Pourquoi la DMT peut-elle vous donner l'impression de mourir ?

Au cours d'une expérience inédite, des chercheurs ont administré de la DMT à treize personnes pour étudier les similarités entre un trip sous diméthyltryptamine et une expérience de mort imminente.

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sept. 19 2018, 6:30am

La première fois que j’ai pris de la DMT, j’étais dans la jungle au cours d'un voyage en bateau de quelques jours sur l’Amazone depuis Iquitos, au Pérou. Quand mon guide a appris qu’un chaman vivait près du village où nous étions installés pour la nuit, nous avons fait un détour spontané et je me suis soudain retrouvé à boire une décoction infecte dans une carapace de tortue. Alors que la nuit tombait et que le chaman agitait son chapaka — une sorte de hochet fait de feuilles séchées — en déclamant des chants de guérison appelés icaros, je commençais à ressentir le effets de l’ayahuasca, un remède hallucinogène composé de plantes indigènes de l'Amazonie.

J’ai d’abord remarqué que ma vision se voilait de fractales ressemblant à des motifs kené. Peu après, j’ai eu l’impression de quitter mon corps pour m’élever dans un espace intemporel et infini. À mon arrivée, j’ai compris que mon voyage correspondait au processus de mort et que ce purgatoire hallucinogène était l’au-delà. Contrairement à ce qu’on peut supposer, j’étais en proie à un sentiment profond de paix face à ce tête-à-tête avec la mort.

L’expérience de mort imminente (EMI) est un phénomène notoirement complexe à définir dans un sens clinique de par sa nature subjective. Néanmoins, les EMI partagent de nombreuses caractéristiques communes, comme le sentiment de sérénité intérieure, l’expérience de traversée d’un long tunnel, l’expérience extra-corporelle et la rencontre d’êtres sensibles. Comme j’ai pu le découvrir personnellement, ces sensations sont également fréquemment éprouvées sous l’influence de diméthyltryptamine (DMT), le composant psychoactif principal de l’ayahuasca.

Pour mieux comprendre le lien entre ce psychotrope et l’EMI, des chercheurs de l’Imperial College de Londres ont administré de la DMT à treize volontaires pour une étude contrôlée par placebo. À la différence de l’ayahuasca, qui contient plusieurs composants psychoactifs et dure plusieurs heures, la DMT pure a des effets rapides, de l'ordre de quelques minutes seulement.

Le but des chercheurs était d’« évaluer directement dans quelle mesure l’administration de DMT en intraveineuse à des patients sains dans un contexte de laboratoire peut provoquer une expérience de mort imminente comme déterminée par l’échelle d’évaluation standard. » Les résultats de cette étude unique en son genre ont été publiés dans le journal Frontiers in Psychology. Comme les chercheurs ont pu le découvrir, la DMT semble en effet provoquer des expériences qualitativement similaires aux expériences de mort imminente, mais l’intensité des ces EMI dépend considérablement du contexte.

L’échantillon représentatif de l’étude était relativement faible : les volontaires comptaient six femmes et sept hommes, de 34 ans d’âge moyen, tous ayant eu une expérience quelconque avec des psychotropes comme le LSD, les champignons ou la DMT. Chacun des volontaires s’est rendu au laboratoire à deux occasions — une fois pour l’administration de DMT et l’autre pour un placebo. Ils n’étaient bien sûr pas au courant du scénario à l’avance.

Des cristaux de DMT. Photo : Psychonaught/Wikimedia Commons

La dose de DMT administrée en intraveineuse aux participants allait de 7 à 20 milligrammes. Pendant l’étude, les volontaires étaient placés en position inclinée dans une pièce à la lumière tamisée et écoutaient de la musique apaisante alors qu’un électroencéphalogramme mesurait leur activité cérébrale. Selon les chercheurs, les participants ont ressenti les effets de la DMT 30 secondes après l’injection, les effets culminant au bout de deux à trois minutes après l’intraveineuse, et ressentaient des effets résiduels 20 minutes après l’injection.

Pour mesurer l’expérience de mort imminente des participants, les chercheurs ont utilisé une échelle développée au début des années 80 par le psychiatre Bruce Greyson. Cette évaluation a été distribuée aux volontaires une fois les effets de la DMT dissipés. On a également demandé aux participants d’estimer leurs expériences subjectives en utilisant l’Inventaire de la dissolution de l’ego et le Questionnaire des expériences mystiques, deux études psychologiques développées au cours de ces dernières années pour quantifier les effets des substances psychédéliques.

