Laissons les robots confectionner nos fringues

J'ai rendu visite aux ouvriers du textile dont le travail est menacé par l'automatisation. Les robots peuvent-ils changer leur vie ?

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08 juin 2017, 7:00am

Plus on en sait sur l'industrie textile, plus on a du mal à s'habiller l'esprit tranquille. Si, comme moi, vous faites de votre mieux pour consommer responsable, vous avez sans doute des sueurs froides quand vous regardez votre penderie. Comme les diamants de la Sierra Leone, nos tee-shirts sont souvent l'oeuvre de travailleurs mal payés. Pensez à eux : entassés dans des entrepôts enfumés et brûlants, sous-alimentés, ils cousent tout le jour durant pendant que les teintures empoisonnent la rivière qui coule au sud de Dacca.

La société de consommation et ses excès sont à la source du problème. Les Occidentaux achètent six fois plus de fringues que les Chinois. Comme les pays dans lesquels ces habits sont confectionnés ne produisent pas toujours de coton, de cuir ou de lycra, l'importation est de rigueur - ce qui cause pas de mal de problèmes. Enfin, la majorité de notre garde-robe est fabriquée en Asie, où les ouvriers touchent entre 40 et 80 centimes d'euros de l'heure. La demande ne saurait être satisfaite autrement.

Tous ces efforts pour limiter les coûts ont un prix humain. Beaucoup d'ouvriers du textile n'ont d'autre choix qu'accepter un salaire misérable, des heures supplémentaires forcées, des conditions de travail dangereuses et un accès aux soins médicaux réduit. Des témoignages recueillis par l'ONG Human Rights Watch font également état de violences physiques et de pressions énormes. Tout ça au nom des quotas de production.

Pour faire cesser ces abus, nous pourrions faire appel aux robots.

Lorsqu'il est question d'automatiser, c'est-à-dire de remplacer les travailleurs par des machines, notre réaction est souvent hostile. Difficile de ne pas s'inquiéter en pensant aux milliers de personnes qui perdraient leur emploi à la faveur des robots. Pas question de décimer une industrie qui emploie au moins 60 millions de personnes. Mais que se passe-t-il quand l'automatisation transforme une industrie qui n'a pas su traiter ses travailleurs avec dignité ?

Des femmes étiquettent des vêtements dans une usine d'Hyderabad. Crédits photo : Ankita Rao

Il y a quelques mois, je suis allée visiter les usines textiles d'Hyderabad, une ville du sud de l'Inde. Des multinationales comme Zara et Banana Republic font fabriquer leurs produits là-bas.

L'usine Chermas est plantée dans un quartier industriel, tout au bout d'une route poussiéreuse. Ses quatre étages accueillent 800 ouvriers. Chacun d'entre eux est divisé en sections chargées de tâches particulières. J'ai vu des modélistes découper des patrons, des femmes glisser des boutons dans des machines à boutonner, des hommes jeter d'énormes pelletées de tissu dans des machine à laver industrielles, des employés chargés de repérer les fermetures éclair défectueuses et les fils qui dépassent.

Le travail était manifestement douloureux, monotone et usant.

"Ici, on fait tout à la main", m'a lancé Shaik Abdul, le commercial de Chermas, pendant notre visite.

L'usine était propre et organisée. Les employés avaient droit à une pause de 15 minutes, le temps d'aller prendre un petit verre de thé chai dans une cafétéria installée à l'extérieur du bâtiment. À l'intérieur, pas d'air conditionné malgré l'imminence du terrible été indien. On s'affaire sur les établis dans une chaleur lourde, debout toute la journée ou prostré contre une machine. Le travail était manifestement douloureux, monotone et usant.

Subash, un employé de 46 ans chargé de la découpe du tissu, m'a affirmé qu'il occupait un meilleur poste que la plupart des membres de sa communauté. L'entreprise, a-t-il expliqué, emmène ses employés à l'hôpital s'ils se blessent ou tombent malades. Selon ses dires, les salaires oscillent entre 4 000 (55 euros) et 10 000 (137 euros) roupies. Pour un Indien en zone urbaine, c'est juste assez pour survivre.

"J'ai l'intention de rester ici", a-t-il ajouté. "Ou peut-être d'ouvrir ma propre boutique de vêtements".

