Les pirates angolais exposent les failles du colonialisme digital

Les Angolais ont trouvé un moyen astucieux de partager des films et de la musique piratés sur Wikipédia sans débourser un centime, ce qui pose de sérieux problèmes à la communauté.

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mars 24 2016, 12:33pm

Les Angolais ont accès à Wikimédia et à Facebook, mais pas au reste d'Internet. Naturellement, ils se sont donc mis à dissimuler des films et de la musique piratés sur des pages Wikipédia, avant de partager les liens sur des groupes Facebook privés, créant ainsi un réseau de partage de fichiers totalement clandestin et gratuit, dans un pays où l'accès à Internet sur mobile coûte extrêmement cher.

C'est un usage particulièrement créatif de deux services qui ont été conçus pour offrir une forme d'accès à Internet aux habitants des pays en développement. Mais aujourd'hui, les Angolais sont un véritable casse-tête pour les éditeurs de Wikipédia et la fondation Wikimédia, et personne ne sait vraiment quoi faire.

En 2014, Wikimédia s'est associé à l'opérateur téléphonique angolais Unitel pour que celui-ci offre un accès à Wikipedia Zero à ses clients. Wikipedia Zero est un programme controversé qui permet aux habitants des pays pauvres d'accéder à Wikipedia (ainsi qu'à Wikimedia Commons, notamment) sur leur téléphone sans avoir à payer pour utiliser des données. On parle alors de « zero rating ».

L'argument majeur en faveur du zero rating, c'est qu'il offre un accès à l'information à des gens qui n'auraient normalement pas les moyens de se l'offrir (Unitel fait payer 2,50$ pour 50mb de données mobiles ; le salaire annuel médian en Angola est de 720$, selon l'ONG Freedom House). Ses détracteurs, eux, affirment qu'en fournissant un écosystème clos à certains individus, on crée un Internet à deux vitesses – ceux qui ont les moyens ont accès au « vrai Internet », alors que les plus pauvres doivent se contenter de Facebook, Wikipedia et quelques autres services, en n'ayant peut-être jamais accès à la totalité d'Internet. Le programme zero rating de Facebook, baptisé « Free Basics », a été vivement critiqué – et interdit en Inde – car certains le voient comme un moyen détourné pour Facebook de capter de nouveaux utilisateurs, mais Wikipedia Zero n'a pas fait l'objet de telles attaques, notamment parce que Wikimedia est une organisation à but non lucratif et que ses sites ont une visée purement informative.

"Si les pays en développement veulent utiliser notre Internet, alors ils doivent se plier à nos règles", semblent dire certains.

En général, la discussion s'arrête là, et personne ne va bien au-delà de ces deux arguments – et surtout, personne ne se demande ce qu'il se passe si des gens un peu malins trouvent une faille dans ces services gratuits.

Ce qui nous ramène à l'Angola. Des Angolais particulièrement entreprenants ont donc utilisé deux services gratuits – Facebook Free Basics et Wikipedia Zero – pour partager des films, de la musique, des séries et des jeux vidéo piratés sur Wikipedia. Et personne ne sait comment réagir.

Comme les données sont totalement gratuites, les Angolais dissimulent des fichiers volumineux sur des articles Wikipedia en portugais (l'Angola est une ancienne colonie portugaise) – cachant parfois les films dans des fichiers JPEG ou PDF. Puis ils donnent les noms des pages où sont hébergés ces fichiers dans des groupes Facebook privés, créant ainsi un réseau de partage aussi solide que totalement gratuit. Dans la description d'un groupe Facebook comptant quelque 2700 membres, on peut lire : « créé afin de partager de la musique, des films, des photos et de l'ANIME via Wikipedia. » Ma demande d'admission au groupe a été rejetée, et aucun de ses administrateurs n'a répondu à mes messages sollicitant une interview.

La vieille garde de Wikipédia, elle, est inquiète. Wikipédia a une politique très stricte en matière de copyright, et certains éditeurs du site en ont marre de jouer au jeu du chat et de la souris.

« Je signale une utilisation illicite de Wikipedia Zero dans le but de violer les droits d'auteur, écrit un éditeur sur un forum de discussion. J'ignore si les utilisateurs font ça de mauvaise foi, mais ils ont été avertis et continuent malgré tout. Je ne pense pas qu'on devrait couper Wikipedia Zero en Angola, mais on pourrait peut-être faire quelque chose, comme par exemple les empêcher d'uploader de gros fichiers ou en leur expliquant clairement dans la langue locale ce qu'ils peuvent et ne peuvent pas faire. »

À plusieurs reprises, de nombreuses adresses IP soupçonnées d'appartenir à des Angolais utilisant Wikipedia Zero ont été privées du droit de modifier des articles sur Wikipédia, ce qui a eu pour effet pervers d'empêcher certains contributeurs angolais plus « traditionnels » d'apporter leur savoir à Wikipédia.

Dans une chaîne d'e-mails sur Listserv et sur des pages de discussion de Wikipédia, des utilisateurs issus des pays développés tentent de trouver un compromis.

Capture d'écran : FB

La majorité d'entre eux s'accorde à dire qu'interdire aux Angolais de modifier des articles Wikipédia n'est pas une bonne solution, mais certains éditeurs avancent qu'ils en ont marre de supprimer manuellement du contenu piraté et qu'on pourrait par exemple autoriser les utilisateurs de Wikipedia Zero à lire Wikipédia, mais pas à modifier les articles ou à uploader des fichiers.

Adele Vrana, la directrice du programme Wikipedia Zero, m'explique dans une interview par téléphone que la fondation est au courant de la situation depuis l'été dernier, et qu'il n'est « pas question » de changer le programme ou de bannir en masse des utilisateurs. Dans un e-mail, elle avoue que la Fondation Wikimedia n'a pas plus de réponses au problème que ses éditeurs.

