Illustration : Lucile Lissandre pour Motherboard

Pourquoi les mèmes français sont-ils si mauvais ?

D'Amandine du 38 à "Je suis pas venue ici pour souffrir OK ?", autopsie d'un cadavre ambulant appelé "culture Internet française".

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oct. 31 2017, 12:01pm

Illustration : Lucile Lissandre pour Motherboard

La culture Internet française est merdique. J'ai longtemps cherché une autre manière de le dire, en vain. C'est triste mais c'est ainsi : une décennie après l'arrivée de l'ADSL, nous sommes toujours incapables de produire des mèmes drôles, originaux ou intéressants.

La catastrophe est là, sous nos yeux. Elle dure depuis des années. Rappelez-vous d'Amandine du 38, de Snoop Doggy Dog, de "Merci Jacquie & Michel", du "Taisez-vous" de Finkielkraut et de ses remix electro, du Slipgate, de "Qu'est-ce qui est jaune et qui attend ?". Voyez la vérité en face : le fait que ces choses aient pu devenir des phénomènes fout méchamment la honte.

Mais pourquoi nos mèmes craignent-ils à ce point ? Qu'est-ce qui cloche dans nos têtes, dans notre Internet, dans notre pays ?

À mon sens, le premier problème des mèmes français est qu'ils reposent quasi-systématiquement sur la moquerie. Contrairement à beaucoup d'autres pays, nous n'avons jamais engendré de mèmes positifs, gentils ou même doux-amers : le plaisir minable du foutage du gueule est à la base de presque toutes nos vannes.

Les exemples sont légion. Un type lambda a le malheur de faire un bide face à la caméra du Petit Journal : sensation de l'année 2009. Un philosophe fragile sort de ses gonds, une bimbo soi-disant idiote lâche une vanne : séquences mythiques. Et n'oublions surtout pas "Je suis pas venue ici pour souffrir, OK ?", le mème qui a vu le jour parce qu'une jeune femme a accepté de se faire victimiser sur Chérie 25 et NRJ12.

Tout ça nous amène au deuxième problème majeur du réseau français : bien souvent, nos mèmes ne sont que des trucs qui sont passés à la télévision. De "Coucou, tu veux voir ma bite ?" au "Ah !" de Denis Brogniart, notre Internet ressemble tellement à un zapping qu'il est parfois difficile de faire la différence entre une séquence "virale" et un vrai mème. La belle histoire d'amour de Twitter et du PAF ne fait qu'aggraver les choses.

Il y a pire qu'être à la botte d'un média aussi visqueux que la télévision : être à la botte de la vidéo en général. Parfois, le dernier mème qui cartonne n'est pas une séquence diffusée en access prime-time mais un Snap, un bout de livestream ou une vidéo YouTube. Un rien suffit : un streamer qui lance un mot qu'il croit connaître, un adolescent qui balance une bonne insulte, un enfant de huit ans qui fait une blague. C'est nul.

Un mème est supposé muter en se diffusant, un peu comme un virus. Sa qualité, sa durée de vie et la richesse de son héritage dépendent de ses capacités d'évolution : plus il est facile à modifier, plus son succès sera grand. Or, vu qu'il est plutôt difficile de modifier une vidéo, la plupart des mèmes français sont condamnés à mener une vie inintéressante, à mourir jeunes et, surtout, à ne laisser que des épluchures derrière eux.

Pas besoin de faire un gros effort pour prendre toute la mesure du carnage, il suffit d'aller sur YouTube et de chercher n'importe laquelle des vidéos évoquées dans cet article. Les résultats charrieront toujours la même ribambelle d'immondices : des remixes bricolés en une demi-journée par des opportunistes et des montages en 240p qui enfoncent le mème dans un film à succès. C'est comme ça depuis la fin des années 2000, le grand pivot vers la vidéo n'a fait qu'enflammer la plaie. Qui veut d'un tel enfer ?

Le désastre ne s'arrête pas là. En réalité, les mèmes vidéo camouflent notre indigence créative plus qu'ils ne la révèlent. On l'a dit, il est difficile de faire évoluer les contenus vidéo : cela demande du temps, des efforts et un savoir-faire que peu d'internautes détiennent. Avec d'autres media comme l'écriture ou le dessin, ces excuses ne tiennent plus et ce qui aurait pu n'être qu'un manque d'imagination se révèle de la pure couardise.

Prenons Twitter. Comme nos humoristes, nos twittos rigolos raffolent des créations américaines : "Supprime", "Moi, un intellectuel", "Un like = une opinion impopulaire" sont des traductions littérales de formats inventés aux États-Unis. Ceux qui les ont lancés en France ne pouvaient pas ignorer leur succès outre-Atlantique. Tout ce qu'ils cherchaient à faire en les important, c'est gratter du clout sans prendre trop de risques. Bravo à eux. Et même si ce n'est pas le sujet, un petit coucou aux gens qui volent leurs blagues sur Reddit, on vous voit.

