Comment la police scientifique retrouve les poseurs de bombes

D'après l'experte en explosifs que nous avons rencontrée, il y a mille astuces pour remonter jusqu'à la source d'une bombe artisanale.

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oct. 26 2018, 7:30am

Lundi 22 octobre, une bombe artisanale a été découverte dans la boîte aux lettres du milliardaire George Soros.

Mercredi 24 octobre, un engin explosif similaire a été livré à la rédaction de CNN, au Time Warner Center de New York. Le commissaire de police de la ville a déclaré que le dispositif était accompagné d’une enveloppe contenant une « poudre blanche ».

Le même jour, d’autres colis suspects ont été interceptés alors qu’ils transitaient vers les domiciles des anciens présidents Bill Clinton et Barack Obama, mais aussi des représentantes démocrates Deborah Wasserman Schultz et Maxine Waters. L’ancien directeur de la CIA John Brennan et l’ancien ministre de la justice Eric Holder ont également été pris pour cible.

Jeudi 25 octobre, ce sont deux deux engins destinés à Robert de Niro et à l’ancien vice-président démocrate Joe Biden qui ont été interceptés. Ce vendredi 26 octobre, aucun blessé n'est à déplorer en dépit du grand nombre de bombes et d’individus visés — tous des critiques de l’actuel président des États-Unis, Donald Trump. À deux semaines des élections de mi-mandat, au cours desquels les Américains élisent les représentants des chambres hautes et basses du Congrès, ces événements ont déclenché la panique outre-Atlantique.

L’origine de ces engins explosifs artisanaux est incertaine. Cependant, leurs similarités semblent indiquer qu’ils ont été conçus par le même groupe ou individu. Les enveloppes dans lesquels ils ont été livrés, par exemple, mentionnaient toutes le domicile de Deborah Wasserman Schultz en guise d’adresse retour.

Il appartient désormais aux autorités de remonter la piste de ces bombes. Pour mieux comprendre leurs méthodes, Motherboard s’est entretenu avec Jimmie Oxly, professeure de chimie et co-directrice du Center for Excellence in Explosive Detection Mitigation and Response de l’université de Rhode Island.

Oxley connaît les bombes de longue date. Elle a conseillé les démineurs déployés à Londres lors des attentats de juillet 2005. En 1993, elle a également aidé le FBI à analyser les restes de la bombe du premier attentat contre le World Trace Center. À l’en croire, la première étape de la traque consiste à analyser les composants de l’engin explosif — ou ce qu’il en reste. En règle générale, un colis piégé peut être décomposé en trois parties : le colis, le contenant de l’engin explosif et l’engin explosif lui-même.

L’analyse de l’enveloppe de la bombe peut révéler beaucoup d’indices sur son concepteur, explique Oxley. Des traces sur le papier peuvent révéler le bureau de poste dans lequel l’engin a été déposé ou la nature de la substance explosive utilisée, entre autres.

Le New York Times rapporte que l’engin explosif retrouvé dans les bureaux de CNN était « constitué d’un tube de métal long d’environ 15 centimètres, enrobés dans du ruban adhésif noir et bouchés aux extrémités par un matériau semblable à de l’epoxy. » Des fils électriques reliés à un objet semblable à un minuteur sont visibles de part et d’autre du tube.

Si les enquêteurs ont la possibilité d’ouvrir le paquet pour inspecter la bombe elle-même, ils pourront probablement en apprendre encore plus sur son origine. Oxley explique que la plupart des composants d’un engin explosif ont une « signature » qui permet d’identifier leur provenance, peut-être le magasin dans lequel ils ont été achetés.

« Une fois que nous avons identifié le bureau de poste depuis lequel l’engin a été expédié, nous pouvons mener une enquête de proximité sur les commerces alentours et découvrir qui a vendu quoi à qui, et quand » détaille l’experte, contactée par téléphone. « La plupart de ces magasins disposeront d’images de vidéosurveillance. »

Remonter à l’origine d’un engin explosif est plus difficile quand ses composants ont été fabriqués à la main. Cependant, ce genre d’artisanat ne protège pas complètement le criminel, rappelle Oxley. Ted Kaczynski, plus connu sous le nom d’Unabomber, a fabriqué ses colis piégés du coffret au cocktail explosif pendant les 18 années de sa carrière terroriste. Si cette approche radicale lui a permis d’échapper au FBI, elle a également révélé son savoir-faire à l’agence fédérale.

S’ils ne tirent rien des composants d’une bombe, les enquêteurs peuvent tenter de remonter jusqu’à sa source en étudiant la composition de sa charge explosive. Oxley affirme que la plupart des bombes artisanales utilisent des poudres sans fumée, des propergols utilisés dans les munitions pour arme à feu. Aux États-Unis, n’importe quel adulte majeur peut s’en procurer dans une armurerie — ou en fabriquer à la maison. Selon Oxley, déterminer l’origine industrielle ou artisanale d’une poudre sans fumée est une tâche triviale pour les experts en explosifs. Si des produits d’entretien courant — Oxley a refusé de donner des exemples spécifiques — entrent dans la composition du mélange, les autorités peuvent mener l’enquête du côté des vendeurs de produits chimiques ou des grandes surfaces.

Mercredi 24 octobre, CNN a rapporté que la bombe déposée dans ses bureaux avait été transportée sur la Randall's Island et détruite par le New York Bomb Squad. Oxley rappelle qu’un engin éclaté peut toujours fournir de nombreux indices aux autorités : après l’attentat d’Oklahoma City en 1993, un agent du FBI a retrouvé des cristaux de nitrate d'ammonium dans les débris. Ces cristaux ont permis de reconstituer le processus de fabrication de la bombe.

« L’éclatement d’une bombe ne l’incinère pas complètement », explique l’experte. « Les gens pensent souvent qu’un explosif ne laisse rien derrière lui après son explosion. Ce n’est tout simplement pas le cas. Il reste beaucoup de choses. »

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Le Terrorist Explosive Device Analytical Center du FBI. Image : FBI

En dépit de ces techniques et de leurs outils de pointe, enquêteurs et experts peinent souvent à remonter la piste d’un engin explosif improvisé, ou EEI. Pour mieux comprendre ces dispositifs, le FBI a créé en 2003 le Terrorist Explosive Device Analytical Center (TEDAC). Le TEDAC analyse les EEI pour suivre leur évolution rapide et permanente. En quinze ans, il a reçu et étudié plus de 100 000 engins venus de 50 pays. Le FBI n’a pas répondu à nos demande de commentaire sur les techniques d’analyse du TEDAC.

Le Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives (ATF) dispose lui aussi de son propre laboratoire spécialisé dans les engins explosifs, à une heure de route de Washington DC. Deux laboratoires satellites sont installés en Géorgie et en Californie. L’année dernière, le laboratoire de Washington a disséqué les restes de colis piégés de Mark Conditt — et 313 autres engins explosifs liés à des affaires différentes. L’ATF, qui travaille souvent avec le FBI, gère aussi ses propres dossiers. Contactée par Motherboard, elle a refusé de communiquer sur les techniques d’analyses de ses laboratoires.

L’attribution d’une affaire d’EEI dépend de la classification de l’attaque : terrorisme international, terrorisme domestique, homicide… Comme les bombes ont transité par l’United States Postal Service, une agence du gouvernement fédéral américain, il appartient à la police fédérale d’enquêter sur elle. Le FBI garde forcément les détails de l'enquête pour lui. Cependant, ses techniques lui ont sans doute déjà permis de se lancer sur la piste d'un ou plusieurs suspects.

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