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Marty, 39 ans, millionnaire en Pepe Cash : "Je veux que l’argent vienne à moi"

Cheesecake, cybersquatting et yacht de location : à quoi ressemble la vie d'un millionnaire pas tout à fait millionnaire.

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01 février 2018, 11:19am

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Depuis quelques mois, Marty M. vit sur un yacht amarré à la marina de l'île Bowen, au large de Vancouver. D'une certaine façon, il est riche : son deck de Rare Pepe, des cartes virtuelles qu'il s'est offert grâce à ses activités de cryptomonnayeur, est supposé valoir des millions de dollars. Quand nous l'avons contacté, il se présentait comme un "PepeCashMillionnaire" sur Instagram et Twitter.

Les Rare Pepe sont des actifs numériques en forme de cartes à collectionner. Créés par des artistes volontaires et intégrés à la même blockchain que le Bitcoin, ils ont vocation a être échangés ou vendus contre des Pepe Cash, la cryptomonnaie des fans de Pepe la grenouille. Le secteur est pointu mais bien vivant : l'heure actuelle, il existerait pas moins de 1 500 cartes Rare Pepe différentes. Un peu plus de 600 sont répertoriées sur le Rare Pepe Directory.

Les Rare Pepes sont distribués en quantités limitées. Certaines cartes existent en 100 000 000 exemplaires, d'autres sont uniques. Leur prix varie en fonction de cette rareté et de leur popularité, qui va manifestement croissante : en janvier 2017, le HOMERPEPE a été échangé pour l'équivalent de 500 dollars. Un an plus tard, il a changé de propriétaire moyennant 38 500 dollars en Pepe Cash.

Forcément, tout ça pose beaucoup de questions. Les Rare Pepe sont-ils des gadgets ou des prophètes ? Valent-ils vraiment des millions de dollars ? Comment vit-on quand on a les poches débordantes de Pepe Cash ? Marty nous a donné quelques réponses.

MELANCHOLIA, PEPENATTI et PEPESAILOR

Motherboard : Salut PepeCashMillionnaire. Vous pouvez vous présenter ?

Marty M. : Je crois que j’ai 39 ans, je ne compte plus trop. Je suis né en Pologne, j’ai vécu sous le communisme pendant une dizaine d’années. Je suis arrivé au Canada avec mes parents quand j’avais 10 ans. J’étais un geek quand j’étais jeune, j’allais dans une école pour surdoués. Mais j’aimais aussi fumer de la weed. Du coup, je n’ai pas fini mes études d’informatique. Après quatre ans, j’ai tout envoyé chié et j’ai décollé pour l’endroit le plus ensoleillé possible, la Californie. J’y suis resté illégalement pendant sept ans et je suis revenu au Canada en 2009, quand l’économie s’est plantée. J’ai fini mes études, j’ai trouvé un boulot dans lequel j’ai managé une petite équipe de développeurs pendant sept ans. Et la deuxième année, l’un des gars du groupe m’a parlé du Bitcoin.

C’est comme ça que tout a commencé ?

Oui. Il minait sur son ordinateur de travail. À l’époque, le Bitcoin valait six dollars. J’ai trouvé ça super cool et j’ai mis 10 000 dollars. J’ai acheté au mauvais moment, vendu au mauvais moment, j’ai fait absolument n’importe quoi et je n’ai rien gagné pendant trois ans mais je suis resté dans la communauté. J’avais un bon boulot, je pouvais me permettre d’être joueur. Quand le prix s’est mis à monter, j’ai su que le délire crypto n’allait pas s’arrêter. J’ai commencé à faire des nuits blanches pour monter des mineurs d’Ethereum, je faisais tourner 18 cartes graphiques dans mon appartement, j’arrivais au boulot épuisé. Je m’endormais sur mon bureau et mon boss me réveillait.

Vous avez fait ça pendant combien de temps ?

