Image : Alfonso Elia/Cosanti Foundation

Qui a oublié Arcosanti, la ville expérimentale au cœur de l'Arizona ?

Depuis 50 ans, l'expérience urbaine radicale conçue par Paolo Soleri se poursuit en toute clandestinité au milieu du désert.

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oct. 31 2017, 11:33am

Image : Alfonso Elia/Cosanti Foundation

Dans l'imaginaire occidental du 20e siècle, les technologies audacieuses ne manquent pas : jetpacks personnels, voitures volantes, bases lunaires, téléporteurs, fusion nucléaire et plongées dans l'hyperespace, elles sont les vestiges d'une époque où l'on a imaginé un futur trop ambitieux pour nous. Un futur que, nous le savons aujourd'hui, nous ne connaitrons pas avant plusieurs siècles.

Renouvelant ces éléments périmés de l'imaginaire, l'architecte italien Paolo Soleri a imaginé le concept d'arcologie – mot-valise composé des termes "archéologie" et "écologie" – à la fin des années 1960. Les arcologies sont les plans "d'une ville à l'image de l'homme" qui donne la direction d'un futur proche, concret, que l'on peut toucher du doigt. Dans sa vision du futur, Soleri voulait remettre en question la notion d'environnement urbain telle que nous la connaissions, c'est-à-dire comme un oxymore opposant inévitablement nature et technique. Dans les villes idéales qu'il a imaginées, les voitures sont inutiles et la notion même de route doit être abandonnée. Les espaces de vie et de travail sont indistincts les uns des autres, et l'usage des ampoules le jour et de l'air conditionné l'été devient parfaitement absurde – même au beau milieu du désert.

Si ces idées semblent utopiques, c'est parce qu'elles le sont. À une époque où la société reconnaissant enfin que les activités humaines avaient détruit l'environnement sans retour possible, les idées de Soleri semblaient aussi logiques qu'attrayantes. L'architecte renégat a ainsi consacré la plus grande partie de sa carrière à transformer sa vision arcologique de l'habitat en réalité ; pourtant, 50 ans plus tard, les arcologies ne sont connues que des auteurs de science-fiction, ou peu s'en faut.

En dépit du manque d'intérêt des architectes pour les idées hautement spéculatives de Soleri, une petite communauté de fanatiques s'est formée autour de sa personne. Aujourd'hui, un groupe d'arcologues décidés a résolu de matérialiser les théories du maître, coûte que coûte. Curieux de prendre le pouls de la petite communauté d'idéalistes et de voir comment elle résistait au temps et à la fin des grandes utopies, j'ai visité Arcosanti, une ville expérimentale plantée au beau milieu du désert de Sonora. Ma surprise a été immense : loin d'être à l'agonie, l'arcologie est sur le point de prendre son envol.

La Voûte, l'un des espaces communautaires d'Arcosanti. C'est le premier bâtiment de la ville construit par Soleri. Image : Daniel Oberhaus/Motherboard

ARCOSANTI

Phoenix, en Arizona, s'étend sur 1300 km2 de maillage urbain vertigineux, où le bitume s'emploie à relier les 1,5 million d'âmes qui vivent au milieu du désert. Si vous roulez pendant une heure au nord du centre-ville, vous atteindrez péniblement la frontière de l'étalement urbain. Il n'existe aucun panneau, aucun mur, aucune délimitation pour signifier que vous êtes sorti de la ville. À un certain moment, les supermarchés et les immeubles résidentiels d'un beige uniforme cèderont la place à la créosote, aux cactus et à un paysage lunaire, et vous saurez que vous êtes parti.

Si vous roulez 30 minutes de plus, vous découvrirez un affleurement rocheux couvert de fast foods et de stations-services – curieux bastion de civilisation au cœur des parcs nationaux de Prescott et de Tonto qui bordent l'autoroute. Dans le lointain, au-delà d'un panneau McDonald, vous distinguerez à grand peine un groupe de bâtiments disparates contrastant avec le paysage clairsemé du désert.

Là se dresse la ville d'Arcosanti, l'incarnation brute des idées de Polo Soleri.

"Nous ne sommes pas au milieu du paysage, nous faisons partie de lui."

