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Pourquoi les censeurs chinois ont brièvement interdit l’utilisation de la lettre N sur Internet

À l’occasion de la dernière mise à jour de la liste de termes censurés par le Parti communiste chinois sur Weibo et WeChat, les utilisateurs ont découvert que la lettre N était désormais interdite. Ubuesque.

Thibault Prévost

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Le 25 février dernier, l’appareil médiatique institutionnel chinois (dont sa tête de gondole, l’agence Chine nouvelle) dévoilait la liste des 21 amendements constitutionnels envisagés par le comité central du Parti communiste (PCC), parmi lesquels la suppression de la limite de deux mandats présidentiels consécutifs instaurée par Deng Xiaoping après le règne de Mao Zedong, qui permettrait à l’actuel dirigeant Xi Jinping de poursuivre son règne quelques années supplémentaires. Nommé le 14 mars 2013, le secrétaire général du PCC s’apprête à terminer son premier mandat en sachant qu’un second lui a d’ores et déjà été accordé par le Parti le 25 octobre dernier, ce qui le laissera au pouvoir au moins jusqu’à 2023. Si l’hypothèse d’une présidence à vie semble improbable pour les connaisseurs de la vie politique chinoise, cette réforme constitutionnelle n’est pas envisagée pour rien, et il y a donc fort à parier que Xi Jinping s’offre une prolongation de contrat de cinq ans avant de tirer sa révérence en 2028.

Le problème, c’est que le dirigeant n’est plus tout jeune : en 2023, à la fin de son second mandat, il flirtera avec les 70 ans. Alors certes, Xi Jinping jouit toujours d’une bonne cote de popularité dans le pays et peut compter sur le soutien de ses cercles politiques pour l’aider à garder le pouvoir dix ans de plus. Mais en Chine, le Parti n’est pas du genre à laisser quoi que ce soit au hasard, et surtout pas une éventuelle contestation populaire de la réforme constitutionnelle. Cette contestation pourrait émerger entre autres dans la galaxie chinoise de plateformes de micro-blogging, dont Sina Weibo et WeChat, les deux titans de l'Internet social chinois, qui totalisent 1,3 milliard d’utilisateurs à eux deux.

Alors, quand on dispose de l’appareil de censure numérique le plus sophistiqué de la planète – le Grand Firewall de Chine et ses deux millions de flics du Net –, il serait dommage de ne pas s’en servir. A priori, c’est ce que fait régulièrement le régime de Pékin en mettant à jour la liste des termes, mots et expressions qui n'ont pas droit de cité sur les réseaux sociaux (concrètement, si un utilisateur tente de poster un message contenant ces mots interdits, son message n'apparaîtra pas). Ces listes fascinantes sont des indicateurs utiles de l'opinion du peuple chinois, de ses préoccupations et de ses luttes.

Winnie l’Ourson, 1984, « désaccord »….

Le 26 février, le site China Digital Times – banni depuis 2011 dans l’Empire du Milieu et désormais hébergé en Californie – publiait la liste intégrale des caractères censurés par le pouvoir à l’issue de la proposition de réforme constitutionnelle du PCC. On y retrouve les expressions « ascension au trône », « 10 000 ans » (dans le contexte, l’équivalent de « longue vie à »), « Le meilleur des mondes », « 1984 » et « la Ferme des Animaux », « changer la loi », « s’auto- proclamer empereur », « système à vie », « dirigeant incapable », « je m’oppose » et « je ne suis pas d’accord », ou encore « Xi Jedong », contraction de Xi Jinping et Mao Zedong. Le tout en sinogrammes, cela va de soi. Les mots « Disney » et « Winnie l’Ourson » ont également subi l’ire des censeurs de Pékin, le gros ourson débonnaire étant l’un des mèmes favoris de l’Internet chinois pour moquer la cupidité de ses élites politico-financières et l’utilisation de son image demeure donc extrêmement subversive.

Immédiatement, des dizaines d’utilisateurs de WeChat et Sina Weibo font état de messages censurés, de comptes Weibo supprimés pour avoir eu l’outrecuidance de « commenter l’événement » politique, et même de comment sections intégralement mises en quarantaine sous les articles des médias d’Etat Chine nouvelle, CCTV et Chinanews. Parallèlement, sur FreeWeibo et What’s On Weibo, deux plateformes d’archivage et de traduction des contenus censurés sur les plateformes en ligne chinoises, les termes les plus populaires sont « réforme constitutionnelle », « Xi Jinping » et ce bon vieux Winnie , qui même censuré parvient à faire bruisser les canaux de diffusion sinophones. Malgré la toute-puissance du Grand Firewall, la colère populaire fait entendre son murmure.

« Supprimer cette limitation des mandats fera de nous la risée des nations civilisées et sèmera en Chine les graines du chaos. »

Plus étonnant, raconte le China Digital Times, la liste des termes prohibés a brièvement inclus… la lettre « N », tout simplement – pas forcément la plus utilisée de l’alphabet, mais tout de même, o* imagi*erait mal u* message e*tier rédigé sous cette co*trai*te orthographique, à moi*s de s’appeler Georges Perec. Loin d’être le fruit d’un hasard ou d’une pulsion ultime de trolling des cyber-flics du pays, l’interdiction de la lettre subversive peut trouver plusieurs origines, comme l’explique le sinophile américain Victor H.Mair au Guardian et sur son blog personnel. D’un côté, explique-t-il, « le gouvernement a probablement eu peur que N soit égale à un nombre de mandats, comme dans la formulation n>2 » ; d’autre part, explique-t-il, la lettre peut faire référence au sinogramme « liánrèn » 连任, qui signifie « continuer dans sa fonction ». Pour une utilisatrice de Twitter, enfin, la censure de la lettre N s’expliquerait par le fait qu’en Chine, il n’est pas possible de choisir « N » (« non ») dans la sélection d’un article en ligne via le menu « Y/N ». Dans tous les cas, le phénomène nous a laissé des captures d’écran Twitter tout à fait magiques.

Le 2 février, les médias officiels ont bien été obligés d'intervenir, avec des précautions de funambule : le China Daily, quotidien officiel en langue anglaise, vantait ainsi la « ferme direction du PCC », tandis que son concurrent Global Times se félicitait de la future réforme, qui « correspond à une nouvelle ère ». Plus étonnant, l’éditorialiste Li Datong, ancien rédacteur en chef du quotidien d’Etat Quotidien de la jeunesse de Chine, s’est quant à lui fendu d’une ébauche de lettre ouverte, via des groupes de discussion privés de WeChat, pour demander aux législateurs chinois de refuser cette réforme constitutionnelle. Il estime que « supprimer cette limitation des mandats fera [ de nous ] la risée des nations civilisées et sèmera en Chine les graines du chaos », tel que rapporté par l’AFP. Toute tentative de partage de capture d’écran de cette lettre était immédiatement censurée sur WeChat. Si la colère veut traverser le Grand Firewall avant l’adoption des réformes par le Parlement, elle n’aura d’autre choix que d’aller se faire entendre IRL.