On pourrait m'opposer que ce phénomène est endémique de Twitter ; après tout, la plate-forme attire une telle quantité d'imposteurs qu'elle a dû prendre des mesures anti-plagiat. Malheureusement, c'est faux. Dans les fils de discussion francophones de 4chan et Reddit, on a pris l'habitude de traduire mot à mot les expressions typiques de l'endroit : "We did it Reddit" devient "On l'a fait Reddit", "That feel when" devient "Ce sentiment quand" et ainsi de suite. Ironique ou pas, ça fout la honte.

Allez, soyons positifs. De temps en temps, c'est vrai, nous arrivons à pondre un mème à peu près digne de ce nom. Le truc, c'est que ce genre de rareté est presque toujours inspiré par la politique. Je pense aux pains au chocolat de Copé, à "Parce que c'est notre projet", à "Rends l'argent". Bien sûr, comme d'habitude, c'est la possibilité de se foutre de la gueule d'une cible facile qui stimule nos mèmeurs. La passion locale pour la politique ne nous rends que plus enthousiastes, voire frénétiques.

Les internautes français sont des forceurs. C'est notre autre grand défaut : lorsque nous avons enfin réussi à concevoir un mème original, aussi passable soit-il, nous le spammons comme des brutes pendant des semaines. "Rends l'argent !" Si vous utilisez Internet tous les jours et que vous n'avez pas été écœuré par les mèmes politiques de la dernière présidentielle, vous êtes probablement un gros emmerdeur.

Le pire, c'est que ce goût pour le comique de répétition s'applique à tous nos mèmes. Aujourd'hui encore, un spectre hideux me murmure "Snoop Doggy Dog, alors qu'est-ce qu'on attend ?" chaque fois je pense à ma première année de fac. D'ailleurs, combien de fois avez-vous entendu "Qu'est-ce qui est jaune et qui attend ?" cette année ? Trop, bien sûr. Nous manquons de talent et nous le savons : si nos mèmes étaient meilleurs, nous ne les spammerions pas comme ça.

Même nos forums peinent à relever le niveau. Jeuxvideo.com est complètement bloqué sur Risitas. Le 22 octobre dernier, ses membres ont élu l'acteur espagnol qui rigole en racontant ses anecdotes d'ex-commis de cuisine "meilleur délire" pour la deuxième année consécutive. Leur enthousiasme cultiste ferait presque oublier que Risitas était déjà un mème confirmé en Espagne et aux États-Unis lorsqu'ils l'ont adopté. Depuis quelques mois, ils remettent ça avec "Cuck", un mème venu de 4chan. On peut les pardonner pour ça mais pas pour l'ignoble "Can't stenchon the Melenchon".

Sur presque tous les autres grands forums, c'est la toundra. J'imagine qu'ils ont tous leur petite mythologie, même Doctissimo et Magicmaman, mais rien qui puisse passer pour un mème de qualité. Le seul ilôt de créativité pure que j'ai pu croiser sur le réseau français est le topic des BD Paint de Hardware.fr, un forum qui n'a manifestement aucune envie de devenir mainstream malgré son gros million de membres enregistrés.

Il faut se rendre à l'évidence, peut-être que nous n'avons pas ce qu'il faut pour bâtir une culture Internet digne de ce nom. Je crois que c'est de notre faute, mais pas seulement.

Récapitulons. Presque tous nos mèmes sont moqueurs parce que nous n'avons pas assez d'humour pour faire autrement ; après tout, les gens qui ne savent pas dessiner ne font que des caricatures. Nos émissions d'infotainment, téléréalités et talk-shows profitent de notre passion pour la raillerie depuis bien longtemps. Leur riche héritage mémétique montre que le problème est réel et que nous n'avons pas la moindre intention de le résoudre.

Reste que certains d'entre nous ont vraiment envie d'avoir l'air drôle sur Internet. Au fond, si ces ambitieux s'approprient des vannes créées par d'autres, c'est tout simplement parce qu'elles sont meilleures que les nôtres. Mais pourquoi ne pas laisser tomber le plagiat et l'esprit PAF pour tâtonner jusqu'à trouver notre propre truc ? Parce que nous sommes des flemmards un peu lâches, le monde entier le sait. La preuve, la formule vidéo nulle-remake pété nous contente depuis au moins dix ans. Ceci dit, c'est aussi une affaire structurelle.

Derrière un pseudonyme, personne n'a peur d'enchaîner les bides et les mauvaises blagues. Les bons mèmes ne sortent pas de nulle part, ils ont besoin de ce genre de terreau. En nous imposant un Internet plus lisse et moins anonyme pour contenter les annonceurs dont ils dépendent, les médias sociaux limitent notre créativité. En plus, leurs systèmes de bons points ont transformé le mème game en compétition. Beaucoup de créateurs courent après le personal branding et les retweets, pas après le bonheur de sauver Internet en produisant du contenu original (OC). Nos problèmes de mèmes politiques faciles et de spam viennent de là.

Au final, notre drame est banal : nous sommes coincés entre nos vieilles habitudes Vidéo Gag et les velléités des patrons d'Internet. Il est bien trop tard pour changer ça. Nous ne serons jamais une puissance culturelle numérique comme le Japon, les États-Unis ou la Finlande. Si les internautes français s'évaporaient demain, ils ne laisseraient rien au patrimoine Internet mondial. Et ça, ça devrait nous faire un peu mal au coeur.