Bone music : quand les hipsters soviétiques copiaient des disques sur des radios

Dans les années 50, alors que la musique occidentale était bannie en URSS, les hipsters soviétiques copiaient clandestinement des disques d'Elvis et de Bill Haley sur des radios du crâne.

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mars 1 2016, 2:08pm

Dans les années 1950, les hipsters soviétiques ne rêvaient pas de racheter en vinyle les albums de Jamie XX qu'ils possédaient déjà en CD et sur Spotify ; ils rêvaient tout simplement de pouvoir écouter de la musique. Ce qui n'avait rien d'évident, étant donné que les disques occidentaux étaient tout simplement interdits en URSS. Pas de Bill Haley, d'Elvis ou de jazz pour ces jeunes gens modernes, les stilyagi (« chasseurs de style », en russe, qui affichaient un goût prononcé pour la sape et une certaine indifférence pour la dictature du prolétariat), qui rêvaient pourtant de se procurer ces albums et de goûter à la vie culturelle trépidante des jeunes occidentaux de l'après-guerre. Au passage, les artistes de l'Ouest honni n'étaient pas les seuls à voir leurs œuvres interdites de diffusion ; certains artistes russes se voyaient également bannis, leurs enregistrements étant jugés « criminels », « provocateurs » ou « contre-révolutionnaires » par les autorités. On peut citer par exemple le cas de Pyotr Leshchenko, dont la musique (une forme de tango) fut interdite après la guerre en raison de son caractère trop « sensuel » et « occidental ».


Bref, se procurer des disques un tant soit peu novateurs par des voies légales était mission quasi impossible. Et évidemment, à l'époque, il n'y avait pas d'Internet, pas de clés USB, pas de CD, bref, rien de tout ce qui a permis à des légions d'adolescents de la fin des années 90 et du début des années 2000 de copier des albums de Sum 41 et/ou de Tryo qui s'échangeaient dans la cour du lycée.

Ajoutons à cela que le vinyle était particulièrement rare et coûteux en URSS en ce temps-là, ce qui limitait grandement la possibilité de copier les rares albums qui parvenaient à s'introduire dans le pays. Autrement dit, si on voulait être cool et choper de jeunes camarades révolutionnaires en les faisant danser sur Chuck Berry, il fallait être un peu malin.

C'est là qu'entrent en jeu deux personnages clé. Le premier, Stanislav Philo, un jeune beatnik parti sur le front de l'Est, était rentré au pays avec un objet particulièrement précieux dans ses valises : une machine à reproduire ou fabriquer des disques, ce qui par ailleurs était tout à fait légal (à condition bien sûr de s'en servir pour enregistrer des discours du camarade Staline). L'autre, le dénommé Ruslan Bogoslowski, eut une idée lumineuse : constatant qu'il était extrêmement facile de se procurer des radiographies, dont regorgeaient les poubelles des hôpitaux, les archives des facultés de médecine ou tout simplement les armoires des particuliers, il fut le premier à avoir l'idée d'y imprimer de la musique, ce que certains tentaient jusqu'alors de faire sur des supports aussi variés que du papier brillant, des panneaux de signalisation, voire des moules à gâteaux (avec un succès et une durée de vie somme toute relatifs). Il y parvint, et c'est ainsi qu'on vit se diffuser dans certains cercles du Saint-Pétersbourg underground les premiers disques imprimés sur des radios du crâne, des côtes, du poumon etc, baptisés « bone music ». Ce qui valut au passage à Bogoslowski d'écoper de 5 ans de goulag en Sibérie, en vertu du sens de l'humour soviétique, décidément sous-estimé.

Image : Paul Heartfield.

Les disques eux-mêmes (diffusés dans des cercles baptisés roentgenizdat) étaient assez rudimentaires, puisqu'on les découpait tout simplement avec des ciseaux pour leur donner une forme vaguement circulaire de 7 pouces (c'est-à-dire 17cm) de diamètre à partir du rectangle des radios. Et pour faire le trou au milieu, on ne s'emmerdait pas : on écrasait une cigarette au centre du « disque », et c'était parti. On peut se faire une idée du processus de fabrication en regardant la scène introductive du film culte russe Stilyagi.

