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Soulseek est plus que jamais le paradis du P2P

Soulseek est né avant Kazaa et eMule et les a regardés mourir, mais surtout, il a su garder un peu de cette sauvagerie qui rendait le web des années 2000 si excitant.

Des DivX trop flous pour être regardés, de la musique en qualité minable, des films porno et des virus cachés derrière des noms de fichier innocents : il fallait vraiment avoir le cuir épais et le clic sûr pour être pirate au début des années 2000, quand le partage de fichiers en pair-à-pair (ou peer-to-peer, P2P) a soudain transformé Internet en gigantesque plate-forme d'échange de produits culturels. Shareaza, eMule, Limewire, Kazaa… En interconnectant les ordinateurs de millions de personnes, ces logiciels ont permis le partage gratuit de quantités astronomiques d'oeuvres protégées par le droit d'auteur. Les poids lourds d'Hollywood et les grandes maisons de disques ont multiplié les procès pour endiguer leur progression. De nombreux programmes ont été mis à mort par décision de justice, quelques pirates ont écopé d'amendes délirantes. En mai 2015, le fondateur du site de téléchargement illégal eMule Paradise a été condamné à 14 mois de prison avec sursis, dix ans après les faits.

Il est toujours difficile de savoir si cet assaut contre la culture gratuite porte ses fruits. La question de l'utilité de la lutte contre le piratage musical est particulièrement pressante depuis qu'une étude de la London School of Economics a réfuté tout lien entre le téléchargement illégal et la baisse des revenus des maisons de disques. Les ventes d'albums physiques chutent, certes, mais les concerts rapportent et le streaming est de plus en plus lucratif. Spotify, Deezer et consorts sont désormais la première source de revenus de l'industrie musicale des Etats-Unis. Aux côtés de sites gratuits comme Soundcloud ou YouTube, il satisfont les exigences musicales de dizaines de millions d'auditeurs. Malgré cette offre légale pléthorique, quelques mélomanes acharnés refusent de laisser tomber le P2P musical. Leur vaisseau-mère s'appelle Soulseek.

Le logiciel Soulseek a vu le jour en 1999 à l'initiative de Rosalind "Roz" Arbel et de son époux Nir, réputé pour avoir brièvement officié comme programmeur chez Napster, le pionnier du téléchargement en peer-to-peer. Ses premiers coups d'aile ont été discrets : "Il n'y a pas eu de lancement à proprement parler, a affirmé la co-fondatrice du service au Figaro. Nous l'avons partagé avec quelques personnes qui ont commencé à l'utiliser." Le docteur en informatique et spécialiste des communautés numériques Ben Kei Daniel affirme que ce groupe d'utilisateurs originel était "majoritairement composé de membres de l'IDM Mailing List", une antique et éminente liste de diffusion dédiée à l'Intelligent Dance Music. Certaines sources fragiles - une discussion vieille de plus d'une décennie sur un forum consacré aux champignons hallucinogènes, un article sans référence dans une encyclopédie dédiée au groupe Boards of Canada - soutiennent que les créateurs de Soulseek faisaient partie de ses récipiendaires.

Quoi que séduisante, cette thèse semble ne jamais avoir été confirmée par les époux Arbel. Une chose est sûre, cependant. Si Soulseek a bien été développé par et pour des membres de l'IDM mailing list, il n'a pas tardé à s'affranchir d'eux. Le logiciel de Nir et Roz n'a jamais dépassé les 50 utilisateurs connectés lors de sa première année d'existence. En 2003, alors qu'eMule et Shareaza faisaient leurs premiers pas, il comptait déjà un million d'inscrits. "Aux heures de pointe, nous recevons un peu plus de 100 000 personnes en même temps", avait alors affirmé M. Arbel au site d'actualités sur le téléchargement Slyck. Bon nombre de ces utilisateurs étaient issus du défunt Audiogalaxy, un service de partage de fichiers mis à genoux par l'association américaine de l'industrie du disque (Recording Industry Association of America ou RIAA) au mois de mai 2002. Ce volume d'utilisateurs respectable doit tout de même être relativisé : à la même époque, Kazaa, le plus populaire des logiciels de P2P, comptait 60 millions d'utilisateurs.

eMule à la grande époque, quand "Star Wars episode IV" dissimulait probablement un porno.

