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Une petite histoire de l'eugénisme scientifique

Stérilisations forcées, racisme plus ou moins explicite et théories vaseuses : retour sur plus d'un siècle de pratiques douteuses.

Et si on pouvait améliorer l'espèce humaine en sélectionnant tous les gènes les plus indésirables et les faire disparaître ? Ou prendre les plus désirables et les appliquer à l'ensemble de la population ? C'est l'ambition première de l'eugénisme. On pourrait définir cette notion, selon l'expression de son inventeur Francis Galton, comme « l'amélioration de la science des lignées ».

Elle fut très à la mode pendant près d'un siècle, et on comprend pourquoi. Imaginez faire disparaître le cancer, la psychopathie, l'imbécillité, l'égoïsme, des mecs comme Martin Shkreli, en agissant directement sur les gènes responsables de l'apparition de toutes ces ignominies tout en créant une société exclusivement composée d'individus sains physiquement et psychologiquement, sociables, intelligents et altruistes.

Tout ça part d'une bonne volonté – faire tendre l'être humain vers un idéal souhaitable. Sauf que, comme tout « isme » qui se respecte, l'eugénisme peut rapidement virer à l'extrême : racisme, extermination en masse, stérilisation forcée et un tas d'horreurs en tous genres.L'histoire de l'humanité nous montre que ceux qui ont cherché à définir un idéal humain ne l'ont que très rarement fait en se basant sur des critères objectifs.

La doctrine eugéniste a donné naissance à deux sortes de courants. D'abord, à l'eugénisme positif, qui consiste à encourager les individus avec le « meilleur » potentiel génétique à se reproduire entre eux – en soi, cette philosophie n'a rien de choquant, puisque c'est elle qui est à la source des fameux rallyes dansants dans lesquels les enfants de l'élite du pays apprennent à se supporter pour perpétuer une classe de gouvernants. Puis il y a l'eugénisme négatif, qui, lui, veut supprimer les gènes indésirables en empêchant les individus les plus « néfastes » de se reproduire – c'est là que cela devient problématique, surtout quand il est à la source de génocides.


"L'eugénisme est la direction par les humains de leur évolution." Logo du Second International Congress of Eugenics, 1921.

Aujourd'hui, l'eugénisme s'exprime encore dans nos sociétés,surtout en Chine– et n'oublions pas leJapon, qui, jusqu'en 1998, stérilisait encore ses malades mentaux. Cependant, il est dépouillé de toute volonté d'écrémer la société des individus jugés plus faibles ou indésirables et s'applique à des cas individuels : pensez à la procréation assistée ou l'euthanasie.

Si ses résultats sont désormais probants et que son utilisation va de pair avec une connaissance plus approfondie du génome humain et de la science, l'eugénisme scientifique n'a que très rarement été un succès. Bien que la science se veuille objective et empirique, l'eugénisme l'a souvent fait dévier de cette voie.

L'idéologie eugéniste existait bien avant qu'on lui donne un nom. En effet, l'idée que telle caractéristique physique, sociale ou ethnique vous classe au-dessus de telle autre va de soi dans certaines civilisations. Prenez les enfants infirmes dont on se débarrassait dès la naissance à Sparte sous prétexte que les malformés ne contribueraient pas à créer des spartiates sains et forts. Bingo. Prenez la callipédie, cette branche de la médecine qui s'intéressait à l'art de faire des beaux enfants. Bingo.

C'est l'apparition de la génétique, grâce aux découvertes de Mendel, qui donnera une base scientifique à l'eugénisme au début du XXe siècle et mènera à la création d'associations d'eugénisme partout dans le monde. En 1907, la première société eugénique voit le jour en Angleterre. Quelques années plus tard, c'est au tour de la Société française d'eugénique de naître, puis de sa version américaine, si bien qu'en 1921, le second Congrès international d'eugénisme rassemblait plus de 300 délégations venues des quatre coins du globe.

Une enquête publiée en 1967 dans le journal suédois Dagens Nyheter révéla que 62 000 Suédois avaient été stérilisés contre leur gré entre 1935 et 1976.

