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Zuckerberg se ridiculise en promettant d'éradiquer toutes les maladies

La Silicon Valley est complètement déconnectée des réalités de la recherche en sciences biomédicales et en santé publique.

Mercredi, Mark Zuckerberg a annoncé le projet le plus ambitieux de toute sa carrière, ce qui n'est pas peu dire. Le fondateur de Facebook a en effet manifesté son intention « de soigner toutes les maladies avant la fin du siècle, » ou du moins d'être capable de les diagnostiquer et de les gérer de telle manière qu'elles ne constituent plus un handicap pour la vie des personnes. En bref, il espère que le 22e siècle sera exempt de maladies, et que l'espérance de vie moyenne dépassera allègrement les cent ans.

Pour cela, Zuckerberg et son épouse Priscilla Chan, pédiatre, qui avaient déjà annoncés en 2015 qu'ils donneraient 99% de leurs parts de la société Facebook à des organismes de charité, promettent maintenant de donner 3 milliards à la recherche sur dix ans par l'intermédiaire de la Chan Zuckerberg Initiative, leur organisme philanthropique. « Nous investirons dans la recherche fondamentale dans le but d'éliminer la maladie, » explique Chan dans un discours à San Francisco.

Voilà une noble ambition. Participer au financement de la recherche fondamentale en sciences biomédicales ne peut pas être une mauvaise chose, d'autant plus que Zuckerberg utilise son influence pour encourager les gouvernements, entreprises, et organismes sans but lucratif à faire de même. Cependant, on ne peut qu'être troublé face aux mots de Zuckerberg, et par ce qu'ils traduisent de sa pensée. « Guérir toutes les maladies » veut-il seulement dire quelque chose ?

Pour Jim Woodgett, directeur de recherche à l'Institut de recherche Lunenfeld-Tanenbaum au Mount Sinai Hospital à Toronto, estime qu'il s'agit là du langage typique de la Silicon Valley, complètement déconnecté des réalités de la recherche en sciences biomédicales et en santé publique.

« Il est possible de soigner, prévenir et gérer toutes les maladies avant la fin du siècle. »

« Ils reconnaissent l'importance de la recherche fondamentale, c'est déjà ça, » dit Woodgett. Mais il prend soin de remettre les promesses du couple dans leur contexte. « Nous parlons ici de 3 milliards sur dix ans, quand les Instituts américains de la santé (NIH), par exemple, dépensent à eux seuls 32 milliards de dollars par an dans la recherche biomédicale, » explique-t-il. Pourtant, malgré tous ses efforts, les NIH ne sont pas vraiment sur le point de soigner toutes les maladies du monde, et n'ont jamais affirmé en être capable.

La Fondation Bill and Melinda Gates, fondée par un autre entrepreneur à succès, a pourtant contribué aux progrès de la lutte contre les infections à VIH (entre autres) dans les pays en développement, où des efforts ciblés, comme la distribution de préservatifs, peuvent être très efficaces. De plus, les progrès en matière de traitement ont fortement augmenté l'espérance de vie des patients atteints du VIH. Un bon investissement assorti d'une bonne stratégie peut faire des miracles.

Les promesses grandioses de Zuckerberg et Chan, en revanche, aussi bien intentionnées qu'elles puissent être, simplifient à outrance la réalité de la recherche et les défis à relever pour améliorer la santé publique.

« Priscilla et moi avons passé ces dernières années à parler avec des dizaines de scientifiques et d'experts d'élite. Ils pensent qu'il est possible de soigner, prévenir et gérer toutes les maladies avant la fin du siècle, » explique Zuckerberg. « Cela signifie pas que plus personne ne tombera malade, mais que nous tomberons malade beaucoup moins fréquemment, » et que les maladies seront contrôlées au point de ne plus mettre nos vies en danger.

Avec la confiance d'un ingénieur évoquant un problème logiciel, Zuckerberg évoque quatre grands types de maladie particulièrement mortifères : les maladies cardiaques, le cancer, les maladies infectieuses, les maladies neurologiques, dont les AVC. « Je ne veux pas me risquer à simplifier à outrance, » note-t-il, précisant qu'il s'agit là de maladies extrêmement variées. Pourtant, il pense que l'on peut toutes les combattre en utilisant des stratégies similaires.

De fait, les choses ne sont pas aussi simples. Ou du moins, pas aussi simples que les scientifiques, médecins, et patients voudraient qu'elles soient. Prenons le cancer, par exemple : non seulement tous les types de cancer (colon, sein, cerveau, foie, etc) sont extrêmement différents, mais ils se manifesteront de manière contrastée en fonction des patients, qui eux-mêmes répondront aux traitements chacun à leur manière.

C'est l'une des raisons pour laquelle Obama avait été tant critiqué pour le choix de ses mots quand il avait annoncé « un traitement miracle » contre le cancer cette année.

« L'épidémie de cancer n'est pas un problème que les sciences médicales pourront résoudre d'ici peu. Pour le moment, elle ne fait qu'empirer, en partie par notre faute, » écrit le professeur de médecine Jarle Breivik dans le New York Times. « Plus l'espérance de vie est élevée, plus la prévalence du cancer est importante. »

« Nous n'avons aucune idée de comment traiter Alzheimer. »

Parmi ces maladies, la plupart affecte des individus âgés. Or, nous vivons de plus en plus longtemps. Alzheimer est un bon exemple de ce problème (l'annonce de Zuckerberg et Chan a justement eu lieu à l'occasion de la journée mondiale contre Alzheimer). « Nous ne savons pas comment traiter cette maladie extrêmement complexe. Il n'existe aucun traitement véritablement efficace pour le moment, » fait remarquer Woodgett.

Enfin, il faudra composer avec le problème de la résistance aux antimicrobiens (dont la résistance aux antibiotiques n'est qu'un aspect), capable de provoquer des épidémies qui semblent sorties de nulle part, à l'image de l'épidémie Zika. De fait, pour éradiquer les maladies et lutter contre la résistance aux antibiotiques, la société doit elle aussi jouer le jeu : la recherche fondamentale ne suffit pas. Zuckerberg note que nous sommes sur le point d'éradiquer la polio, ce qui constituera un succès énorme. Cependant, l'une des raisons pour laquelle cet objectif tarde tant, c'est que les acteurs de la recherche et de la production de vaccins sont menacés et tués par des militants partout dans le monde.

« C'est toujours très délicat de critiquer quelqu'un qui donne de l'argent à la recherche scientifique, » confesse Woodgett. Chan et Zuckerberg sont pourtant sur la bonne voie : ils installeront un « Biohub » en Californie afin de rassembler des chercheurs de différentes disciplines, leur fourniront des laboratoires dernier cri et tous les outils nécessaires à la conduite de leurs recherches. De fait, de nouvelles techniques comme l'édition de gènes, la manipulation de cellules souches, le sang synthétique, etc., contribueront sans doute à bouleverser le soin à l'avenir.

L'annonce de Zuckerberg est avant tout destinée à convaincre de la possibilité d'un monde débarrassé de la maladie, et à encourager d'autres organismes à financer la recherche. Mais il faut bien garder à l'esprit que la lutte contre les maladies ne dépend pas uniquement de problèmes techniques et scientifiques. Nous ne guérirons pas les maladies chroniques aussi simplement que nous sommes allés sur la lune.

« Pour filer la métaphore, imaginons alors que guérir les maladies équivaut à aller sur la lune en sachant que la lune peut nous tirer dessus, nous poursuivre et nous réduire en miettes, » ajoute Woodgett. « Pas simple, pas vrai ? »