Les réponses des participants ont ensuite été comparées aux réponses d’un autre groupe, dont les membres avaient traversé des expériences de mort imminente « véritables », interrogé par les chercheurs. Ces résultats indiquent que l’« ensemble des 13 volontaires avaient obtenu un score supérieur au seuil habituel de l’EMI en rapport avec leurs expériences avec la DMT », expliquent les chercheurs dans leur article. Autrement dit, « ces résultats révèlent une similarité frappante entre la phénoménologie des EMI provoquée par le psychotrope sérotoninergique classique, la DMT. »

De plus, les chercheurs ont constaté que les participants sujets à des « pensées délirantes » dans leur vie quotidienne avaient eu une expérience de mort imminente plus intense sous DMT. Leur propension de base au « délire » a été mesurée par l’Inventaire des délires de Peters, qui demande aux sondés d’évaluer leur croyance en la télépathie, la sorcellerie, le vaudou et d’autres phénomènes paranormaux. Les auteurs expliquent que la raison de cette corrélation est que les personnes ayant une tendance aux pensées délirantes sont « plus catégoriques dans leur acceptation du phénomène d’EMI, car il est moins en contradiction avec leur système de pensée préexistant » ou même susceptible de faire office de « preuve » des ces croyances.

Rick Strassman, un psychiatre de l'université du Nouveaux-Mexique qui n’a pas pris part à l’étude, a été le premier chimiste aux États-Unis à expérimenter avec la DMT au début des années 90, après un moratoire d’une décennie. Dans le cadre de ses recherches, Strassman a administré de la DMT à plus de 50 volontaires, mais, me confie-t-il par email, « une EMI classique était rare. »

« Je pense qu’alors que la conscience « quitte » le corps, la DMT doit arbitrer ce processus et reproduire les effets de l’expérience de mort réelle. »

Selon Strassman, un des volontaires avait fait l’expérience de ce qu’on peut « considérer comme une EMI classique », mais note que ce participant avait rejoint l’étude avec un intérêt marqué pour les expériences de mort imminente et espérait ressentir ses effets grâce à la DMT. Un autre sujet de l’étude, qu’il décrit comme un « chaman urbain originaire du Mexique » avait également fait l’expérience d’une EMI sous DMT, mais Strassman m'a dit qu’elle consistait plutôt en un « motif de démembrement, mort, recomposition et renaissance » chamanique.

« Si nous avions appliqué des échelles d'évaluation mesurant les EMI après l’injection de la DMT, nous aurions constaté un plus grand recoupement » m’affirme Strassman. « Mon étude a déterminé les similarités avec les EMI réelles basées sur des volontaires et mes appréciations de Gestalt-thérapie plutôt que par le biais d’échelles d’évaluation. »

Alors que la DMT semble capable de provoquer des sensations qualitativement similaires aux expériences de mort imminente, les auteurs, ainsi que Strassman, ont remarqué que l’intensité des ces expériences dépendaient en grande partie du contexte et de la disposition psychologique d’un individu. Cependant, pour mieux comprendre le recoupement entre les expériences sous DMT et les EMI, les auteurs indiquent qu’une meilleure connaissance de la « neurobiologie de la mort » est nécessaire.

Strassman a laissé entendre que les similitudes entre DMT et EMI pourraient s’expliquer à un niveau biologique, car la DMT est naturellement produite par le corps humain en petites quantités et il a été démontré qu’elle atténue les lésions neuronales dues à l’hypoxie (insuffisance en oxygène) au cours de tests en laboratoires. Strassman admet donc qu’« on pourrait imaginer un scénario cohérent selon lequel la DMT endogène augmente suite à un arrêt cardiaque/une hypoxie afin de protéger le cerveau aussi longtemps que possible. »

« La raison pour laquelle une substance aux propriétés psychédéliques est enrôlée plutôt que, par exemple, un opioïde endogène ou une endorphine entraînant le néant, est une question très intéressante » estime Strassman. « Je pense qu’alors que la conscience « quitte » le corps, la DMT doit arbitrer ce processus et reproduire les effets de l’expérience de mort réelle. Ce qu’il se passe ensuite reste un mystère. »