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Pour en finir avec le mythe du "digital native"

Dennis Kogel

Dennis Kogel

Une nouvelle étude confirme que la jeune fille illustrée ci-dessus n'est pas née avec un smartphone dans la main. Elle n'a aucune idée de ce qu'elle fait.

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Si vous avez moins de 30 ans, vous utilisez probablement pléthores d'appareils électroniques, vous savez identifier un mail frauduleux en quelques secondes à peine, et vous nettoyez les malwares de l'ordi de vos parents à chaque période de vacances. Du point de vue d'un vieux croulant, vous êtes une sorte de sorcier des nouvelles technologies, qui manoeuvre intuitivement dans les interfaces complexes et comprend l'âme des smartphones en les effleurant du bout des doigts.

Ainsi, on a longtemps taxé de "digital natives" les membres de la génération qui a grandi avec Internet et les ordinateurs, comme si elle avait une capacité spécifique à maitriser les objets techniques qui l'entourent - que n'aurait pas la génération précédente. Il s'agit pourtant là d'un mythe qui n'a aucun support scientifique, comme le montre une nouvelle méta-étude publiée en juin dans la revue Teaching and Teacher Education.

"Il n'existe aucune preuve en faveur de l'existence des digital natives" expliquent les chercheurs dans leur papier. Selon eux, le stéréotype du digital native doit être comparé au mythe du yéti, car grandir dans un environnement numérique ne prédispose aucunement à sa maitrise et à sa compréhension, ni même à un intérêt particulier pour un usage poussé des technologies.

Pour parvenir à ces conclusions, le chercheur en sciences de l'éducation Pedro De Bruyckere et le professeur de psychologie de l'éducation Paul A. Kirschner, de l'Université libre des Pays-Bas, ont passé en revue et évalué une multitude d'études internationales dans le domaine de la didactique.

"Ces études montrent que les étudiants nés après 1984 ne possèdent pas de compréhension particulièrement approfondie et fine de la technologie", expliquent Kirschner et De Brucyckere. "Leurs connaissances sont souvent très superficielles, et se cantonnent à l'utilisation d'applications de bureautique, d'une boite mail, d'applications de messagerie instantanée, de Facebook, et d'un navigateur."

Les études sur lesquelles ils se sont appuyés ont été menées au Canada, en Autriche, en Suisse et aux États-Unis, et montrent que "les étudiants de licence et de master ne connaissent pas les fonctions les plus avancées des applications qu'ils utilisent", citent Kirschner et De Brucyckere, en référant à l'article The digital learner at BCIT and implications for e-strategy. Les auteurs précisent que les usages technologiques devraient donner lieu à des enseignements spécifiques au sein de l'université, car par défaut, les étudiants ne savent pas se documenter en-dehors du recours classique à Wikipedia.

Chez une population plus jeune (18-19 ans), le constat n'est pas plus brillant. Les chercheurs citent une étude de 2010 sur des étudiants en première année post-bac ; ceux-ci "utilisent une grande variété de technologies", mais sont avant tout intéressés par le divertissement et ne maitrisent pas les outils académiques numériques.

Avant de proclamer la mort du concept de digital native en sautillant allègrement sur son cadavre, examinons tout de même le contexte de la méta-étude de Kirschner et De Brucyckere : les deux chercheurs viennent des sciences de l'éducation. Ils ont donc étudié avant tout les technologies utilisées dans les écoles et les universités, car l'usage privé des technologies n'intéresse pas directement leur discipline. Par exemple, ils sont noté que les étudiants de première année de l'enseignement supérieur à Hong Kong ne s'intéressent pas à l'usage des technologies dans le cadre académique si l'on en croit leurs réponses aux questionnaires. Cependant, on ne leur a pas demandé si aimaient les tutoriels sur Youtube (pour apprendre à utiliser Unity, par exemple), où s'ils avaient eux-même développé des applications ou des sites webs.

Grâce aux plateformes Mooc, aux tutoriels, à la mise à disposition (frauduleuse) d'articles et d'ouvrages académiques, aux applis pédagogiques et au développement de la vulgarisation sur Internet, les perspectives d'auto-apprentissage n'ont jamais été aussi omniprésentes et aussi variées. Du moins, dans certaines parties du monde et pour certaines classes sociales.

Il n'en est pas moins que l'idée selon laquelle l'année de naissance d'une personne permettrait de déduire ses compétences cognitives et son habileté face aux technologies est complètement absurde, comme le montre cette méta-étude, entre autres.

Le mythe du digital native est d'ailleurs dangereux : "es étudiants qui ont du mal à utiliser les outils numériques se sentent humiliés devant les attentes des institutions académiques et des enseignants, qui prennent la maitrise des ordinateurs et des logiciels pour acquis," expliquent les chercheurs.

D'ailleurs, la fausse hypothèse selon laquelle les jeunes auraient des affinités particulières avec la technologie dans le sang a entrainé le développement d'approches pédagogiques superficielles basées sur l'introduction de gadgets numériques : fournir des tablettes à tous les élèves va-t-il régler comme par magie les troubles de l'apprentissage chez les jeunes ? Certainement pas. Aujourd'hui plus que jamais, les jeunes ont besoin qu'on leur apprenne à apprendre.