Des ouvrières ourlent des pantalons dans une usine d'Hyderabad. Crédits photo : Ankita Rao

Plusieurs employés m'ont dit que leur objectif était de lancer leur propre affaire. Comme beaucoup d'Indiens achètent ou font confectionner leurs habits chez le tailleur, ce projet professionnel n'est pas inhabituel. Et ce, malgré la compétitivité du secteur.

Plusieurs entreprises s'échinent déjà à automatiser la confection de vêtements. Dans leur monde idéal, les tâches dont s'acquitte quotidiennement Subash ont été confiées à une machine. Sewbo et Softwear, par exemple, espèrent que leurs robots tailleurs sauront séduire les usines.

"Nos produits permettent d'atteindre un niveau de production supérieur", m'explique Palinaswamy "Raj" Rajan, le PDG de Softwear, lors d'un échange téléphonique. "Moins d'erreurs, moins de matières premières. Nous misons là-dessus. Avec les robots, nous pouvons produire de la meilleure qualité".

Rajan affirme que son entreprise, qui bénéficie de subventions de l'agence de recherche militaire américaine DARPA, a pour but d'optimiser l'industrie textile. Les robots de Softwear, baptisés Sewbots, sont équipés de machines à coudre automatiques. Cette technologie pourrait remplacer les humains qui amènent les matières premières jusqu'aux machines de Chemas. Ils pourraient également ourler chemises et pantalons. D'après Raj, Softwear confectionne déjà des habits et du linge de lit pour plusieurs petites sociétés américaines.

Reste que ces robots-couturiers ne sont pas sans défaut. Les produits de Softwear coûtent autant que des machines traditionnelles, mais ils sont incapables de rivaliser avec la précision et la délicatesse d'une couturière. Froufrous et dentelles restent hors de portée des Sewbots. Même vos épaulettes à écailles dorées et vos pulls de Noël à boules sont trop techniques pour une machine standard.

D'après l'expert en robotique David Bourne, les matières premières posent également problème. Pour le moment, la plupart des automates textiles ne peuvent traiter qu'une gamme particulière de tissus, dont le cuir et le daim qui plaisent tant au marché occidental ne font pas partie. Pour découper ces matériaux particuliers, il faut des machines particulières.

Nous sommes encore loin de pouvoir remplacer la main-d'oeuvre humaine.

"Le problème du cuir de vache, c'est qu'il est plein de traces de piqûres d'insectes et de cicatrices causées par le fil barbelé des clôtures, ajoute David Bourne. Toutes ces imperfections doivent être évitées pendant la découpe [du cuir]".

Bourne étudie l'automatisation du travail textile au Carnegie Mellon's Robotics Institute. A l'en croire, la technologie nécessaire à la fabrication de vêtements simples existe déjà : un robot pourrait tout à fait coudre un tee-shirt. Mais au vu de la diversité de notre garde-robe, nous sommes encore loin de pouvoir remplacer la main-d'oeuvre humaine.

Une femme vérifie des boutons de chemise à Chermas. Crédits photo : Ankita Rao

Imaginons que les robots deviennent assez bons pour rivaliser avec les humains. Qu'arrive-t-il aux gens comme Subash ? Comment gagnent-ils leur vie ? L'industrie textile devra répondre des millions de personnes laissées sans emploi.

Les multinationales du vêtement se sont tournées vers les marchés émergents - et donc, peu chers - dans les années 80. La Chine a donné le statut de zone économique spéciale à la ville de Shenzhen pour attirer les investissements internationaux et employer des milliers de travailleurs à la chaîne. En Thaïlande et au Cambodge, des ouvriers à domicile confectionnent des habits pour le compte d'entreprises étrangères depuis les années 90. En 2005, 1,8 million de personnes (dont 1,5 million de femmes) travaillaient dans les usines textiles du Bangladesh.

L'industrie emploie désormais entre 60 et 75 millions de personnes dans le monde entier, dont 3 millions au Bangladesh. Des communautés entières se sont construites autour de ses usines. Certaines familles sont complètement dépendantes du salaire qui leur est versé quotidiennement. Les représentants de ces travailleurs sont convaincus qu'une automatisation du secteur, même partielle, condamnerait des quartiers entiers au chômage.