En août 2016, j’ai démissionné à la dure. Ma vie était super mais j’avais l’impression que c’était la fin du monde. Tout ce que j’avais à faire, c’était pointer au boulot. J’ai tout largué pour les cryptos. Je crois que je n’ai pas gagné un sou avec le Bitcoin pendant six mois. Une fois, j’en ai perdu sept d’un coup. Un cauchemar. Et puis, en 2017, la valeur des Pepe que j’avais achetés pour rien en 2016 a été multipliée par 20. Quand j’ai vu ça, je me suis jeté dedans. Ce que j’avais perdu dans le Bitcoin a été compensé par la montée du Pepe Cash au cours des derniers mois. Les mouvements du marché étaient fous, un bon gestionnaire pouvait faire des marges de 20%. C’est comme ça que j’ai gagné mon argent.

La vie de Marty à bord de son yacht. Source : Instagram.

Je suis intrigué par votre surnom. Vous êtes millionnaire en Pepe Cash ou en dollars ?

Un peu des deux. (Rires.) J’ai des cartes qui valent 350 000, 400 000, 5 millions de dollars. Ce sont des nombres amusants, ce n’est pas pour de vrai. Mais le mois dernier, j’ai vendu moins d’un pour cent de mes parts pour la moitié de mon salaire annuel quand j’étais dans le développement. Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez d’acheteurs pour me permettre d’écouler tout ce que j’ai à ce prix. Mon plan est de réduire au maximum mes dépenses quotidiennes et de rester impliqué dans la communauté parce qu’un jour, comme à chaque fois, ça va exploser. Et à ce moment-là, il faudra que je me batte pour vendre tout ce que j’ai à un prix assez haut.

Bon. Combien gagnez-vous, au jour le jour ?

Je dois bien dire que les retours sont sporadiques. Somme toute, le trading de Bitcoin n’a pas été très lucratif à cause des aléas du marché. Le trading de Bitcoin, les grosses opérations, tout ça fait perdre beaucoup d’argent à la grande majorité des gens. J’ai fait la majorité de mon argent aux mois d’août et décembre derniers avec les Rare Pepe. Je pense que la prochaine poussée sera pour mars. C’est un revenu, mais pas un revenu stable. Vous pouvez gagner des milliers de dollars en trois jours et galérer à faire quelques centaines de dollars aux cours des semaines suivantes. Si vous avez un enfant, une femme et un crédit, ça peut être difficile.

À quoi ressemble la vie de PepeCashMillionaire, du coup ?

Je me couche vers trois ou quatre heures du matin. Quand je me réveille, je vérifie que le soleil est toujours là. Si tel est le cas, je me fais du café, je mange des myrtilles, je me coupe une part de cheesecake pour le petit-déjeuner. Ensuite, je consulte les cours pour éviter les surprises. S’il n’y a pas de problème, je fais ce que je veux de ma journée. J’accueille des couch surfers, je prépare le bateau, je vais visiter une micro-brasserie avec mon père… Un mardi à 14h. Je me sens obligé d’entretenir ma richesse, de la faire croître, et, en même temps, je peux déconnecter. J’ai de l’argent en sécurité.

Pendant combien de temps espérez-vous vivre comme ça ? Quel est votre objectif ?

Dans cinq ans, j’aimerais avoir un yacht sur chaque continent. Je veux des amis que j’ai rencontrés grâce au couch surfing qui prennent soin de ces bateaux, de sorte que je puisse m’envoler pour n’importe quel endroit du monde et naviguer avec eux comme bon me semble. D’ici dix ans, je voudrais être riche humainement. Je veux faire grandir notre communauté. Bien sûr, si j’ai de quoi payer des bateaux tout autour du monde, je suis très heureux. Mais j’aimerais avant tout avoir une communauté de centaines de milliers de membres qui expriment leurs dissensions politiques sans risque d’être mutés ou bannis.

Quel rapport entre le Pepe Cash et la dissension politique ? Vous savez bien que Pepe a un passif plutôt lourd dans le secteur.

Beaucoup de gens disent que les Pepe sont des mèmes racistes et nazis. Ma grand-mère s’est battue contre les nazis pendant le soulèvement de Varsovie, elle a reçu des shrapnels dans les jambes. Ma famille a largement prouvé qu’elle n’était pas raciste. Je ne suis pas raciste, j’aime les Noirs. Ceci dit, je n’ai pas besoin d’être un socialiste, un libéral, un zinzin de la redistribution des richesses. J’ai vu la conclusion logique de tout ça.