Arcosanti possède environ 80 résidents permanents, dont la plupart sont employés par la Cosanti Foundation, une association sans but lucratif dont le but est de tester, valoriser et promouvoir les théories de l'architecte italien. Chacun d'entre eux possède un rôle bien précis dans la ville – métallurgie, informatique, archives – et chaque poste est indispensable au fonctionnement de l'écovillage. Comme dans une cité ouvrière du siècle dernier, la Cosanti Foundation finance les repas et les appartements de ses employés, et les paie au salaire minimum. Même si le train de vie des Arcosantes est pour le moins modeste, la ville reste attractive. Ses résidents ne sont pas là faire fortune, mais pour mener un projet ambitieux : construire la première ville où les humains vivent en harmonie avec la nature, mais aussi entre eux. La ville du futur.

Quand je suis arrivé à Arcosanti au début du mois dernier, la réunion hebdomadaire de la communauté venait de débuter. Consacrée à la réflexion sur le travail effectué la semaine précédente et à faire les annonces pertinentes pour la vie de la communauté, elle demande aux résidents de se réunir sous la Voûte, un espace public ménagé sous les arches de béton massives construites par Soleri.

À 10h, on était encore loin de la pause-déjeuner mais les membres de la communauté étaient en sueur, vêtus de vêtements de travail souillés.

Jeff Stein, directeur exécutif d'Arcosanti, présidait la réunion. Architecte de formation, Stein a occupé divers rôles au sein de la Fondation Cosanti depuis la mort de Soleri en 2013. Il a d'abord rencontré l'architecte visionnaire en 1975 au cours d'un atelier dirigé par Soleri chez Arcosanti. Ces ateliers ont toujours lieu aujourd'hui, et la plupart des employés de Cosanti ont assisté à au moins un événement de ce genre. Là, on leur enseigne les compétences commerciales et les principes arcologiques qui ont guidé l'approche architecturale de Soleri. Ces compétences sont ensuite mises à l'épreuve au sein de la ville même, dont la majeure partie a été construite par des étudiants et des architectes non professionnels.

"La signification de ce cours est basée sur le travail acharné. Nous souhaitons décourager quiconque imagine de paisibles vacances de 5-6 semaines. L'étudiant passéiste n'est pas le bienvenu chez nous", lit-on sur une affiche publicitaire du 9e Workshop de Soleri, en 1969. Image : Cosanti Foundation.

"Nous ne sommes pas au milieu du paysage, nous faisons partie de lui", m'explique Stein tandis que nous nous dirigeons vers son bureau à la fin de la réunion. "Le but ultime de l'architecture de Soleri, c'est la connexion : comment relier les gens entre eux ? Comment les relier à leur environnement ?"

Les visiteurs d'Arcosanti remarqueront immédiatement son aspect inhabituel. Le complexe urbain ressemble davantage à une œuvre d'art immersive qu'à une ville en construction. George Lucas a visité le site dans les années 70, puisqu'il était censé servir de modèle aux constructions de la planète désertique Tatooine dans la série Star Wars. Chez Arcosanti, les fenêtres sont plus volontiers rondes que rectangulaires, les toits sont construits en escaliers, et les bâtiments individuels se fondent les uns dans les autres à travers un réseau de couloirs donnant sur le désert environnant. Pourtant, il se cache sous l'esthétique d'Arcosanti un pragmatisme extrême : Soleri était convaincu que la beauté et la fonction ne doivent jamais être mutuellement exclusifs.

L'appartement-bureau de Stein était auparavant l'atelier de Soleri ; il constitue un bel exemple de l'incarnation de ses théories. L'appartement est situé dans le "quartier du croissant Est" de la ville. Quand nous sommes arrivés, Stein a pointé une petite porte cachée dans le coin inférieur de la pièce.

"Nous sommes au sommet d'une serre solaire de trois étages, qui constitue le système de chauffage de cet appartement et de tout le quartier", explique-t-il. "Là, c'est ma cheminée."

Jeff Stein observant le paysage depuis l'une des fenêtre rondes d'Arcosanti. Image : Daniel Oberhaus/Motherboard

Comme Stein me l'a expliqué, le soleil chauffe l'air de la serre de telle manière que, au cours des froides nuits d'hiver, cet air chaud s'élève et fournit une source de chaleur sous la forme d'air riche en oxygène, qui passe à travers la trappe. Faisant de grands gestes depuis les fenêtres de l'appartement, Stein précise que Soleri a disposé ces dernières de telle sorte que le soleil illumine différentes parties de son studio à différents moments de la journée et de l'année, fournissant une source de chaleur et de lumière fiable à son occupant.