À la fin des années 1920, les sociétés d'eugénique étaient partout. Des scientifiques de renom commeAlexis Carrel (Prix Nobel de médecine en 1912) proclamaient haut et fort que beaucoup « d'individus inférieurs » avaient été conservés « à cause des progrès de l'hygiène et de la médecine » et réclamaient la perpétuation d'une « élite morale et intellectuelle ». De quoi implanter l'idée qu'il existait des races hiérarchisables au sein de l'espèce humaine dans les cerveaux de nos arrières-arrières-grands-parents – et d'aboutir à la prise de pouvoirdes sbires de Belzébuth, et ce, parfois de manière démocratique.

Mais ces sociétés utilisaient la science, qu'elles modulaient à leur guise, pour répandre leurs idées eugénistes. Dans la deuxième saison de la série The Knick, chronique du monde médical au tournant du XIXe siècle, on découvre l'eugénisme à travers le personnage d'Everett Gallinger, un docteur éminent de l'un des plus grands hôpitaux de New York, qui se fascine pour cette « discipline » jusqu'à procéder à des stérilisations clandestines. En observant son épopée eugénique, on comprend comment cette idéologie a pu devenir une discipline scientifique à part entière et devenir à la mode dans le milieu médical.

Ainsi, en parallèle des concours des meilleurs sermons et des plus belles familles organisés aux États-Unis, on utilisait la science pour justifier de l'importance de la religion. En 1912, le Dr H. H. Goddard publia les résultats d'une étude qu'il avait entreprise sur l'hérédité de l'intelligence. Il observa la descendance de Martin Kallikak, un homme marié avec une femme « faible d'esprit », puis remarié avec une quaker. Son étude se conclut de la manière suivante : la descendance donnée par la femme faible d'esprit présentait des individus tout autant « faibles d'esprit, sexuellement immoraux, épileptiques et alcooliques » tandis que celle de la femme quaker n'était constituée presque que d'individus « normaux ». Se répandit alors l'idée que l'intelligence était héréditaire et allait de pair avec la religion. Hallelujah !

Inéluctablement, ces sociétés gagnèrent en influence – deux membres du gouvernement français et deux prix Nobel appartenaient à la société française d'eugénique – jusqu'à trouver leur aboutissement dans la mise en place de lois eugéniques.

Ainsi, des lois rendant obligatoire la stérilisation des faibles d'esprits et des criminels furent votées dans de nombreux pays, afin d'éviter « une dégénérescence sociétale ». Pour Philip Reilly, auteur du livre « La solution chirurgicale : Histoire de la stérilisation involontaire aux Etats-Unis », 60 000 stérilisations forcées auraient eu lieu outre-Atlantique entre 1907 et 1960. Une enquête publiée en 1997 dans le journal suédois Dagens Nyheter révéla que 62 000 Suédois avaient été stérilisés contre leur gré entre 1935 et 1976. Maciej Zaremba, le reporter qui a révélé au grand jour ces dérives,expliquequ'on cherchait seulement à « construire une société saine en empêchant la reproduction des individus hors-normes – les handicapés mentaux, les déviants et les atypiques ». Peu après la publication de cette enquête, le ministère de la Santé norvégien précisait quant à lui, que « seulement » 2 000 Norvégiens avaient été stérilisés durant la même période.

Au total,des centaines de milliers de stérilisations ont eu lieu en toute légalité dans la première moitié du XXe siècle. Quelque soit le pays, les victimes étaient en grande majorité des immigrants, des personnes de couleur ou bien des femmes.

Malheureusement, ces sociétés n'ont pas été ce que l'eugénisme a engendré de pire. Il suffit de regarder l'Allemagne nazie pour s'en rendre compte. Les politiques mises en place par Hitler, parmi lesquelles on compte la tristement célèbre « solution finale », ont très largement été inspirées par les thèses eugénistes de l'hygiène raciale d'Alfred Ploetz – qui stipulaient qu'en contrôlant les individus autorisés à procréer, l'État pourrait créer une race pure. C'était l'ambition d'Hitler, qu'il mit en place dès son accession au pouvoir en promulguant une loi qui abouti à la stérilisation de quelques 400 000 aveugles, toxicomanes, malformés, sourds et « faibles d'esprit » – bref, de tout ce qui n'était pas blond aux yeux bleus.

S'il existe un personnage qui incarne bienles pires atrocités commises au nom de l'eugénisme nazi, c'est le Dr Josef Mengele. Médecin chef au camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau, il fut en charge de mener des expériences sur les prisonniers. Celui qu'on surnommait « l'Ange de la mort » avait carte blanche : il choisissait lui-même ses sujets et pratiquait les expériences qui lui plaisaient, à condition que les résultats soient concluants - à savoir, qu'ils prouvent que la race aryenne était supérieure à toutes les autres.

