominer le champ de bataille. “Certaines personnes prennent les jeux vidéo BEAUCOUP trop sérieusement, lance un ancien membre de l’équipe administrative d’Unknown Cheats, et je crois que c’est mon rôle de leur montrer que c’est un jeu, pas un mode de vie.” Encore ce complexe du justicier.

Et si les cheaters ne cherchaient finalement qu'à se rassurer en s'épargnant la compétition, cette épreuve si durement introspective ? Quand vient le moment de révéler son mobile de triche, les aveux de manque de confiance en soi et les commentaires auto-dépréciatifs tombent en pluie sur Unknown Cheats : "Parce que je suis un noob" ; "Juste parce que je suis un connard" ; "Je suis une merde anxieuse et dominer les autres donne du sens à la vie"... Tous les gamers savent à quel point perdre peut être blessant. Face à l'adversité, certains choisissent le chemin de l'acharnement, long et pénible, d'autres celui du cheat, court et doux (à condition d'éviter les arnaques). Soyez gentil avec le prochain aimboter qui croisera votre route ; tout au fond, il est sans doute un peu triste.