La plupart des cartes Pepe sont complètement innocentes mais certaines sont un peu tabou. Il y a celle qui s’appelle Killary Pepe (en référence à une théorie du complot qui affirme que le couple Clinton a fait assassiner des opposants politiques, ndlr). Vous pourriez envoyer des courriers pour la faire retirer d’un magazine. Mais vous ne pouvez pas l’enlever de la blockchain. C’est ça qui m’intéresse.

Grâce à la blockchain, nous disposons désormais d’un mur à graffitis permanent. Les gens pourront le consulter pour saisir l’ethos au niveau populaire, sans intermédiaire pour limiter cette expression. C’est exactement comme les hiéroglyphes. Dans des centaines d’années, les gens analyseront les Pepe, ils chercheront leur signification politique, leur sens… Il y aura tellement de recherches détaillées à leur sujet que ça deviendra un nouveau champ d’étude, un genre d’archéologie des mèmes. Vous pourrez retracer l’origine des modes et constructions sociales au travers des mèmes.

PEPLACEREST, PEPEOPOLIS et THEPEPENATOR

J’ai cru comprendre que le système des Rare Pepe avait aussi un intérêt pour les artistes et marchands d’art ?

Des représentants de Sotheby’s sont venus à la vente aux enchères de Rare Pepe qui a été organisée à Manhattan le mois dernier… Le Salvator Mundi de Léonard de Vinci a été vendu pour 450 millions de dollars. Maintenant, imaginez qu’un artiste le reproduise parfaitement. Si vous vous retrouvez dans la même pièce que l’original et la copie, bonne chance pour les différencier sans outil.

Avec la blockchain et les transactions vérifiées, vous pouvez être le plus grand mathématicien, artiste ou génie de la cryptographie du monde, vous ne serez jamais capable de dupliquer une oeuvre basée sur la blockchain. Si vous faites de l’art numérique, bien sûr, vous pouvez faire un jpeg ou un gif, mais ce ne sera que de l’art volé. Vous ne pourrez pas prouver que vous avez la clé privée. Le type qui a acheté le Homer Pepe pour 38 500 dollars à la vente aux enchères de Manhattan est son seul véritable propriétaire.

Pour quelle raison avez-vous ouvert le Museum of Modern Pepe ?

L’été dernier, l’une des membres de notre communauté a essayé de réserver un emplacement à la Comic Con pour présenter les Rare Pepe. Je ne sais pas si c’est parce qu’elle est transgenre, mais ces putains de libéralistes à comics de merde ont refusé. On s’est demandé ce qu’on pouvait faire pour être présents malgré tout.

J’ai pensé au fait que que les conserves de soupe d’Andy Warhol avaient largement été perçues comme nulles lorsqu'elles sont sorties. Elles ont quand même fini dans des musées ou vendues pour des millions. C’est à ce moment-là que j’ai eu le déclic. Quand j’étais à San Francisco, j’allais au musée d’art moderne et je regardais des oeuvres d’art numériques. Et je me suis dit que les Pepe avaient droit à leur propre musée en ligne, un Museum of Modern Pepe.

Deux mois après que j’ai lancé le site, une boîte de réalité virtuelle, PrimeVR, m’a contacté en m'accusant de cybersquatting. Ça faisait environ deux ans qu’ils bossaient sur leur propre Museum of Modern Pepe en réalité virtuelle. Vous pouvez le parcourir à pied, il y a des milliers de Rare Pepe sur les murs, vous pouvez voir les prix en cliquant dessus… Les oeuvres sont virtuelles, le musée est virtuel. Seul le prix est réel.

C’est cool, mais quel intérêt ?

Tout le monde est connecté à Internet. Dès lors, pourquoi aurait-on besoin d’aller dans un musée ? Pourquoi aller à une vente aux enchères d’oeuvres d’art ? Pourquoi aller où que ce soit, à part à l’arrière de votre bateau avec votre ordinateur portable, et participer à des ventes aux enchères virtuelles pour acheter des oeuvres d’art virtuelles, que vous revendrez plus tard pour plus d’argent ?

Tout ce truc d’aller quelque part pour faire de l’argent à l’ère d’Internet me semble insensé. Je veux me déplacer pour avoir une vie sociale, pas pour travailler. (Rires.) Je veux que l’argent vienne à moi pour financer ma vie. C’est égoïste, mais pourquoi pas ?