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Un procès devrait déterminer à qui appartient le Klingon

CBS et Paramount tentent d'interdire à des fans de Star Trek d'utiliser le langage Klingon. Mais concrètement, peut-on être propriétaire d'une langue ?

Le truc, c'est que les gens adorent Star Trek. Ils ont même tellement aimé la série originale qu'elle a été ressuscitée après la fin de sa diffusion, que les fans les plus hardcore ont revu chaque épisode des dizaines de fois et organisé des conventions géantes, ce qui a abouti aux films, aux spin-offs et même aux romans qui ont transformé la série en véritable univers. Ces passionnés ont continué à aimer Star Trek bien après que la série soit devenue naze, et même après les films de JJ Abrams, qui étaient objectivement des sortes de daubes d'action dénués de la moindre trace de l'esprit très peace & love originel. Certains d'entre eux ont même fait leurs propres versions de Star Trek, des fan films fleurant bon l'amateurisme mais réalisés avec amour. D'autres ne sont pas allés aussi loin, mais continuent de se rendre aux conventions et transmettent leur passion à leurs enfants. En tant que communauté de fans, celle des trekkies est plutôt éclairée : en 1996, une femme qui s'était pointée en uniforme Star Trek à un procès où elle officiait en tant que membre du jury avait expliqué qu'elle aimait la série « car elle promeut les valeurs d'inclusion, de tolérance, de paix et de foi en l'humanité. »

Mais il est difficile de vraiment aimer quelque chose qui appartient à quelqu'un d'autre, et c'est là que les problèmes commencent. Le conflit entre l'amour et la propriété, ou plutôt entre l'art et le capitalisme, s'est transformé en un procès intenté par CBS et Paramount (qui détiennent la propriété intellectuelle de la franchise Star Trek) à un groupe de fans qui prévoyaient de réaliser un long métrage dans l'univers de Star Trek. Au départ, le procès n'avait pour but que de protéger les droits de Star Trek et d'empêcher la production d'un film non autorisé ; mais au final, il a suscité un débat assez ésotérique concernant la possibilité de posséder une langue fictive, et mis en lumière un conflit fondamental entre les trekkies et les compagnies qui contrôlent Star Trek.

Ce groupe de fans, baptisé Axanar Productions, a levé un million de dollars via une plateforme de crowdfunding l'an dernier ; le producteur exécutif Alec Peters a déclaré à l'époque que « même si nous réalisons un film de fans, nous voulons que le produit final soit aussi bon que ce que produisent les studios. » Un court-métrage de 20 minutes produit par le collectif, Prelude to Axanar, est sorti en 2014 et compte plus de 2 millions de vues sur Youtube. Effectivement, il est assez beau, même si les animations par ordinateur sont assez ringardes, et le film fait la part belle aux uniformes, aux logos, aux personnages, et même à des acteurs apparus dans différentes créations officielles de la franchise Star Trek. CBS et Paramount ont dressé une liste de violations du copyright en réponse à une requête de l'avocat d'Axanar, mais le plus étrange dans cette liste, c'est qu'ils affirment que le langage Klingon lui-même – connu sous le nom de tlhlngan Hol – est une œuvre soumise aux droits d'auteur.

Pour les trekkies, c'est une question très sérieuse. Les films réalisés par des fans utilisent évidemment des éléments copyrightés en permanence, ce qui semble beaucoup agacer CBS ces derniers temps (Axanar avait d'ailleurs demandé à CBS de définir clairement ce qui constituait ou non une infraction). Mais le Klingon s'est répandu bien au-delà de l'univers de la série et des films.

Le langage a été créé dans les années 1980 par le linguiste Marc Okrand, qui avait été embauché spécifiquement pour ça par Paramount ; quand le dictionnaire du klingon est sorti, il appartenait donc à la société de production. Depuis, le langage s'est répandu, et bien qu'un avocat de Paramount/CBS a déclaré qu'une langue « n'est utile que si elle peut être utilisée pour communiquer avec des gens » et qu'il « n'existe pas de Klingons avec qui communiquer », il y a de fait pas mal de gens qui peuvent s'exprimer en klingon. Il existe un Klingon Language Institute, ainsi qu'une traduction en klingon de Hamlet ; vous pouvez traduire des mots en klingon grâce à Bing ; un linguiste a déjà essayé d'élever un enfant en lui apprenant prioritairement le klingon ; et un couple britannique a échangé ses vœux de mariage en klingon. Le klingon a peut-être été inventé pour un film, mais c'est bel et bien une véritable langue aujourd'hui, ce qui pose la question suivante : peut-on être propriétaire d'une langue ?

Dans un dossier rédigé pour la Language Creation Society, une organisation dédiée à la création de nouvelles langues, l'avocat Marc Randazza affirme que la réponse est non. « Aucune cour de justice n'a jamais affirmé qu'un quelconque langage pouvait être soumis aux lois du copyright », souligne-t-il, avant d'avancer que « dire que l'on possède les droits sur un langage revient à se déclarer propriétaire de toutes les pensées et formes d'expression artistiques employant ce langage… une affirmation juridique d'une portée inimaginable qui englobe des choses que le "propriétaire" supposé ne peut même pas concevoir, par définition. » Paramount peut être propriétaire de dictionnaire de klingon original et des dialogues prononcés par les acteurs qui ont incarné des Klingons, mais la firme ne peut pas – ou au moins ne devrait pas - être propriétaire de tout ce que quiconque est susceptible de dire en klingon.

Même Okrand, qui a conçu le klingon, ne sait pas vraiment qui peut se déclarer propriétaire de la langue. « Ce n'est pas la première fois que la question se pose, a-t-il déclaré dans un podcast récent. Pour autant que je sache, ça n'a jamais été clairement établi. »

La question du klingon n'est que l'un des aspects du procès intenté à Axanar. Mais peu de gens se soucient de savoir si Garth d'Izar ou la planète Arcanis IV appartiennent à Paramount/CBS. S'il est finalement décidé que le klingon est une œuvre soumise au copyright, cela aura des conséquences fortes pour ceux qui veulent l'étudier – un truc de nerds, certes, mais surtout une belle déclaration d'amour.

« Il existe des œuvres littéraires de grandes valeurs écrites en klingon aujourd'hui, rédigées par des auteurs qui ne sont affiliés en rien avec les plaignants, écrit Randazza. Placer cette épée de Kahless au-dessus de quiconque souhaite parler ou écrire en klingon n'entre pas dans l'esprit des lois sur le copyright, et ne sert qu'à priver le monde d'œuvres tout à fait respectables. »