Le labyrinthe de pierres tombales du Diamond Hill Crematorium, à Kowloon. Image : Justin Heifetz

À Hong Kong, les morts ne trouvent plus leur place

"Où mettrons-nous tous les cadavres ?"

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oct. 25 2017, 8:40am

Le labyrinthe de pierres tombales du Diamond Hill Crematorium, à Kowloon. Image : Justin Heifetz

Quand la famille de Fung Wai-tsun a traversé la frontière de Hong Kong avec les cendres du grand-père, en 2013, le jeune homme était terrorisé. Lui et les siens risquaient d'être arrêtés par la douane chinoise – susceptible de fouiller l'urne funéraire pour vérifier qu'elle ne contenait pas de drogues.

Fung, comme bien d'autres, n'a pas réussi à trouver une place pour son grand-père décédé sur le territoire hongkongais. Il devra se contenter d'un emplacement funéraire libre en Chine continentale, à quelques heures de là.

Ce genre d'histoire est devenu assez commun, à mesure que l'espace consacré aux défunts s'amenuise sur le territoire chinois semi-autonome qui accueille aujourd'hui plus de 7,4 millions de personnes. L'offre funéraire est désormais largement inférieure à la demande : les espaces de stockage de cendres, gérés par le gouvernement – et vendus à partir de 360$ l'emplacement – ne sont accessibles qu'après des années et des années de liste d'attente.

De nombreux Chinois, comme Fung, estiment que les cendres de leurs proches doivent être placées dans un lieu adapté – calme et respectueux – immédiatement après incinération. C'est une manière de respecter l'esprit des ancêtres que de leur offrir un espace de paix où la famille pourra se recueillir, plutôt que de déplacer incessamment leurs restes comme s'il s'agissait objets ordinaires.

Les espaces funéraires privés – qui ne sont pas gérés par le gouvernement – coûtent de 6 000 à 130 000$ à la vente. Pour la plupart des familles hongkongaises, comme celle de Fung, c'est un tarif parfaitement inaccessible.

À Hong Kong, la plupart des gens incinèrent leurs proches et hébergent leurs cendres dans des columbariums ou autres lieux funéraires. Si l'enterrement est possible, il s'agit d'une option extrêmement coûteuse et peu durable : la ville exige que les dépouilles soient exhumées et incinérées au bout de six ans.

Ainsi, les Fung se sont rendus dans la ville chinoise de Guangzhou, où les emplacements funéraires sont beaucoup plus accessibles. "Nous aurions choisi Hong Kong si nous y avions trouvé de la place, et si les prix avaient été plus bas", m'explique Fung.

"Ici les gens vivent déjà dans des logements subdivisés. Alors les morts, ils s'en foutent."

Fung est un Hongkongais "de souche". Il a 28 ans et est professeur de débat contradictoire. Une fois par an il se rend au temple où les cendres de son grand-père maternel sont entreposées, à l'occasion du Qing Ming – le jour férié consacré aux morts. Il faut rouler environ trois heures depuis Hong Kong pour s'y rendre.

"À Hong Kong, nous ne pouvons pas vraiment choisir où placer les morts", a déclaré Fung, qui a souligné la pauvreté et la pénurie de logements auxquels est confrontée la classe ouvrière de la ville. "Ici, les gens vivent déjà dans des logements subdivisés. Alors les morts, ils s'en foutent."

De fait, trouver un emplacement funéraire à Hong Kong va bientôt devenir encore plus difficile. Une nouvelle loi est entrée en vigueur en juin ; elle exige que les entreprises funéraires obtiennent une licence spécifique afin de poursuivre leurs activités. Selon Alnwick Chan, directeur exécutif de l'agence immobilière Knight, le gouvernement prévoit qu'environ 80% de ces entreprises ne respecteront pas les nouvelles normes et seront fermées d'ici mars 2018. Cela conduirait à la disparition d'au moins 400 000 emplacements actuellement occupés par des urnes funéraires, selon Alnwich Chan, directeur exécutif de l'agence Knight Frank.

"Le gouvernement devrait être plus pragmatique en matière de régulation de ces entreprises", me confie-t-il. "Nous devons trouver un nouveau moyen d'abriter les cendres de nos ancêtres."

Des murs de cendres au Diamond Hill Crematorium. Image : Justin Heifetz

Outre cette nouvelle loi, les entreprises funéraires privées doivent faire face à un obstacle considérable : personne ne veut faire appel à leurs services.