Ce ne sont que quelques-uns des choix de conception qui montrent l'extraordinaire capacité de Soleri à exploiter les ressources de l'environnement pour un usage humain, sans pour autant mettre en péril cet environnement au cours des opérations. Les rares climatiseurs que l'on trouve à Soleri ne fonctionnent pas et sont préservés à des fins d'archivage, même si les températures dans le désert peuvent atteindre les 50°C pendant l'été. De même, on trouve très peu de lampes et de panneaux solaires à Arcosanti : Soleri a réduit les besoins énergétiques de l'endroit au maximum grâce à des partis-pris architecturaux favorisant l'exposition à la lumière naturelle.

"Ici, les bâtiments parlent d'eux-mêmes – c'est le cas pour tous les bons concepts architecturaux – ils illustrent leur place dans l'environnement", explique Stein. "Le désert possède des écosystèmes riches et fragiles. Soleri s'est dit que, sans doute, nous pouvions construire en prenant en compte cet aspect."

PAOLO

Soleri est né à Turin en 1919. Il a émigré aux États-Unis en 1947 pour faire son apprentissage sous la direction de Frank Lloyd Wright à Taliesin West, le studio de Wright situé dans le désert qui entoure la ville de Phoenix. À l'époque, Wright était déjà un architecte de renommée internationale, connu pour sa capacité à intégrer des ensembles architecturaux dans leur environnement naturel.

Au cours des 18 mois durant lesquels Soleri a étudié sous la direction de Wright, il a vécu dans une tente en toile à l'extérieur de Taliesin West avec les autres apprentis (ces structures temporaires servaient à l'origine à abriter les élèves pendant qu'ils travaillaient sur les fondations des bâtiments, puis la tradition est restée : aujourd'hui les apprentis en architecture à Taliesin vivent dans des abris de fortune de leur propre conception). C'est là-bas, aux portes du désert de Sonora, sous la direction d'un architecte révéré pour sa capacité à intégrer le naturel et l'artificiel, que l'arcologie de Soleri a pris forme.

Paolo Soleri (au centre, en blanc) enseignant la céramique à ses étudiants au milieu des années 1970. Image : Ivan Pintar/Cosanti Foundation

Peu de temps après son apprentissage auprès de Wright, Soleri a commencé à concevoir et à construire la résidence personnelle de Nora Woods, l'épouse de l'industriel fortuné de la côté Ouest. La maison, baptisée Le Dôme, a rendu Soleri célèbre du jour au lendemain.

En 1956, Soleri a entrepris de bâtir Cosanti, sa maison-studio située dans la banlieue de Phoenix, à Paradise Valley. À ce moment-là, l'un de ses amis lui a présenté le travail de Pierre Teilhard de Chardin – le philosophe, géologue et prêtre jésuite français qui cherchait à situer l'évolution humaine dans le contexte plus large de l'évolution de l'univers.

Aujourd'hui, les biologistes de l'évolution considèrent que la pensée de Chardin est mystique, sans bases scientifique solides. Néanmoins, l'idée de décrire l'homme en tant qu'événement mineur dans l'histoire cosmique a eu un effet profond sur la pensée et l'architecture de Soleri.

Le Dome, la maison construite par Nora Woods près de Cave Creek qui a fait la réputation internationale de Soleri. Image : Cosanti Foundation

"Chardin disait que les humains n'étaient pas la fin de toutes choses, mais qu'ils ne constituaient qu'un moment dans l'évolution des formes biologiques", m'explique Stein. "Chardin ne savait pas comment mener les humains à un niveau d'évolution sociale supérieur. Solari, oui. Quand il a lu les écrits de Chardin en 1957, il avait déjà la solution en tête : la ville. Ça a été une grande révélation, pour lui."

En 1964, Soleri et sa femme Colly ont fondé la Cosanti Foundation, une organisation sans but lucratif dédiée à repenser radicalement le rôle de la ville à l'époque contemporaine. À ce moment-là, Soleri faisait vivre sa famille grâce à ses revenus d'architecte, ses conférences à l'Université du Texas et sa connaissance de la céramique acquise lors de la construction d'une usine de céramique italienne.

C'est à cette période qu'il a formulé ses théories de l'architecture écologiquement intégrée. Cet aspect de sa pensée est le mieux exprimé dans The City in the Image of Man, un ouvrage de 1969 comportant des dizaines de plans détaillés des "villes linéaires" et des arcologies de Soleri, dont le plan d'Arcosanti. Comme tout bon élève, l'approche de Soleri en matière d'architecture va bien au-delà des limites imposées par son professeur, Frank Lloyd Wright. Pendant que Wright construisait des maisons unifamiliales extravagantes intégrées à leur environnement naturel, le livre de Soleri appelait à repenser le concept même de ville.

