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Selon le renseignement américain, le monde de 2035 sera bien merdique

Oubliez les institutions internationales, la sécurité intérieure, l’Etat de droit et les régimes démocratiques : selon la CIA, le monde de 2035 risque plutôt de ressembler à Mad Max.

Si vous avez l'étrange impression, ces dernières semaines, d'assister à la démolition accélérée de l'équilibre diplomatique international à la manière d'un démantèlement de HLM vétustes à la dynamite, c'est normal – et d'ailleurs, vous avez peut-être raison, ça commence à salement sentir le sapin pour la pérennité de notre hégémonie occidentale. Une atmosphère de coup d'Etat primesautière qui n'a pas échappé non plus aux services de renseignement américain, réunis sous l'égide du National Intelligence Council (NIC). Son boulot : tenter d'anticiper les mutations géopolitiques des décennies à venir, en faire un rapport, le présenter au président fraîchement élu et lui expliquer comment les Etats-Unis devront s'y prendre pour rester au sommet de la chaîne alimentaire des Etats-nations jusqu'aux prochaines élections. Un travail de prospective vital pour le maintien de l'hégémonie états-unienne qui offre, incidemment, une rare fenêtre sur les futurs possibles de nos sociétés.

La dernière mouture du rapport du NIC, intitulé Global Trends 2035, traverse vingt ans de conflits en 200 pages pour tenter d'anticiper les périls à venir. Puisqu'on se l'est fadé, autant vous spoiler directement : vous pouvez commencer à stocker les rations d'eau décontaminée, l'avenir a une sale gueule. Représentez-vous 2035 : 8,8 milliards de congénères dont 5 milliards de citadins, entassés dans quarante mégalopoles de plus de 10 millions d'habitants. Une population vieillissante et déplacée, sur fond de croissance économique amorphe et de crise énergétique. L'agonie du libéralisme mondialisé, après 70 ans de règne sans partage et de prêchi-prêcha à la Fukuyama. Entre l'atomisation des rapports de pouvoir inter-Etats sur les cendres des alliances post-Guerre froide, la diversification des menaces terroristes, la course aux armements généralisée, l'inauguration d'une nouvelle espèce d'inégalités grâce aux biotechnologies, le succès du populisme ou la montée des eaux, le NIC nous prévoit l'avènement d'un monde dans lequel « la démocratie elle-même ne peut plus être considérée comme acquise ». Bienvenue en 2035, quelque part entre Bienvenue à Gattaca et La Route.

Le blues des gouvernants

Premier enseignement : en 2035, le pouvoir devrait être beaucoup plus difficile à exercer. Selon le NIC, les Américains montraient en 2015 « les plus bas niveaux de confiance en leur gouvernement » depuis 1958, date des premières estimations, et les récents événements liés à l'élection de Trump semblent confirmer cette fracture entre classes dirigeantes et citoyens. Idem en Europe où les populismes et les nationalismes émergent du formol, menaçant une Union européenne devenue une monstruosité néolibérale sans visage. Pour le moment, le verrou étatique tient encore, mais « les limites fiscales, la polarisation politique et la faible capacité administrative » des Etats ne leur permettront bientôt plus de gérer « la prolifération d'acteurs » non-étatiques (oui, des multinationales, par exemple) sur leurs plates-bandes régaliennes. Parallèlement, leur crédibilité sera profondément érodée par les scandales à répétition qui émaillent la frise chronologique contemporaine. Paradoxe de l'âge de l'information, l'accès grandissant des citoyens aux médias devrait offrir plus de révélations sur la corruption atavique des élites dirigeantes, tandis que des réseaux sociaux devenus hégémoniques entérineraient simultanément l'ère de la « post-vérité ». Le « tous pourris » a de beaux jours devant lui, même au sein d'une population extrêmement informée.

Dans une économie transmutée par le développement de technologies comme l'IA – « intrinsèquement dangereuse pour l'être humain »-, l'impression 3D, l'édition génomique (grâce à la technique CRISPR), les biotechnologies ou le blockchain, qui changeront le rapport au travail, à la consommation et tout simplement à l'existence, les monolithiques institutions internationales n'arriveront bientôt plus à réguler suffisamment vite. D'autre part, « la légitimation d'individus et de petits groupes va compliquer l'organisation d'actions collectives contre des problèmes d'ampleur mondiale, comme le changement climatique », écrit le NIC. « Inadaptés aux tâches du futur», gangrénés par les vétos, les organes de gouvernance mondiale n'auront alors d'autres choix que de délaisser le processus diplomatique pour aller s'acoquiner avec ces nouvelles puissances non-étatiques. Dans le futur, attendons-nous donc à voir l'ONU, l'Otan ou l'Union européenne changer de rôle, travailler plus étroitement sur des thématiques régionales et se focaliser sur des actions précises « où les normes sont bien en place », comme le maintien de la paix et l'aide humanitaire, tandis que ses autres missions actuelles (éducation, santé, nutrition, etc) pourraient être assurées par des groupes privés.