Le Dr. Mengele, au top de l'aryanité triomphante.

Archétype du scientifique fou et du méchant nazi, le Dr Mengele mena des expériences qui dénotent un profond manque d'éthique, ou une sociopathie si vous préférez, envers ses semblables. Il tenta notamment de créer un siamois artificiel en cousant ensemble des frères jumeaux qui moururent en agonisant dans d'atroces souffrances quelques heures plus tard ; de pratiquer une ablation d'organes ou de membres sans anesthésie ; de disséquer des enfants vivants. Tout ça au nom de l'eugénisme nazi.

Aucune de ses expériences n'avait de valeur scientifique, mais elles illustrent bien les dérives auxquelles peut conduire une philosophie qui place certains individus au dessus des autres. Le pire, c'est qu'il a attendu tranquillement 1949 avant de quitter l'Allemagne pour partir éventrer des petites filles en Amérique du Sud. Il est mort noyé 20 ans plus tard avant qu'on ne puisse le retrouver et le juger pour ses crimes.

Souvent confondu avec les doctrines racistes et les expériences mengelistes qui s'étaient approprié le concept, l'eugénisme est devenue une discipline détestable au lendemain des procès de Nuremberg. Dans certains pays, en revanche, des lois eugéniques visant des populations ethniques distinctes ou des groupes sociaux se sont mises en place, comme si de rien n'était.

À la fin des années 1990, pour se sortir d'une crise qui n'en finissait plus, le président péruvien Alberto Fujimori décida de faire appel à la Banque Mondiale. Afin d'obtenir un prêt, il passa un deal avec cette dernière, s'engageant à diminuer le taux de natalité (de 3,4 à 2,5 en moins de 10 ans) à l'aide d'un programme de planning familial.

Comment s'y prit-il pour atteindre cet objectif surhumain ? Spoiler alert : vous êtes en train de lire un article sur l'eugénisme. En 1995,une loi autorisant la stérilisation fut votée, et les paysans fortement incités à se faire stériliser gratuitement lorsqu'ils ne l'étaient pas de force. En 2000, lorsque le programme se termina, 300 000 femmes et 30 000 hommes avaient été stérilisés dans le pays, sans trop savoir pourquoi. Quelques années plus tard, le président péruvien fut condamné à une vingtaine d'années de réclusion criminelle pour violation des droits de l'homme pour des faits n'ayant rien à voir avec sa politique de stérilisation forcée.

Au début des années 2000, la commission internationale des juristes a publié un rapport selon lequel les « Degars », un peuple de montagnards du Vietnam, persécuté dans le pays, étaient très souvent la victime de torture, d'arrestations arbitraires et destérilisation forcée.

En 2003,un rapport faisant état de centaines de cas de stérilisations de femmes tsiganes est publié par le Center for Reproductive Rights. Ces opérations étaient menées par médecins répondant à l'appel de groupuscules d'extrême droite un peu trop soucieux de préserver leur population de tout brassage génétique indésirable dans des hôpitaux publics de Slovaquie. Cette affaire a permi à la communauté internationale de s'intéresser au phénomène et de se rendre compte qu'elle touchait d'autres pays d'Europe, notamment, la République tchèqueet la Hongrie. Ceci étant, il n'y a aucune raison pour que, glissés dans des blouses blanches de Lariboisière, on ne trouve pas quelques lecteurs de Rivarol.

Plus récent : il aura fallu attendre 2013 pour que les trans suédois ne soient plus stérilisés de force après une opération de changement de sexe.

Mais que reste-t-il de l'eugénisme scientifique aujourd'hui ? A-t-il plus de valeur qu'une chanson de Quentin Mosimann ? L'eugénisme serait-il à la science ce que PNL est à la musique ? Ses applications modernes vont de la procréation assistée à l'euthanasie, mais ne sont utilisées que dans des cas particuliers. En outre, de nouvelles techniques commeCrispr, qui permet de modifier directement les gènes et qui a déjà été testé sur des embryons humains (devinez où !), sont apparues dans le monde de la science. De quoi se questionner sur l'éthique de cette méthode et faire s'inquiéter d'eugénisme le père du premier bébé éprouvette.