Les pirates angolais poursuivent la mission de Wikipédia en diffusant de l'information de manière concrète.

« Nous aimerions intercepter les fraudeurs bien plus en amont, ou simplement mettre un terme à cette pratique (sans restreindre l'activité des contributeurs qui respectent les règles). À l'automne dernier, nous avons eu des discussions internes afin de trouver des solutions à ce problème sur le plan technique, écrit-elle. Nous comprenons qu'il est difficile pour nos éditeurs actuels de gérer un tel afflux de nouveaux contributeurs. Il est très important que nous ayons une discussion collective à ce sujet. J'espère que nous parviendrons à nous servir de cette expérience en Angola pour apprendre comment mieux gérer nos nouveaux lecteurs et contributeurs. »

Image: Benoit Rousseau/Wikimedia Commons

J'ai évoqué le sujet avec trois militants des droits numériques, qui m'ont tous donné leur opinion sur le zero rating. Aucun n'a voulu dire explicitement s'il pensait que ce qu'il se passe en Angola était une bonne ou une mauvaise chose. Mais l'un d'entre eux a émis une idée particulièrement intéressante : de bien des façons, ce débat revient à savoir ce que Wikimédia – une communauté et une organisation qui se targue de fournir un accès gratuit à l'information – souhaite vraiment être.

Adele Vrana m'explique que Wikimedia « se renseigne sur les questions légales et tente de comprendre comment les lois sur le copyright s'appliquent en Angola », mais Juliet Barbara, une porte-parole de la Fondation Wikimedia, dit pour sa part que Wikimedia va commencer par se baser sur le cadre défini par la communauté pour supprimer le contenu soumis au copyright.

« Avec le cadre existant, nous pouvons nous appuyer sur des politiques définies par des volontaires concernant le type d'informations qui apparaissent sur Wikipédia, explique-t-elle. Elles sont très spécifiques et stipulent notamment que ces informations ne doivent pas être personnelles mais seulement tournées vers le savoir. Je ne dis pas que ce sera toujours le cas, mais c'est comme ça aujourd'hui. »

Dans les discussions au sein de la communauté Wikipédia, beaucoup affirment que les pirates angolais sont de mauvais acteurs dont il faut s'occuper afin que les contributeurs responsables ne soient pas punis à cause d'eux. Selon eux, ce que font les pirates de l'Angola est mauvais pour Wikipédia, et ils doivent être soumis aux mêmes règles que le reste de la communauté. Si les pays en développement veulent utiliser notre Internet, alors ils doivent se plier à nos règles, pourrait-on résumer.

Mais les habitants de ces pays ont toujours dû se montrer plus ingénieux que ceux pour qui l'accès à l'information a toujours été un acquis. À Cuba, par exemple, les films, la musique, les jeux et même les infos sont échangés par le biais de clés USB qui entrent clandestinement dans le pays chaque semaine. Au Paraguay, un développeur de 20 ans a trouvé une faille sur Facebook Messenger permettant aux gens qui utilisent Free Basics de se frayer un chemin vers le « vrai » Internet. Au-delà des questions légales (les lois sur le copyright sont beaucoup plus laxistes en Angola que dans la plupart des pays du monde), les pirates angolais poursuivent la mission de Wikipédia en diffusant de l'information de manière concrète.

"D'une manière générale, il vaut mieux donner plus de liberté aux gens sur Internet, car on ne sait jamais ce dont ils auront vraiment besoin."

« Quand les utilisateurs n'ont accès qu'à certaines parties d'Internet mais à son intégralité, il arrive parfois qu'ils utilisent cet accès partiel d'une manière qui déplaît à l'entité qui leur fournit cet accès », m'explique Josh Levy, de l'ONG Access Now. Si Facebook Free Basics a été très critiqué, Access Now fait partie des rares groupes à avoir affirmé que Wikipedia Zero était une mauvaise idée car le programme créait un Internet à deux vitesses.

Alors que l'utilisation « illicite » du zero rating est un problème nouveau, il ressemble à certains problèmes qui se posent à Internet dans son ensemble depuis des décennies, et il vaudrait sans doute mieux laisser la communauté naissante des internautes angolais se développer sans interférer, même si cela cause quelques tracas à Wikipédia. Un projet de loi de protection du copyright tel que le Stop Online Piracy Act, qui aurait fermé les sites hébergeant du contenu piraté, aurait détruit Internet tels que nous le connaissons ; limiter l'accès des Angolais (ou de quiconque utilise Wikipedia Zero) à Wikipédia pourrait avoir des effets désastreux.

La Fondation Wikimedia, pour sa part, semble animée par de bonnes intentions avec son approche « wait-and-see ». La fondation ne verse pas d'argent à Unitel dans le cadre du programme ; la bonne solution serait probablement de fournir un accès moins cher, voire gratuit, à l'ensemble d'Internet. Alors que les éditeurs portugais de Wikipédia peuvent tout simplement aller sur un autre site pour télécharger ou partager des fichiers piratés, les Angolais n'ont pas cette possibilité.

« Cela reflète bien certaines batailles concernant l'ensemble de l'Internet, m'explique Charles Duan, expert en copyright chez Public Knowledge. D'une manière générale, il vaut mieux donner plus de liberté aux gens sur Internet, car on ne sait jamais ce dont ils auront vraiment besoin. »

Les pirates angolais apprennent à s'organiser online, à effacer leurs traces, à diriger des gens vers certaines informations et à dissimuler et partager des fichiers. Tout ce savoir peut aussi s'avérer utile pour des dissidents ou des activistes. Quand on sait que l'Angola vit sous une forme de dictature depuis plus de 35 ans, on se dit que cela pourrait s'avérer utile un jour.