Si les institutions internationales abandonnent leur rôle de régulation, que les rapports d'alliances en vigueur depuis la Seconde guerre mondiale s'évanouissent et que les Etats ne sont plus assez légitimes aux yeux de leurs populations désabusées pour gérer les soucis du quotidien et maintenir un semblant de cohérence, il ne reste que deux possibilités : une dystopie néolibérale à la Neil Stephenson où l'Etat est entièrement privatisé, ou bien un no man's land libertaire. Dommage, parce que vu ce qui s'annonce sur le plan militaire, un peu de cohésion aurait pu servir.

Nucléaire, climat et cyberguerre

Rassurez-vous, si la Troisième guerre mondiale se déclare un jour, vous aurez probablement peu de chances de voir vos gamins partir crever sous les drapeaux dans un uniforme trop grand pour leurs dix-huit ans. En 2035, la guerre sera télécommandée, informatique ou nucléaire, mais elle n'aura plus rien à voir avec l'envoi de contingents massifs de troufions sous-entraînés vers des zones de conflit exotiques. De fait, la nature même des conflits devrait avoir changé d'ici deux décennies. D'une part, le transfert d'armes de haute technologie depuis des pays « faibles » vers des organisations (en Irak, lors de la prise de Mossoul et ses laboratoires par l'Etat islamique), comme des missiles sol-air, des missiles antitanks ou des drones, devrait accroître la capacité de nuisance des groupes non-étatiques –criminels, terroristes ou rebelles-, qui viendraient fausser un peu plus la sempiternelle partie de Risk des grandes puissances sur les plateaux de jeu moyen-orientaux. D'autre part, la guerre de demain visera en priorité les infrastructures et les populations civiles, utilisant à la fois un arsenal militaire et non-militaire, frappant à distance tant grâce à des flottes de drones (et ça, les Etats-Unis en savent quelque chose) qu'à l'aide d'attaques informatiques ciblées (plutôt le domaine de la Chine et de la Russie). Des techniques militaires si « subtiles » qu'elles devraient « fausser les lignes entre guerre et paix », selon le rapport. C'est autre chose que le blitzkrieg et la ligne Maginot.

Parallèlement, « la menace posée par (….) les armes de destruction massive devrait grandir », détaille le texte, et la guerre pourrait même envahir l'espace avec l'apparition de dispositifs anti-satellites. Toute la question, précise le NIC, sera de savoir si la Russie, la Chine et les Etats-Unis parviendront « à trouver un accord de bonne conduite au sujet des activités spatiales ». Bref, ne pariez pas sur la paix pendant les vingt prochaines années : avec la dissolution de la gouvernance internationale post- Guerre froide, c'est tout le jeu de cartes de la diplomatie mondiale qui sera rebattu. Et si vous vous dites que les services de renseignement américains se plantent puisque le nombre de conflits armés diminue dans le monde, revoyez vos chiffres: si c'était le cas pendant vingt ans, entre 1990 et 2011, les cinq dernières années ont vu le monde se réarmer et les conflits proliférer à nouveau.

En 2035, « la moitié de la population mondiale connaîtra des pénuries d'eau courante. »

Et pour ne rien arranger, si tout se passe comme prévu, on devrait tenter de survivre à tout ça dans une météo pourrave. Le rapport, tout comme le consensus international de la communauté scientifique, prévoit que d'ici 20 ans, le réchauffement climatique nous pourrira déjà la vie quotidiennement : la pollution de l'air sera « la cause principale de mortalité liée à l'environnement » dans le monde, la diversité de la biosphère continuera à décliner et les sols continueront à se dégrader au rythme actuel, soit 40 fois plus vite que la normale. Les incendies, inondations, sécheresses et tempêtes deviendront à la fois « plus fréquentes et plus sévères ». Pire : « la moitié de la population mondiale sera confrontée à des pénuries d'eau courante » (et c'est l'ONU qui le dit), ce qui entraînera de nouvelles tensions territoriales pour le contrôle des réservoirs – plus de la moitié des 263 bassins de rivières mondiaux ne sont pas gérés conjointement par les nations. Dans l'avenir, les pays à la source d'une rivière pourraient donc utiliser à dessein cet avantage stratégique. Regardez bien votre bouteille de Badoit : dans vingt ans, ce sera peut-être un produit de luxe.

