Illustration : Ben Ruby

Laissons Elon Musk vivre sur sa petite planète

Assis au sommet de ses montagnes de billets, le patron de Tesla a perdu tout sens de la réalité.

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20 juillet 2018, 11:05am

Illustration : Ben Ruby

Sur quelle planète vit Elon Musk ?

Au cours des derniers mois, Elon Musk, « The real-life Iron Man », a bâti tweet après tweet une image de la réalité qui ressemble de moins en moins au monde dans lequel vous et moi évoluons au quotidien.

Elon Musk est socialiste, comme il l’a revendiqué récemment sur Twitter, même s’il pense que les entreprises devraient couvrir la plupart des besoins de la société et ne pense pas que son usine Tesla doive avoir un syndicat. Ce même jour Musk se prétendait « utopiste anarchiste », à l’image de la Culture, civilisation futuriste dépeinte dans les livres de science-fiction de l’écrivain Iain M. Banks. Mais il semble ignorer que, dans un essai paru en 1994, A Few Notes on the Culture (Quelques notes au sujet de la Culture), Banks révélait l’une de ses convictions personnelles, à savoir qu’ « une économie planifiée peut être plus productive, et moralement plus désirable, qu’une économie livrée aux forces du marché. » Ces perspectives socialistes ne sont pas très en accord avec l’image que Musk semble se faire du monde à travers ses derniers tweets.

Mais il est vrai que Musk a toujours préféré fuir le présent et les réalités politiques terre à terre, et parfois sales, du petit peuple, pour se réfugier dans un avenir fantastique presque exclusivement issu de son imaginaire.

« La guerre en Iraq, les élections présidentielles et la crise de la dette tiennent le haut du pavé dans les médias, mais dans la longue histoire du monde, elles se résumeront à une petite note de bas de page, » écrivait-il en 2008 pour le magazine Esquire. Peut-être que le Guerre contre la Terreur et la crise de la dette de 2008 n’étaient que des accrocs sans importance aux yeux de Musk, mais ces événements ont marqué de manière indélébile la vie de millions de personnes, et leurs effets resteront présents pour des générations.

D’autres distorsions de la réalité que l’on peut observer dans le monde du courageux Elon Musk sont moins évidentes. Le 26 mai, il twittait que « le gouvernement de Singapour ne soutient pas les véhicules électriques. » Il est vrai que Tesla, en particulier, a eu des problèmes pour faire rentrer ses voitures de luxe à Singapour, mais l’histoire complète est plus nuancée. À Singapour, les acheteurs de véhicules tout-électriques peuvent bénéficier d’une remise de 20 000 dollars de la part du gouvernement d’après de nouvelles lois, et une compagnie du nom de BlueSG propose un service de partage de voitures électriques (en partenariat avec le gouvernement) dont l’objectif est d’avoir 1 000 véhicules et 2 000 points de charge d’ici 2020.

Un autre exemple : Lorsque Musk a essayé d’acheter le nom de domaine Pravda.com pour ouvrir un site web qui devait permettre aux lecteurs de donner une note aux journalistes et aux éditeurs en fonction de leur honnêteté, il semblait totalement ignorer le fait que Ukrayinska Pravda, propriétaire de cette adresse, est un média d’information ukrainien. George Gongadze, cofondateur de Ukrayinska Pravda, était un journaliste dissident en Ukraine avant d’être enlevé et décapité en 2000. Un ancien membre des forces armées ukrainiennes, le général Olexey Pukach, a été condamné à la prison à vie pour ce meurtre en 2013. Un autre journaliste de l’Ukrayinska Pravda, Pavel Sheremet, a été tué dans un attentat à la voiture piégée en 2016. Sheremet avait été récompensé par le prix international de la liberté de la presse du Comité pour la protection des journalistes en 1998.

En lisant le fil Twitter d’Elon Musk, on met les pieds dans une réalité qu’il fabrique à chaque instant, une réalité à son goût. Et pour rester dans le mythe de super héros qui l’entoure, on pourrait dire que cette capacité à distordre la réalité constitue son super-pouvoir. Il a souvent utilisé ce pouvoir par le passé, mais à des fins moins conflictuelles. Musk a gagné une certaine popularité grâce à ses projets utopiques, de la conquête de Mars (à l’aide des fusées de sa société) à la création de tunnels sous Los Angeles (à l’aide des machines de sa société) pour désengorger le trafic urbain de la cité des anges. Ces projets sont ambitieux, mais il a réussi à convaincre des tas de gens de leur faisabilité.