Beaucoup de Chinois croient aux fantômes – qui empruntent la forme d'un esprit hantant chaque urne n'appartenant pas à leurs ancêtres. Or, la présence de ces fantômes dans le voisinage fait baisser les prix de l'immobilier de manière massive. Sur le marché du logement le plus dispendieux au monde, il n'est pas surprenant que les propriétaires s'opposent à ce que de nouvelles entreprises funéraires s'établissent dans leur quartier – ce qui risquerait d'écrouler le montant des loyers.

À Hong Kong, ceux qui veulent absolument un emplacement dans un columbarium public convoité doivent s'armer de patience.

Selon le Département d'hygiène alimentaire et environnementale (FEHD), le bureau qui gère les cimetières et les crématoriums, l'attribution de ces emplacements se fait selon un principe de loterie – et la roue ne tournera pas avant fin 2018. 50 000 personnes meurent à Hong Kong chaque année, et il n'y a maintenant plus un seul emplacement funéraire disponible.

Pour beaucoup, traverser la frontière hongkongaise pour stocker ses morts est la seule et unique option disponible, ce qui n'a pas échappé aux entrepreneurs.

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Un moine laisse échapper un long om̐ en hommage aux morts.

Au deuxième étage d'un bâtiment haut-perché du quartier de Sham Shui Po, à Hong Kong, réputé pour ses rues à néons clignotant au-dessus de boutiques d'électronique – des tas de câbles tombés du camion sont entreposés sous des bâches humides. Chan, un travailleur saisonnier, convertit progressivement cet espace industriel inoccupé en temple urbain d'un autre genre. Tandis que je pénètre le lieu pour la première fois, le moine mère une famille dans le couloir de prière. Ils se tiennent face à une tablette de pierre, où un espace conçu pour recueillir une urne porte le nom du parent décédé.

Ici, les tablette funéraires ne conservent pas de cendres véritables. Les urnes ont été transportées à Guangzhou il y a longtemps, au paradis des emplacements funéraires au prix raisonnable et aux listes d'attente inexistantes.

"Je pense que vous avons un bel avenir devant nous", me confie Alex Chan. "Depuis le mois de mai, nous avons traité plus de 100 morts." Depuis que la nouvelle loi sur les licences funéraires de Hong Kong est entrée en vigueur et que le gouvernement a commencé à fermer les établissements qui ne respectaient pas les nouvelles normes, il faut se poser une question terrible : "Où iront tous les morts ?"

Les tablettes de l'agence funéraire d'Alex Chan à Sham Shui Po. Image : Justin Heifetz

Dans le temple urbain de Sham Shui Po, les tablettes sont essentiellement symboliques. L'entreprise n'est pas enregistrée en tant que columbarium privé, elle ne peut donc pas stocker les cendres des personnes. Il s'agit en fait d'une agence funéraire transfrontalière, dont la mission est de trouver des emplacements pour les Hongkongais au-delà de Guangzhou. Le temple urbain est simplement là pour assurer la tranquillité d'esprit des clients ; il sert de lieu de culte où l'on vient honorer les ancêtres sans avoir à se rendre à Guangzhou pour autant.

Alex Chan ajoute que ses clients se sont fait à l'idée de placer les dépouilles de leurs proches de l'autre côté de la frontière, dans des endroits qui leur étaient parfois totalement inconnus. "L'environnement est plus agréable en Chine continentale, il y a plus d'espace et le service est bien meilleur qu'à Hong Kong", explique-t-il. "Le gouvernement de Hong Kong n'est pas en mesure d'offrir cette qualité."

Mais parfois, les rites funéraires transfrontaliers crée des problèmes imprévisibles. Le grand-père paternel de Fung est récemment décédé et sa grand-mère est trop malade pour aller à Guangzhou ; la famille a donc décidé qu'il devait être placé à Hong Kong de manière provisoire. Ses cendres sont sur liste d'attente pour un columbarium public depuis un an. L'urne sera finalement transférée depuis le bureau de la planification de funérailles. Durant ce laps de temps, l'idée même que les cendres du défunt n'aient pas de résidence fixe a été une grande source d'inquiétude pour la famille.