Des dealers les vendaient ensuite sous le manteau à même la rue, comme n'importe quelle drogue, en veillant à échapper au zèle des policiers. Stephen Coates, le musicien anglais qui a récemment publié un ouvrage sur la question, raconte à NPR qu'il était courant que ces "dealers", lorsqu'on leur demandait un titre qu'ils ne possédaient pas, écrivent discrètement le titre de la chanson en question sur un disque qui n'avait rien à voir. Un peu comme au collège, quand des petits malins vendaient des morceaux d'écorce ou de Carambar en les faisant passer pour du shit. On peut donc supposer que dans le Saint-Pétersbourg underground des années 50, des dizaines de "versions" différentes de « Rock Around the Clock » circulaient.

Sur les photos de ces disques qui nous sont parvenues, on peut voir des doigts, des crânes, des clavicules, des côtes, etc. Mais on peut imaginer ce qu'il devait y avoir d'étonnant à écouter « Hound Dog » ou « Heartbreak Hotel » sur une radio de tumeur du côlon.

"The King of Rock". Image : Paul Heartfield.

La qualité du son était souvent horrible, et seule une face du disque était écoutable (en 78 tours), mais les disques ne coûtaient presque rien, aux alentours d'un rouble l'unité. Mais la durée de vie de ces enregistrements était très courte, puisqu'on ne pouvait les écouter qu'entre cinq et dix fois avant que le son ne devienne véritablement inaudible. On peut se faire une idée de ce à quoi ressemblaient ces copies pirates en écoutant cette version de « Heartbreak Hotel » d'Elvis qui semble avoir été enregistrée dans une baignoire en enfer et captée grâce à une planche de ouija.

Comme le raconte Artemy Troitsky, spécialiste du sujet et auteur de Back in the USSR : the True Story of Rock in Russia, les disques étaient souvent riches en surprises : « Parfois, on entendait quelques secondes de rock 'n' roll, et d'un coup, la musique s'arrêtait et une voix d'homme déversait des insultes en russe, ajoutant des trucs du genre "ben alors, on pensait s'encanailler ?" Puis c'était le silence. »

Le morceau que tout le monde s'arrachait à l'époque, c'était donc le fameux « Rock Around the Clock » de Bill Haley & the Comets, mais il y avait aussi « Boogie Woogie Bugle Boy » des Andrews Sisters, et de nombreux disques de jazz. Plus tard, certains utilisèrent la « bone music » pour faire entrer en URSS les premiers albums des Beach Boys ou des Rolling Stones, et selon la légende, il y avait même un mec à Saint-Pétersbourg qui ne vendait que des copies d'albums des Beatles et refusait d'écouter quoique ce soit d'autre.

Mais dans les années 60, il n'y avait déjà plus grand-monde pour vendre sous le manteau ces copies surréalistes. En 1958, le KGB prit conscience de l'ampleur du marché et une loi fut passée pour interdire purement et simplement la production de disques hors des circuits officiels, ce qui mit un sérieux coup d'arrêt à la pratique. Des jeunes membres des Komsomol (les jeunesses léninistes) furent même intégrés à des brigades spéciales chargées de traquer ces enregistrements pirates jusque chez les particuliers, et de les détruire sur-le-champ, tout en dénonçant les contrevenants, qui étaient envoyés au goulag. Les autorités inondèrent en parallèle le marché de fausses copies pirates ne contenant pas de musique, afin de dissuader les acheteurs potentiels. On ignore combien de ces disques ont été produits au total, mais d'après Troitsky, il y en aurait eu des millions.

Après la répression, l'URSS commença à lâcher un peu la bride sur les restrictions imposées à la culture occidentale, ce qui, combiné ensuite à l'arrivée des K7, enterra définitivement la « bone music ». Mais certains collectionneurs continuent à se ruer sur les exemplaires encore en circulation, qui se vendent souvent pour des centaines d'euros sur Internet (et pour des sommes bien plus dérisoires sur les marchés aux puces de Saint-Pétersbourg). Vous pouvez par exemple vous procurer ici un exemplaire de « Barbara Ann » des Beach Boys pour la modique somme de 700$, ce qui représente à peine 6 ans d'abonnement Premium à Spotify. Et sinon, vous pouvez regarder ce documentaire, réalisé par Stephen Coates et Paul Heartfield :