Flatland, un cauchemar totalitaire déguisé en leçon de géométrie pour enfants

Avant 1984, avant Le meilleur des mondes, Flatland défonçait la société victorienne du XIXe siècle en se faisant passer pour un bouquin de vulgarisation mathématique. Et sa version ciné est l'un des trucs les plus mongols qui soient.

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15 septembre 2016, 7:00am

Nous sommes en 1884 et Edwin Abbott Abbott en a marre. Prof de maths de formation, directeur de la City of London School depuis 1865, libéral convaincu, il se sent à l'étroit dans la société victorienne du XIXe siècle, où l'oppression des castes sociales n'a d'égal que celle de la religion. Et il veut le faire savoir, si possible sans ruiner sa respectabilité. Alors, comme Orwell le fera presque exactement 60 ans après, il décide d'écrire une satire, sous le pseudonyme d' « A Square », en camouflant sa critique derrière l'apparente innocence d'un livre de vulgarisation mathématique pour enfants. Ce sera Flatland, l'histoire d'un monde en deux dimensions où cohabitent plus ou moins paisiblement des polygones de toutes formes. A Flatland, royaume de la platitude, tout le monde rêve de ressembler à un cercle, et ceux qui ont la chance de naître plus rondelets que les autres intègrent directement les rangs de l'oligarchie politico-religieuse - jusqu'au roi, cercle quasi-parfait un peu soupe-au-lait. Les triangles, soldats aliénés, assurent la protection des puissants grâce à leur hypoténuse affûtée. En théorie, tout roule, et chacun se tient à carreaux, en respectant une devise lénifiante : « chacun se tient à sa configuration ».

Sauf qu'à quelques jours du Nouvel An 2999, la belle dystopie en 2D se fissure dangereusement. Le héros, un père de famille carré nommé A Square, commence à percevoir de drôles de trucs. Des rêves, de plus en plus étranges, qui lui font entrevoir la possibilité d'autres mondes (Pointland, Lineland et Spaceland), peuplé de volumes et de formes inconcevables. A la frontière méridionale du royaume, les séparatistes chromatiques, qui ont décidé de se barioler les côtés et d'adopter la devise « chacun se tient à sa chromatisation », menacent d'envahir Flatland. La veille du Nouvel An, une sphère apparaît chez A Square, incrédule, et décide de l'emmener en balade tri-dimensionnelle pour lui révéler les secrets de la 3D, faire de lui l'apôtre du volume et sauver Flatland de la destruction. Satire politique, parodie du fanatisme religieux, dénonciation des castes de la bonne société anglaise et critique acerbe de la classe dirigeante de l'époque : Flatland, derrière ses histoires de carrés et de cubes, est un pavé brûlant balancé dans la vitre de l'aristocratie britannique. Balancé si subtilement, à vrai dire, que presque personne n'y prêtera attention. Lorsqu'il sera « redécouvert » en 1920, à la faveur de la théorie de la relativité générale d'Einstein (qui introduit l'idée de dimensions supérieures), il sera salué pour son attrait scientifique. La satire, elle, restera confinée entre les lignes de l'ouvrage. Heureusement, nous sommes au XXIe siècle, et des types un peu plus barrés que la moyenne ont décidé de transposer l'univers géométrique de Flatland en tirant parti du cinéma d'animation. En 2007, le cauchemar d'Abbott prend vie.

Purges, massacres et holocauste nucléaire

Et puisque le destin a le sens de l'humour, ce sont deux adaptations du livre, aux titres quasi-identiques, qui sortent la même année. La première, Flatland : the Movie, sous forme de court-métrage d'une trentaine de minutes, propose une version épurée, qui cache bien gentiment le volet satirique du bouquin pour se concentrer sur l'aspect pédagogique pour enfants. C'est joli, bien animé et rythmé, doublé par Martin Sheen et Kristen Bell, pensé pour les salles de classe… et d'une fadeur absolue. Imaginez 1984, adapté en épisode de Dora l'exploratrice.