Quinze ans après l'explosion du nombre de services de peer-to-peer qui marque le début du XXIe siècle, les Arbel ont révélé que Soulseek avait perdu beaucoup d'utilisateurs. Malgré cette hémorragie, il est toujours bien vivant ; dans le domaine du téléchargement musical illégal, c'est une vraie performance. La version originale de Napster a été coulée en juillet 2001 après deux courtes années d'activité, Morpheus a mis la clé sous la porte en 2008 et Limewire a tourné pendant dix ans avant de se voir contraint à la fermeture en octobre 2010. Tous ces logiciels ont été torpillés par la justice des Etats-Unis à l'issue de procès réclamés par la RIAA pour violation du droit d'auteur. La très puissante association américaine de l'industrie du disque aurait pu s'en prendre à Soulseek pour le même motif, mais elle ne l'a jamais fait. Au pire, elle lui a adressé un courrier d'injonction. En 2003, Nir Arbel a attribué l'impunité de son logiciel à sa taille restreinte, mais aussi à la nature des fichiers musicaux qui y circulent : "Sachant que la majorité des trucs qui transitent sur Soulseek n'appartient pas à la RIAA et parce que le système est assez petit à la base, a-t-il expliqué, il est probable que nous se soyons même pas sur le radar de l'association."

Depuis sa création, Soulseek est connu pour permettre l'échange à petite échelle d'entités musicales difficiles d'accès plutôt que la diffusion explosive d'albums de pop. Le programme des Arbel a acquis cette réputation en prenant le contrepied technique des grands noms du P2P. Quand vous téléchargez une chanson sur eMule ou un film depuis un torrent, plusieurs sources sont mises à contribution. Chacune d'entre elles vous fait parvenir un petit morceau de l'oeuvre convoitée au cours d'un processus connu sous le nom de swarming. Ces blocs de données sont assemblés au fil du transfert jusqu'à ce que le fichier soit totalement reconstitué. Dans ce système, plus les sources sont nombreuses, plus le téléchargement est rapide. De fait, plus un fichier est répandu chez les utilisateurs d'un réseau de peer-to-peer, plus il y est accessible. C'est formidable quand on aime Madonna, embêtant quand on cherche une compilation de musique ouïghoure. Soulseek échappe à ce règne du plus grand nombre en tablant sur un système d'échange monosource : on y télécharge ses fichiers depuis un émetteur unique, sans se soucier de leur popularité.

"C'est très rare de ne pas trouver ce que l'on cherche sur Soulseek. On partage bien plus que par torrent car on va piocher directement dans la bibliothèque de l'autre"

Contrairement aux sommités du P2P fondées sur le swarming, Soulseek et son protocole de transfert monosource ne favorisent pas la diffusion exponentielle de produits culturels. C'est peut-être pour cette raison que la RIAA ne s'est pas empressé de saigner le bébé des Arbel. Pour les amateurs de curiosités musicales, ce système est aussi un véritable bonheur. Fini de se casser les dents sur les plate-formes multisources qui font la part belle aux goûts du plus grand nombre. "C'est très rare de ne pas trouver ce que l'on cherche sur Soulseek, affirme Clément, passionné de jazz et utilisateur régulier du logiciel. On partage bien plus que par torrent car on va piocher directement dans la bibliothèque de l'autre." Tout y est, du terrorcore à la "musique classique obscure". Il arrive que cette image d'alternative supérieure aux poids lourds du P2P fasse passer Soulseek pour un logiciel de snobs. A en croire la très caustique Encyclopedia Dramatica, le programme des époux Arbel serait même "particulièrement célèbre pour son abondance de connards militants connus sous le nom d'élitistes".

"Je hais les snobs de Soulseek", "Tuez les snobs de Soulseek", "On dirait qu'il y a beaucoup de pleurnicheurs élitistes sur Soulseek", "Soulseek est devenu ridiculement élitiste et claniste", "Des têtes de bite élitistes à perte de vue !" : sur les forums consacrés à la musique et au téléchargement, la communauté du logiciel de Nir et Roz essuie souvent les mêmes critiques. Quelques courageux tentent de la défendre en accusant une minorité bruyante, mais même la co-créatrice de l'utilitaire avoue que ses utilisateurs "peuvent être assez méchants". Dans bien des cas, ceux qui se plaignent de la communauté de Soulseek ont vécu la même mésaventure : ils sont tombés nez-à-nez avec un puriste du partage qui ne tolère pas que l'on puisse se servir dans sa médiathèque sans lui donner quelque chose en retour. Parce que leur dossier partagé était vide ou qu'il ne contenait rien d'intéressant au goût de leur interlocuteur, ils se sont retrouvés interdits d'accès à son ordinateur. Le problème frappe tant d'internautes que de nombreux guides à usage des nouveaux venus sur Soulseek ont été mis en ligne. Tous insistent sur un point précis : pour profiter pleinement des services du logiciel, il faut y partager sa collection.

