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Le mur de Trump serait un désastre écologique

Lorsque nous construisons des frontières artificielles, ce ne sont pas seulement les hommes que nous empêchons de circuler librement.

Grennan Milliken

Mercredi, Donald Trump a signé un décret donnant l'impulsion initiale à la concrétisation de l'une de ses promesses de campagne majeures : la construction d'un immense mur le long de la frontière avec le Mexique (longue de plus de 3000 km), lequel coûterait entre 14 et 20 milliards de dollars et aurait pour but d'empêcher les immigrés illégaux et les drogues d'entrer sur le territoire américain.

Le projet de mur a suscité de vives critiques de la part de groupes de défense des droits de l'Homme en raison du désastre humanitaire qu'il pourrait engendrer (souvenez-vous de Berlin). Mais s'il était vraiment construit, le mur poserait un autre problème : ce serait un désastre écologique.

Une telle barrière priverait les populations animales vivant dans l'écosystème fragile et désertique de la frontière américano-mexicaine d'un accès à des ressources alimentaires, des compagnons avec qui s'accoupler, et à des routes migratoires importantes. Une telle perturbation causerait des torts irréparables à de très nombreuses espèces, y compris des espèces extraordinairement rares telles que le jaguar de Sonora ou le loup gris du Mexique.

Les barrières artificielles telles que les routes ou les grillages ont des effets terribles pour la vie sauvage.

Selon un rapport prévisionnel rédigé par l'US Fish and Wildlife Service l'année dernière, un mur couvrant l'intégralité de la frontière sur 3000 kilomètres aurait un impact direct sur 111 espèces menacées, 108 espèces d'oiseaux migrateurs, quatre réserves naturelles et écloseries, ainsi qu'un nombre inconnu de zones humides.

Les barrières artificielles telles que les routes ou les grillages ont des effets terribles pour la vie sauvage. Les écosystèmes sont fluides par nature, et les animaux y circulent librement. Les obstacles créés par l'homme privent les populations d'accès à des sources de nourriture, quand ils ne les tuent pas tout simplement.

La frontière entre le Mexique et les Etats-Unis traverse un ensemble d'environnements, parmi lesquels deux écosystèmes uniques à la biodiversité extraordinaire : la vallée du Rio Grande au Texas, et les Sky Islands au sud-ouest. La vallée du Rio Grande est l'une des régions les plus riches en biodiversité des Etats-Unis, puisqu'elle accueille pas moins de 700 espèces de vertébrés et génère 463 millions de dollars par an grâce aux touristes venus observer les animaux. Les lynx, les pécaris, les ocelots, les cerfs, 500 espèces d'oiseaux migrateurs et des hordes d'amphibiens et de reptiles dépendent tous du fait de pouvoir se déplacer librement dans la région.

Un jaguar. Image: US Fish and Wildlife Service

On peut prédire les dégâts que le mur causera en observant ce qui se passe sur certaines portions de la frontière qui connaissent déjà un problème similaire. Sur 1000 kilomètres de frontière, de la Californie au Texas, on trouve déjà des barbelés et des clôtures de presque 6 mètres de haut, installés par l'administration Bush en 2005. En 2011, on a constaté que 16 espèces avaient vu leur territoire diminuer de 75%. Certaines espèces extrêmement rares, comme les ocelots du Texas (on n'en dénombre que 50 dans tous les Etats-Unis), étaient totalement privés d'accès à leurs homologues mexicains, plus diversifiés - entraînant ainsi une perte de diversité génétique. On a déjà vu des bisons escalader des clôtures surmontées de barbelés pour tenter d'accéder à de l'eau et de la nourriture.

Louise Misztal, biologiste et directrice de l'association Sky Island Alliance (Arizona), m'a expliqué par téléphone que "ce qui est intéressant avec les infrastructures déjà présentes à la frontière, c'est qu'elles affectent vraiment toutes les espèces. Qu'il s'agisse d'un ours qui ne peut plus passer, ou même des plus petites grenouilles. Les clôtures sont infranchissables, même pour les animaux minuscules."

Dans le sud-ouest des Etats-Unis et le nord-ouest du Mexique, un espace unique pour la biodiversité situé entre la Sierra Madre et les Rocheuses, des espèces tropicales comme le jaguar et l'ocelot du nord-ouest mexicain rencontrent des espèces telles que les ours et les pumas du sud de l'Arizona.

"Des mammifères au territoire étendu comme les pumas, les ours, les jaguars ou les ocelots ont besoin de se déplacer entre ces différentes zones de montagnes pour accéder à l'eau et à la nourriture dont ils ont besoin", affirme Misztal.

"Avec le changement climatique, beaucoup d'espèces se déplacent, et certaines migrent vers le nord. Il faut garder ces mouvements à l'esprit."

Un mur façon Trump empêcherait des jaguars "pionniers" de migrer vers les Etats-Unis et de repeupler la région. Le mur couperait également la faible population de loups mexicains - environ 100 individus - en deux, alors qu'il s'agit de l'espèce de loup gris la plus menacée au monde. Au-delà de ces effets immédiats, un mur s'étendant le long de toute la frontière empêcherait également les espèces de changer de territoire et de mode de vie pour s'adapter aux évolutions du climat.

"Avec le changement climatique, beaucoup d'espèces se déplacent, et certaines migrent vers le nord, explique Misztal. Il faut garder ces mouvements à l'esprit."

Les animaux voltants tels que les oiseaux et les insectes ne pourront pas non plus simplement survoler le mur. Si la barrière est illuminée, les espèces migratoires - oiseaux comme insectes - risquent d'être détournés de leurs routes habituelles, puisque leur navigation basée sur les étoiles sera détraquée par cet obstacle lumineux. Les murs qui existent déjà ont ce genre d'effet catastrophique, selon Misztal.

Quant à l'impact écologique d'une disparition des espèces - et des services qu'elles rendent à la nature - de certaines régions, il pourrait être terrible, bien qu'on ignore encore ce qu'il serait exactement. "En plus des impacts évidents et immédiats, il pourrait y avoir des effets à long terme qu'on ne peut voir actuellement", souligne Misztal.

Le Département de la sécurité intérieure est toutefois dispensé de se plier aux réglementations environnementales lorsqu'il construit des infrastructures relevant de la sécurité nationale, et il y a donc peu de chances que tous ces éléments soient pris en compte. Le projet risque toutefois de faire face à de nombreux obstacles, y compris sur le plan purement logistique, mais également d'être confronté à la colère des propriétaires de ranchs et des habitants locaux qui refusent d'abandonner leurs terres.