L’origine du super-pouvoir d’Elon Musk n’a rien à voir avec des radiations ou une chute dans une cuve pleine de produits chimiques. Non. Elon Musk est capable de forger sa propre réalité, une réalité qui nous englobe tous, vous et moi y compris, pour la simple et bonne raison qu’il dispose d’une grande quantité de capital privé. Si la plupart d’entre nous ne disposons que d’un maigre capital voire pas d'aucun, et sommes soumis aux décisions (bonnes ou mauvaises) des grandes institutions publiques et à leurs symptômes, les embouteillages par exemple, Musk, lui, peut traverser tout ça grâce à la force pure que lui confère le fait de posséder un gros tas de biftons qu’il peut balancer à qui bon lui semble. Ainsi, Elon Musk est populaire en partie parce qu’il peut modifier la réalité qui l’entoure.

Si, pour la plupart des gens, payer le loyer à la fin du mois peut sembler compliqué voire impossible (alors coloniser Mars ou se libérer du joug des énergies fossiles, on ne vous dit pas), Musk construit des fusées et des voitures de sport électriques et les envoie dans l’espace.

Ses derniers commentaires ne sont que la dernière preuve de son super-pouvoir. Ainsi, il est capable de distordre la réalité grâce à l’importance qu’il a gagnée aux yeux du public, grâce aux quantités de capital qu’il peut allouer à des projets aux accents d’utopie et qui ont fait de lui un véritable chouchou des médias, d’où la comparaison avec Iron Man. S’il a longtemps utilisé ce pouvoir pour vendre des histoires d’humanité intergalactique, il s’en sert désormais pour renforcer les intérêts de ses affaires. Et dans le monde de la philosophie politique, dans la mesure où il s’agit d’un concours de popularité au sein de la société qui s’oppose à des débats au sujet de ce qu’il est scientifiquement possible de réaliser avec des fusées, son pouvoir de distorsion de la réalité est d’autant plus efficace. C’est un véritable super héros américain.

Mais pourquoi exploiter cet immense pouvoir pour discréditer les médias, le socialisme et le syndicalisme ? Et pourquoi maintenant ? Il convient de noter que la gueulante de Musk à l’encontre des médias de mai dernier a pris une tournure vraiment sérieuse lorsque Reveal a évoqué les conditions de travail qui régnaient dans l’usine Tesla de Fremont, en Californie. Cette usine est également au milieu d’un imbroglio syndical (Musk insiste sur le fait que ses employés ne souhaitent pas se syndiquer) et doit faire face à de nombreuses plaintes du National Labor Relations Board, la commission nationale en charge des relations de travail, pour des accusations de pratiques abusives au travail. Dans ses derniers tweets dénonçant le socialisme, alors qu’il se réclame lui-même socialiste, ou anarchiste, ou autre, Musk a également pris le temps de s’attaquer à une organisation syndicale du secteur automobile.

D’après Florian Zollman, maître de conférences en journalisme à l’université de Newcastle et auteur de Media, Propaganda and the Politics of Intervention, l’industrie a toujours eu tendance à s’en prendre aux médias qui donnent la parole aux gens ordinaires.

« Par le passé, avant l’ère du numérique, cela pouvait passer par un courrier envoyé au média pour se plaindre, ou un coup de téléphone de quelqu’un d’important (quelqu’un du gouvernement, d’une société ou d’un think tank) qui exprimerait son mécontentement, » m’expliquait Zollman par téléphone. « Il est difficile de mettre la main dessus, mais les chercheurs supposent que cela se produit afin de mettre la pression sur le média. »

Elon Musk a sûrement de grandes prétentions en matière d’innovation, mais sa position hostile aux médias remonte aux premiers conflits entre industriels et médias, lorsque les intérêts des premiers sont menacés par les seconds. Sur ce coup-là, il n’a pas inventé l’eau tiède.

En plein cœur de la crise pétrolière des années 1970, alors que l’économie américaine était prise à la gorge mais que les grandes entreprises pétrolières réalisaient d’énormes profits, le public, les médias et les politiciens se montraient de plus en plus critiques envers ces grandes sociétés et leurs intérêts.