"Comme l'industrie du textile repose sur le travail non-qualifié, des millions de personnes pourraient souffrir des conséquences de l'automatisation, affirme Leigh McAlea, la porte-parole du TRAID, une organisation londonienne qui promeut le commerce équitable. De plus dans les pays pauvres, les gens qui sont prêts à travailler pour un salaire de subsistance sont déjà nombreux".

Il faut ajouter que les pays comme l'Inde ne sont pas, par définition, en faveur de l'automatisation. Bien au contraire, le gouvernement du Premier ministre conservateur Narendra Modi favorise la manufacture à l'ancienne.

Femmes apprenant à coudre à Abhihaara Social Enterprise. Crédits photo : Ankita Rao

"Nous sommes en train de former un grand nombre de travailleurs qualifiés", m'explique Sudha Rani, la PDG d'Abhihaara Social Entreprise, une organisation qui soutient une usine de 30 personnes et un institut de formation grâce aux subventions du gouvernement. Lorsque j'ai visité ses locaux, à Hyderabad, des jeunes femmes apprenaient à coudre des kurtas indiennes et des salwar kameezes. Rani m'a expliqué que le Ministère des Textiles finançait son projet dans le cadre d'un effort national. Son objectif : fournir plus de travailleurs entraînés aux industries qui se portent bien.

Pourquoi ne pas mieux payer les ouvriers ?

Malheureusement, cette méthode aboutit souvent au même résultat : des usines à perte de vue, des salaires de misère et des conditions de travail incontrôlables. Les ouvriers qui n'ont pas lancé leur propre affaire ou trouvé de place dans des sociétés comme Abhihaara sont particulièrement vulnérables. L'industrie les expose à des risques d'incendie et de maladie. En 2013, 1 129 personnes sont mortes lorsqu'un atelier de confection de Dacca, au Bangladesh, s'est effondré sous son propre poids.

Le commerce équitable permettrait peut-être de parer à ces problèmes. Je me suis posé la question tout au long de ma quête d'une mode plus éthique : pourquoi ne pas mieux payer les gens et commencer à acheter des habits plus chers, mais en quantités moins importantes ?

De nombreuses entreprises ont tenté le coup, avec plus ou moins de succès. La boutique de vêtements en ligne Everlane, par exemple, mise tout sur la transparence des conditions de production de ses produits. Sur son site officiel, une carte interactive agrège toutes les informations concernant les usines qui travaillent pour elle. Quelques-unes des plus grandes entreprises du secteur, notamment H&M, se sont également engagées à mieux rémunérer les ouvriers.

Malheureusement, ces efforts n'ont que peu d'impact. Les classes moyennes et populaires occidentales ne ressentent que rarement leurs effets face aux étals des magasins de vêtements. Quelques-unes des entreprises qui vantent leurs bonnes pratiques finissent par tomber dans les mêmes écueils que leurs concurrents : elles font confectionner leur produits en Chine pour de mauvais salaires, perpétuant de fait une chaîne de production défaillante. C'est le cas du cordonnier TOMS.

De plus, la marge de manoeuvre réelle du "consommateur responsable" reste à définir. Comme l'a remarqué Alden Wicker dans Quartz, ceux qui tentent de choisir leurs habits de manière responsable ont un impact minimal, voire nul. Il écrit : "Enchaîner les petits achats éthiques sans se confronter à l'irrationalité du business model des grandes entreprises, c'est retarder le changement que nous désirons".

Leila Janah est entrepreneuse sociale. Elle est à la tête de SamaSource, une société qui permet aux communautés défavorisées du trouver de meilleurs emplois, souvent dans le domaine numérique. Elle possède également LXMI, une entreprise qui a introduit le maquillage équitable sur les étals des grands magasins, notamment Sephora. Les femmes qui confectionnent ces produits dans la vallée du Nil reçoivent une rémunération jusqu'à trois fois supérieure au salaire moyen.

SamaSource est active depuis de nombreuses années : l'entreprise travaille avec certaines des communautés les plus pauvres du Kenya et de l'Ethiopie. Janah pense que la technologie va immanquablement faire disparaître certains types de tâches, mais elle soutient que combattre ce changement est insensé.