Image : Ivan Pintar/Cosanti FoundationCity in the Image of Man

"L'architecture et l'écologie urbaines dans City in the Image of Man, ce n'est pas juste un écovillage dans un beau paysage naturel", précise Stein. "C'est une ville si connectée et si complexe qu'elle développe sa propre écologie humaine. Pour lui, la ville était une nouvelle forme de vie sur la planète."

Selon Stein, l'ouvrage a eu un énorme retentissement dans le milieu de l'architecture. L'année suivante, les idées de Soleri avaient suscité un engouement suffisant pour qu'elles se transforment en expérience à taille réelle. En 1970, Soleri et une poignée d'étudiants en architecture ont posé les premières pierres d'Arcosanti, une ville destinée à abriter 5 000 personnes et la première expérience arcologique de l'histoire.

LE FUTUR DE L'ARCOLOGIE

Aujourd'hui, Arcosanti abrite un peu moins de cent personnes, et seul un fragment de la ville imaginée par Soleri a été construit. Cela ne signifie pas pour autant que le projet a échoué, cependant, mais plutôt que la vision de l'architecte était trop radicale pour se combiner à la l'urbanisme classique.

"Soleri s'est confronté au rêve américain des grosses bagnoles, des grosses infrastructures, des résidences pavillonnaires et de l'étalement urbain", m'explique Stein tandis que nous nous promenons autour d'Arcosanti. "Les villes sont les représentantes les plus éloquentes d'une culture. Lui voulait repenser la civilisation humaine dans son entièreté."

Au moment où les premiers centres commerciaux géants poussaient un peu partout sur le territoire américain, et juste avant que la politique de l'offre de Reagan ne relance la culture consumériste, Soleri prêchait les vertus du dénuement, de l'ascétisme, du minimalisme et des plaisirs de la vie qui ne pouvaient pas être achetés. Pour Stein, le fait que Soleri insiste autant sur les limites d'un développement humain explique en partie pourquoi ses idées architecturales n'ont jamais vraiment pris aux États-Unis. Elles semblaient venues d'un autre pays, d'une autre époque.

La suite du ciel à Arcosanti. Elle est louée aux visiteurs et constitue une source de revenus supplémentaire pour la ville. Image : Daniel Oberhaus/Motherboard

Aujourd'hui, les villes sont construites sous la forme de "couches" à la surface de la Terre, s'étalant dans toutes les directions sans considération aucune pour leurs effets sur l'environnement. Leur développement est guidé par le profit ; les considérations pour la santé mentale et émotionnelle des citadins, ainsi que l'impact écologique de la ville, ne sont que secondaires.

Du point de vue de Stein, notre espèce commence tout juste à payer le prix du développement humain inconsidéré. Aux États-Unis par exemple, un cinquième de la consommation énergétique peut être attribué à la production industrielle, dont une grande partie concerne les produits de consommation. Près d'un tiers est utilisé par le secteur des transports. Comme Stein me la fait remarquer, les automobiles consomment une part non négligeable de la dépense énergétique des transports. Les 50% restants de la consommation d'énergie totale servent principalement à construire et entretenir les bâtiments qui composent nos villes, dont l'éclairage et la climatisation des bâtiments résidentiels et commerciaux.

L'énergie utilisée par notre espèce provient en grande partie des combustibles fossiles, principal moteur du changement climatique anthropique. Ce changement climatique a des effets dévastateurs sur les communautés partout dans le monde et façonne profondément la vie urbaine aujourd'hui. Plus de la moitié de la population mondiale vit dans un environnement urbain, et l'ONU rapporte que la tendance mondiale des mouvements de population est celle des campagnes vers les villes.

La fonderie (en bas à gauche) and et la Voûte (en haut à droite). Image : Yuki Yanagimoto/Cosanti Foundation

Dans certains cas, cette concentration urbaine est le résultat direct de l'effet du changement climatique sur les activités rurales, en plus de l'automatisation des tâches agricoles. Enfin, les scientifiques prédisent une migration massive des villes côtières vers l'intérieur des terres : les populations fuient les territoires qui ont succombé aux inondations et aux marées. Aux États-Unis, le recul des côtes devraient provoquer la migration de plus de 13 millions d'Américains d'ici la fin du siècle.