L'avenir ? Trois scénarios possibles (et vive le libéralisme)

Si le NIC a l'honnêteté intellectuelle de rappeler que « cet effrayant futur n'est pas gravé dans le marbre » -sauf pour le réchauffement climatique, n'en déplaise à Donald Trump-, il propose néanmoins trois scénarios distincts d'évolution du monde face à ces menaces et déséquilibres : l'archipel, les « orbites » et les communautés. Dans le premier, les Etats menacés e dissolution sont devenus des îlots fortifiés et des mesures protectionnistes ont été prises pour contrer à la fois le populisme, les effets négatifs de la mondialisation et la menace terroriste devenue omniprésente. La société s'automatise et décime la population active dans un premier temps, mais l'économie ressuscite à l'échelle de l'entreprenariat local et certains Etats parviennent à trouver un équilibre homme-machine en formant la population à des professions hyper qualifiées. Dans le second, les puissances régionales réalisent l'ampleur du danger qui les guette et entrent en concurrence, alors que les Etats-Unis se replient sur eux-mêmes vers 2020 (tiens, tiens...). Toutes les puissances un tantinet ambitieuses s'engouffrent dans le trou d'air, la Chine tente des expériences de géo-ingénierie pour réguler son climat, la propagande devient la norme de l'information mondiale et tout bascule finalement en 2028 lorsque l'Inde balance une ogive nucléaire sur le Pakistan après une erreur d'interprétation de son IA. Sonné, le monde s'arrête une seconde pour contempler son œuvre démoniaque. On pense la partie perdue quand les Etats-Unis sortent alors de leur isolationnisme, redeviennent le gendarme du monde, font ami-ami avec la Chine, pacifient tout ce merdier et bordel, faites péter le Star-Spangled Banner et invoquez Bruce Willis, c'est beau comme du Michael Bay.

Le troisième scénario est probablement le plus optimiste, le plus intéressant… et le plus vicieux : dans cette réalité-là, la crise de gouvernance mondiale et la fin du modèle institutionnel transforment le monde en communautés locales fédérées, dont les membres se regroupent par affinité sociale, économique ou religieuse. L'Etat, devenu une coquille vide en qui plus personne n'a confiance, se borne à gérer ses affaires régaliennes (diplomatie, opérations militaires), tandis que les flux économiques lui passent sous le nez. Dans ce rêve érotique néolibéral délivré de toute régulation étatique, les ex-démocraties de l'Ouest continuent de prospérer, désormais atomisées en réseaux de villes indépendantes ou la gouvernance est assurée par une alchimie de structures publiques et de conglomérats privés. L'entreprise transnationale gouverne tous les aspects de l'existence, la haute technologie est le secteur prépondérant de l'économie et le transhumanisme creuse de nouvelles inégalités entre des élites « augmentées » et une classe moyenne éloignée des progrès de la biomécanique. La Russie et la Chine, fidèles à elles-mêmes, conservent un Etat fort en diminuant un peu la pression coercitive sur leurs populations. En gros, le néolibéralisme fait ce qu'il fait de mieux : il se radicalise en mutant, à la faveur d'une crise planétaire, comme il l'a toujours fait par le passé. Pas étonnant que le NCI appelle ce scénario de ses vœux : les économies européennes et nord-américaines sont déjà en train de l'écrire.

Pas étonnant non plus que le rapport martèle l'importance de la capacité de « résilience » des Etats, à savoir la capacité à s'adapter aux crises pour les transformer en « opportunités » -commerciales, évidemment- plutôt que de rester droit dans ses pompes idéologiques. Il est assez hallucinant de constater que dans ces scénarios imaginés par le renseignement américain, aucun ne prévoit le regroupement des populations sous une bannière idéologique communautaire : pour le NIC, des projets comme le socialisme ou le communisme n'auront définitivement pas leur place dans la société de demain, peu importe l'échelle. A la place, les sociétés qui souhaitent prospérer devront « libérer le plein potentiel des individus –en incluant les femmes et les minorités », progresser vers plus de transparence (publique, évidemment), se constituer une solide capacité militaire et diplomatique, transférer une partie du pouvoir étatique au secteur privé et ne pas oublier d'investir dans tous les sens pour diversifier son économie. Et vous savez quoi ? « Les Etats-Unis montrent plusieurs caractéristiques associées à la résilience, comme une gouvernance décentralisée », se réjouit le rapport. Au contraire de la Chine ou de la Russie. Donald Trump n'a aucun souci à se faire : s'il y a bien un truc qui ne changera pas dans l'avenir, visiblement, c'est bien l'hégémonie du modèle fédéral américain. De toute façon, le milliardaire s'en fout : ça fait longtemps qu'il ne lit plus les rapports d'analyse de ses services de renseignement.