Tout Soulseek s'articule autour de ce principe de réciprocité plutôt logique pour un service de P2P monosource. Refuser de se plier à cette règle élémentaire, c'est louper le tout premier degré d'intégration à la communauté du programme. Or, il serait vraiment dommage de ne pas s'y impliquer : lorsqu'ils ont créé leur logiciel, les époux Arbel ont fait en sorte qu'il permette à ses utilisateurs d'interagir facilement. Chacun d'entre eux peut intégrer ou créer un chat public, lancer un groupe de discussion en accès restreint, envoyer des messages privés aux autres membres… Ce nécessaire de conversation élémentaire différencie Soulseek des autres services de partage de fichiers, souvent dénués de moyens de communication destinés à leurs utilisateurs. Aucun modérateur ne supervise son utilisation ; chacun est libre de raconter ce qui lui plaît dans les chatrooms publiques comme privées. Cette liberté absolue permet aux membres les plus aguerris de persécuter les débutants en toute tranquillité, favorise les discussions tumultueuses et encourage l'émergence d'une véritable culture de Soulseek.

Extrait d'une discussion dans la chatroom +BlackMetal+, 19/05/2016.

Les salles de chat les plus populaires du service sont fréquentées par quelques dizaines de personnes. Certaines portent le nom du genre musical auquel elles sont consacrées, comme ambient, drum'n'bass ou psytrance. D'autres sont conçues pour recevoir ceux qui parlent la même langue : #La France, RUSSIA, #polska… L'un des salons les plus fréquentés, /mu/, semble avoir été créé par la catégorie musique du forum 4chan. La plupart des échanges qui ont lieu dans les chatrooms les plus populaires n'ont rien à voir avec la musique. Ceux qui les fréquentent oscillent plutôt entre papotage, caps lock, spam, liens douteux, discussions croisées incompréhensibles et baston décérébrée. L'une d'entre elles, +BlackMetal+, serait tout de même parvenue à tirer quelque chose de ce chaos : le RAMglish, un dialecte qui aurait été élaboré par quelques habitués rigolards en hommage à l'anglais approximatif d'un chatteur polonais. Preuve est faite qu'un service de P2P élitiste ne suffit pas à chasser le naturel foutraque d'Internet.

Il serait injuste de résumer la communauté de Soulseek à la cacophonie de ses salles de chat publiques. Au fil des 16 années d'existence du service, ses utilisateurs ont largement prouvé qu'ils étaient capables du meilleur. Des histoires d'amour et de belles amitiés prendraient racine dans ses salons. Certains membres inventifs ont porté la création des Arbel sur mobile. Les musiciens qui fréquentent le logiciel se sont alliés pour créer les One Minute Massacre, des albums collaboratifs composés sur le mode du cadavre exquis. Les trois volumes de cette compilation ont été diffusés gratuitement par Soulseek Records, un label créé en 2002 par les utilisateurs du logiciel. Au total, cette structure dénuée de logique mercantile a révélé onze anthologies composées et assemblées par la communauté de Soulseek. Par le biais de sa sous-catégorie Shut Up And Listen, elle a aussi diffusé une vingtaine d'albums d'artistes solo. En 2003, Roz a créé le pendant officiel et commercial de Soulseek Records, SLSK Records. Plus un seul de ces labels n'émet à l'heure actuelle.

Soulseek est né avant Kazaa et l'a regardé mourir, il a connu la notoriété et s'est laissé oublier paisiblement, il a échappé à la RIAA, il a créé sa propre communauté, il a monté ses labels, il a même cette compilation de speedcore japonais que vous cherchez depuis des années. Mais par-dessus tout, il a su garder un peu de cette sauvagerie qui rendait le web des années 2000 si excitant. Si vous avez ce qu'il faut pour le dompter, il vous le rendra en mille.