Prenons le cas particulier de Mobil Oil, qui jugeait les informations divulguées à ce sujet dans les médias totalement injustes et partiales aux dépens de leur industrie. En réponse, la compagnie a lancé une campagne « destinée à donner une image de la compagnie bienveillante et fiable, et à la protéger des critiques » comme l’indique un article de recherche publié en 2010 par Vanessa Murphree et James Aucoin dans American Journalism. La campagne consistait, entre autres, à acheter des espaces publicitaires et à les remplir de contenu hostile aux médias. Des contenus qui visaient parfois spécifiquement certains articles. L’idée était de montrer « l’incapacité des médias à couvrir correctement la crise énergétique et l’industrie pétrolière, du point de vue de Mobil Oil, » d’après Murphree et Aucoin.

Ça vous rappelle quelque chose ? Il y a de grandes différences entre Musk et l’attitude de Mobil Oil dans les années 1970, sans parler du fait que Musk méprise les compagnies pétrolières. Mais le plus important reste le fait que l’opinion publique est favorable à notre Iron Man. Quand il a dit qu’il pouvait emmener l’humanité sur Mars grâce au pouvoir des marchés, les gens l’ont écouté. Et ils l’écoutent encore aujourd’hui lorsqu’il dit que le socialisme est réservé aux gosses de riches et que les syndicats sont néfastes.

Ce n’est pas par hasard si les partisans de Musk sont souvent décrits comme les disciples d’un gourou. Aujourd’hui, alors même que Tesla licencie des milliers d’ouvriers et que ceux qui restent dans les ateliers essaient de s’organiser, certains de ceux qui ont été victimes des restructurations (autrement dit, des ouvriers qui ont été licenciés) ont twitté pour dire qu’ils continuaient de croire en Tesla et Musk.

« Les PDG ont toujours tiré profit de leur accès aux médias et à un large public pour discréditer les efforts d’organisation des ouvriers qu’ils exploitent, notamment par des messages anti syndicaux. Et Musk n’échappe pas à la règle, » explique par email Enda Brophy, professeur associé à l’École de communication de l’Université Simon Fraser. « Mais l’environnement médiatique a changé, car désormais, ce genre de tirade médiatique est immédiatement partagée avec, dans son cas, des millions de sympathisants. »

Les disciples de Musk deviennent, chacun, des terreurs sur Internet. Certains trollent ou harcèlent quiconque ose s’élever contre leur maître à penser, avec une nette préférence pour les femmes. Une chercheuse avec qui nous avons pu discuter pour écrire cet article nous a demandé de ne pas citer son nom, craignant d’être prise pour cible par les partisans de Musk pour avoir exprimé une critique à son endroit.

Elon Musk a bien évidemment raison de dire que les entreprises qui font de la publicité peuvent exercer une influence, directe ou indirecte, sur la manière dont les médias vont couvrir un sujet. Même si l’on peut douter du fait que cela ait pu avoir pour conséquence de donner une image négative de Tesla. Toutefois, c’est parce que l’argent des annonceurs a une grande influence sur les médias que le boycott des publicités est si efficace. Ce point fait presque l’unanimité au sein des chercheurs critiques et progressistes depuis plusieurs décennies. Mais Zollman m’indiquait, par téléphone, que toutes les critiques faites aux médias ne se valent pas.

Revenons à notre exemple de Mobil Oil dans les années 1970. L’industrie est parfaitement satisfaite à l’idée d’utiliser un langage qui « qualifie le média de responsable et fiable » lorsque celui-ci va dans son sens, et ce même lorsque ce n’est pas dans l’intérêt du public.

« Si je devais donner un conseil au public, je dirais qu’il faut rester critique envers tout ce qui est publié dans la sphère publique. Et les critiques que l’on adresse aux médias, on peut également les adresser à d’autres personnes et entités, » m’expliquait Zollman. « Si quelqu’un se montre critique envers un média, il convient de voir d’où parle cette personne. Quelle est sa position ? Quels sont ses intérêts ? Est-il simplement mécontent face à un discours médiatique qui évoque ses activités ou est-ce que sa critique de tel ou tel média est justifiée du point de vue de l’intérêt public ? »

Le jeu n’est pas très équilibré lorsque Musk entre sur ce terrain, étant donné que son micro est bien plus puissant que ceux de ses opposants. Il a plus d’argent et plus de tout ce que l’on peut imaginer. C’est son super-pouvoir. Mais chacun de nous dispose aussi de pouvoir. Chacun de nous marche sur cette planète et ressent les cailloux qui peuvent se loger dans ses chaussures. Nous savons où sont les obstacles à éviter chaque matin en allant au boulot, et nous arrivons à les éviter. Sans ces obstacles, tout serait sans doute trop parfait. Trop facile. Nous en sommes bien conscients et nous l’acceptons. Elon Musk, lui, ne l’accepte pas.