"Tout métier non-formateur, toute activité qui épuise le corps et l'esprit mérite d'être automatisé", a-t-elle déclaré.

Leila Janah, PDG de SamaSource. Image : Rue89/Flickr


Ce projet ne saurait être réalisé sans changements profonds. Janah pense que les entreprises sans travailleurs humains devraient payer plus d'impôts. Les revenus dégagés par ces taxes pourraient être investis dans des dispositifs sociaux comme les allocations, les parcours de formation ou le revenu universel. Les individus pourraient également être réorientés vers des tâches gratifiantes : l'artisanat, le travail numérique, l'aide aux personnes âgées.

David Bourne, l'ingénieur en robotique du Carnegie Mellon Robotics Institute, pense que l'industrie textile est prête pour ce changement. Son travail l'a amené à étudier l'aspect économique de l'automatisation : il connaît ses aspects mécanique, économique et humain.

"Dans 20 ans, je suis sûr que je pourrai inventer une machine à 100 000$ qui saura se débrouiller. Et malgré tout, les humains resteront meilleurs qu'elle".

A l'en croire, la solution consiste à diviser les grandes usines en petites structures délocalisées dans le monde entier. Grâce à ce modèle, les consommateurs pourraient commander des habits produits près de chez eux par une main-d'oeuvre mi-humaine, mi-robotique. Les machines pourraient s'acquitter du gros-oeuvre, comme la découpe et la couture, pendant que les hommes s'occupent des détails, des relations clients et du design.

"Certaines de ces tâches ne sont pas faciles à gérer pour la robotique, confie-t-il. Elles ne le seront peut-être même jamais. Dans 20 ans, je suis sûr que je pourrai inventer une machine à 100 000$ qui saura se débrouiller. Et malgré tout, les humains resteront meilleurs qu'elle".

Les plans de Bourne peuvent sembler utopiques. Pourtant, ils cadrent avec les objectifs d'un grand nombre de pays, parmi lesquels les Etats-Unis : stabilisation des économies locales, lutte contre les conditions de travail dangereuses, facilitation de l'innovation. Cet ultime aspect m'a souvent interpellée pendant mes visites des ateliers de confection. Nous percevons souvent la disparition d'un emploi comme un cul-de-sac, une malédiction. Pourtant, donner l'occasion aux gens d'investir leur savoir-faire dans de nouveaux projets pourrait se montrer fructueux.

Défendre l'automatisation de l'industrie du textile, ce n'est pas soutenir la disparition des travailleurs manuels : c'est croire en l'idée que nous devrions investir dans l'innovation et l'ingéniosité. Seule une prise de conscience massive dans l'industrie permettrait d'amorcer ce changement.

Le rêve de Suresh Yedla est de créer de nouveaux types de vêtements. Crédits photo : Ankita Rao

A Hyderabad, j'ai visité un petit atelier appelé SQube Fashions. Son gérant, Suresh Yedla, un trentenaire fluet, avait abandonné une vie de misère dans son village natal pour suivre une carrière de designer. Avec l'aide de son père, un tailleur établi à son compte, et de subventions gouvernementales, Yedla a pu suivre les cours de la National Institution of Fashion Technology et se lancer dans l'industrie. Très vite, la production à la chaîne de centaines de vêtements et la difficulté du travail l'a écoeuré.

Après avoir économisé un peu d'argent, Yedla a obtenu un prêt du gouvernement. C'est lui qui lui a permis de lancer sa propre boutique, qui emploie désormais une trentaine de personnes. SQube Fashions confectionne 200 à 300 pièces par jour pour des entreprises comme Zara.

Bien que ces activités permettent à SQube Fashions de rester à flot, Yedla affirme que son rêve n'est pas d'écouler des vêtements par centaines. Son véritable objectif, c'est créer des pièces innovantes. Son visage marqué par l'épuisement se détend lorsqu'il me montre ses créations : des tuniques pour les gens en fauteuil roulant, des pyjamas d'hôpital stylés pour les malades chroniques.

"Dès que l'atelier m'en laisse le temps, je fabrique mes propres pièces, dit-il. C'est ce que j'ai toujours voulu faire".

Aucun robot ne pourra jamais le remplacer.