Fung ajoute que l'endroit où les cendres de son grand-père maternel sont conservées à Guangzhou est sans aucun doute plus beau et plus spacieux que le columbarium public hongkongais où échouera son autre papi. Sur le continent, dans le temple où les moines nettoient et prient chaque jour, l'emplacement funéraire coûtera environ 2 500$ à la famille de Fung ; à Hong Kong, Alex Chan un espace similaire dans un columbarium privé revient jusqu'à 60 000$.

Fung craint un problème de dernière minute. Le gouvernement de Hong Kong ne cesse de bombarder sa famille de documents officiels concernant l'emplacement de son grand-père paternel. Le temple de Guangzhou, en revanche, ne leur a pas fourni le moindre formulaire ou contrat ; ils ont dû se contenter d'un unique reçu d'achat. Il est vrai qu'en Chine continentale, nombreuses sont les petites et grandes entreprises dont le fonctionnement repose tout entier sur le concept de guanxi – ou "relations interpersonnelles" – et les temples comme celui de Guangzhou, qui possèdent rarement une licence, fermeraient immédiatement sans ce contrat tacite entre les personnes.

"Il n'y a aucune garantie que le temple puisse stocker les cendres de façon permanente", m'explique Fung. "Le pire qui puisse arriver, c'est que le temple ferme et que le gouvernement détruise les urnes."

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Le Diamond Hill Crematorium est un grand columbarium public présentant un dédale vertigineux d'emplacements funéraires et de pierres tombales. Lorsqu'elles viennent rendre visite à leurs ancêtres, les familles allument de l'encens et laissent de petites babioles devant les tablettes. Quelques vieillards se promènent entre les monuments de pierre disposés sur une colline verdoyante, chassant quelques chiens errants.

Ici, un détail attire l'attention : le columbarium est peuplé de panneaux d'information incitant les gens à adopter les "bonnes pratiques", à savoir disperser les cendres de leurs proches dans la nature, que ce soit dans l'océan ou dans des jardins publics.

C'est pour le moment la seule solution qu'a trouvé le gouvernement pour fluidifier la gestion des morts à Hong Kong. Pourtant, la dispersion des cendres s'oppose diamétralement à un principe profondément ancré dans la culture chinoise : respecter l'esprit des ancêtres en les plaçant au cœur d'un foyer permanent.

Des pierres tombales, plus onéreuses que les tablettes, gardant des urnes funéraires enterrées sur la colline surplombant le Diamond Hill Crematorium. Image : Justin Heifetz

Le gouvernement a donné un nouveau nom aux cendres éparpillées : "les sépultures vertes". Cette astuce marketing audacieuse ne parvient pourtant pas à dissimuler le fait que la crémation d'une dépouille est source d'émissions carbone. Dans un message adressé à Motherboard, le porte-parole du Département d'hygiène alimentaire et environnementale (FEDH) a avoué que le gouvernement faisait pression pour que cette option soit privilégiée par les familles à travers tout le territoire.

Quant à savoir si le gouvernement incite les Hongkongais à placer leurs proches en Chine continentale, il semble que ce dernier n'ait pas pris position "Les personnes sont parfaitement libres de déterminer comment elles doivent gérer la dépouille de leurs proches", écrit le porte-parole du FEHD.

Alnwick Chan, l'agent immobilier, suggère au gouvernement de construire un columbarium à grande échelle sur l'une des nombreuses îles périphériques de Hong Kong. Mais il admet qu'il est peu probable que ce projet se réalise un jour, compte tenu de la liste des priorités du gouvernement pour résoudre la crise du logement.

"Pour le moment, emmener les défunts à Guangzhou est le meilleur moyen de passer outre les problèmes de Hong Kong", m'a-t-il dit. "Cela soulagerait la pression de la demande."

Fung, pour sa part, perçoit le manque d'espace pour les morts comme un échec administratif, ce qui n'est pas inhabituel dans une ville de plus en plus politisée où les jeunes générations sont dépossédées de leurs droits. Il assure que si le gouvernement décidait d'agir pour consacrer plus de terres aux morts, la crise serait résolue immédiatement.

La situation de Fung nourrit un paradoxe qui complique la gestion de la mort dans la métropole chinoise. Il estime que la ville doit construire plus d'entreprises funéraires afin de multiplier les espaces accessibles et abordables pour les familles peu fortunées. Mais dans le même temps, il s'oppose lui aussi à la construction d'un nouveau columbarium dans son quartier.

"C'est un paradoxe très difficile à résoudre", déclare Fung. "Nous respectons nos ancêtres, mais ne voulons pas vivre au milieu des fantômes."