En d'autres mots, si nous voulons affronter les changements provoqués par le changement climatique et l'urbanisation, il vaudrait mieux que nous parvenions à repenser la ville telle que nous la connaissons.

La notion d'arcologie de Soleri nous offre une alternative intéressante : en privilégiant les l'habitat ultra dense et les transports efficaces, les arcologies abolissent le besoin de réseau routier urbain et d'automobiles. Ces villes fonctionnent selon des principes de consommation d'énergie minimale et de conservation de l'environnement. Elles facilitent les interactions humaines proches et sont conçues pour maximiser les connexions entre l'ensemble des habitants d'une ville, et de lutter contre la ghettoïsation de certaines populations d'une manière qui empêche un accès équitable aux ressources.

L'idée selon laquelle la ville est un organisme biologique est assez délirante en soi. Pourtant, cette métaphore est largement répandue en sciences des systèmes complexes – et de nombreux scientifiques en sont arrivés à des conclusions similaires par le biais des mathématiques et de la physique.

Au premier rang de ce paradigme de l'urbanisme, Geoffrey West, physicien à l'Institut de Santa Fe ; il a passé une grande partie de sa carrière à étudier comment les organismes biologiques et les systèmes artificiels, comme les villes, évoluent efficacement. West estime que la nature a développé des stratégies élégantes pour maximiser l'efficacité énergétique d'un organisme, et que ces stratégies peuvent être décrites de manière mathématique avant d'être appliquées – à l'urbanisme, par exemple.

Stein est impressionné par le travail de West, mais il estime qu'il est très marginal dans le monde académique. "Personne ou presque ne trouve pertinent de lier urbanisme et biologie de l'évolution," précise-t-il.

La fonderie d'Arcosanti. Image : Daniel Oberhaus/Motherboard

En ce sens, taxer Arcosanti "de laboratoire urbain" est un euphémisme – il s'agit bien d'une expérience grandeur nature destinée à confronter toute une gamme de disciplines académiques à des questions transversales, afin d'utiliser leurs connaissances spécialisées pour revoir la façon dont nous habitons l'espace. En plus d'une série d'événements artistiques, comme le Form music festival, Arcosanti héberge régulièrement des étudiants de nombreuses disciplines, de la communication à la géologie.

Aujourd'hui, Arcosanti est ce qui se rapproche le plus d'une arcologie sur le territoire américain. Heureusement, d'autres pays font la part belle à ce genre d'expériences.

Stein a récemment participé à une conférence dédiée au développement des "Écovilles" sur le territoire australien. La conférence comptait plusieurs centaines de participants du monde entier. Singapour était au cœur de toutes les attentions, en tant que pays densément peuplé ayant réussi son expérience d'écoville de Tiajin – un parfait exemple des principes arcologiques appliqués à grande échelle. Des projets similaires ont été proposés ailleurs, même si comme le souligne The Awl, la plupart dont été bloqués en raison du manque de financement.

Stein ne prétend pas que Soleri possédait la solution ultime aux problèmes environnementaux que nous connaissons. Ses idées coûtent cher à matérialiser, beaucoup trop cher. Il n'en est pas moins qu'elles possèdent une immense valeur dans la mesure où elles offrent une alternative pour penser notre relation à l'environnement naturel.

Tandis que nous terminons notre visite d'Arcosanti, Stein m'explique qu'il déteste utiliser l'expression "développement durable" pour désigner le projet : pour lui, il est vain d'essayer de gérer les villes existantes de manière écologique – il faut plutôt réfléchir aux raisons pour lesquelles nous les avons construites de cette manière.

"Nous parlons de transformation plutôt que de développement durable, parce qu'il faut nous transformer radicalement pour que nos actions deviennent durables", explique Stein. "Les problèmes auxquels nous sommes confrontés ne seront pas résolus en augmentant la production des Toyota Prius."

Tandis que je monte dans ma voiture et entame mon trajet de retour vers Phoenix, je ne peux m'empêcher de penser que je voyage dans le temps – vers un passé révolu. Cette après-midi là, j'ai vraiment entraperçu le futur au cœur d'Arcosanti. Pourtant, tandis que l'autoroute à cinq voies s'encombre de véhicules et qu'un flot incessant de publicités agresse mes sens, ce futur me semble plus lointain que jamais.