Flatland : The Film, à côté, est une difformité visuelle fascinante et foutraque commise par Ladd Ehlinger Jr, cinéaste indé tendance libertaire et conservatrice (non, aux Etats-Unis, ce n'est pas contradictoire), qui restitue bien plus fidèlement l'esprit du livre d'Abbott. Flatland : The Film n'est pas un film pour enfants, sauf si vous avez une drôle de conception de l'éducation mathématique. Flatland : The Film est le parfait compagnon d'une soirée d'expérimentation de nouveaux psychotropes. Chez Ehlinger, les polygones ont des organes, que l'on peut naturellement voir tout le long - puisque le monde est plat et que nous regardons au-dessus. Les textures en 2D sont mouvantes, presque liquides, comme exhumées des dessins animés des années 90, et accompagnées d'une ambiance sonore aussi relaxante qu'une playlist de musique martiale nord-coréenne. Résultat : 1h 39 de supplice visuel, à la limite de l'hallucinogène, entrecoupé de panneaux textuels paternalistes qui nous prennent pour un abruti en nous expliquant comme à des enfants sous Xanax des concepts géométriques appris en troisième section de maternelle.

Pour vous donner une idée, le film débute par l'un de ces panneaux, qui nous prévient de « ne pas essayer de comprendre comment les Flatlanders perçoivent, [car] ça pourrait blesser [notre] cerveau ». Sachant que les Flatlanders sont des polygones en 2D incapables de concevoir une troisième dimension, ça fait plaisir. Mais au-delà de sa tendance à l'insulte gratuite, le film d'Ehlinger ne nous épargne rien de la violence qui déchire la tranquille autocratie religieuse d'Edwin Abbott, et c'est tant mieux. Outre un lynchage, un bain de sang dans les rues et une dérangeante scène de suicide, le film nous montre également qu'à Flatland, les bébés jugés « imparfaits » à la naissance (le plus souvent, des polygones issus de parents circulaires) sont placés dans « l'hôpital de reconfiguration » pour être « améliorés », en leur éclatant la tronche dans des presses hydrauliques pour littéralement arrondir leurs angles. Sans surprise, des tas de nouveau-nés y laissent leur peau, et sont ensuite brûlés le plus tranquillement du monde dans un gigantesque brasier. Et vous trouviez l'eugénisme du Meilleur des mondes terrifiant ?

Dans un souci de modernisation du livre, Ehlinger transvase la critique de la société victorienne classique dans l'Amérique contemporaine. Du coup, en plus du fanatisme religieux, de l'oligarchie toute-puissante et du patriarcat débridé –à Flatland, les femmes sont de simples lignes aux voix haut perchées obligées d'émettre des cris stridents en se déplaçant, pour éviter de transpercer malencontreusement les polygones mâles-, Flatland : The Film utilise le voyage du héros vers le monde fabuleux de la 3D pour en mettre plein la tronche à son pays d'origine. Publicité omniprésente, démocratie parlementaire fantoche, obsession sécuritaire et expansionniste: le monde en 3D, que le pauvre carré voit comme le royaume des dieux, est une simple transposition de celui en 2D, constellé des mêmes vices et soutenu par les mêmes classes dirigeantes infatuées. A une différence notable : à Flatland, on se massacre à l'ancienne, en se découpant en petits morceaux, tandis qu'à Spaceland, la profondeur permet de faire voler des vaisseaux... et de larguer des essaims de bombes H.

L'holocauste nucléaire pixellisée qu'Ehlinger nous offre dans la foulée est à regarder de préférence en qualité d'image élevée, sous peine de conjonctivite. Et comme aux Etats-Unis, on ne referme jamais véritablement un récit – des fois que le public en redemande-, le héros bidimensionnel, parachuté in extremis et devenu prophète en son pays, nous titille sur l'existence d'une quatrième dimension – le temps - et, du coup, d'une possible suite au film. Flatland : The Movie, soutenu par les gentils d'Hollywood, se targue d'avoir inondé un million de salles de classe aux Etat-Unis. On espère sincèrement pour les petits américains que le film d'Ehlinger, pourtant bien plus complet et précis dans sa vulgarisation mathématique, n'en a jamais atteint une, même par inadvertance.