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"Le Réveil de la Force" est le moins intéressant de tous les Star Wars

Brian Merchant

Brian Merchant

Oui, encore moins que "La menace fantôme".

Image: Screenshot, YouTube

Attention: Spoilerz.

Les chiffres sont tombés, les tickets de caisse ont été comptés, les critiques ont été agrégées. Regardez-moi tous ces zéros et ces tomates bienheureuses. Les critiques comme les fans semblent absolument ravis que JJ Abrams nous ait concocté un épisode de Star Wars aussi excitant, frénétique, et surtout, aussi fun à regarder. Qui saisisse aussi bien ce qui faisait la force de la trilogie originale. Qui explose tous les records au box-office. Tout cela, Le Réveil de la Force l'a fait, et bien fait. Le problème, c'est que c'est à peu près tout.

Franchement, je ne suis pas fier de rejoindre les rangs de ceux qui prennent un malin plaisir à taper sur le film malgré son immense succès. Mais les critiques sont tellement enthousiastes, et le film jouit d'une telle unanimité, que je ne peux pas m'en empêcher. On s'est foutu de nous. On nous a servi un reboot sans la moindre originalité, qui n'apporte que très peu de nouvelles idées à la plus grande mythologie commerciale de tous les temps (voire aucune). C'est peut-être le meilleur indicateur jusqu'ici du glissement en cours vers une monoculture de la science-fiction sur grand écran. Et nous, on applaudit des deux mains.

Clairement, Le Réveil de la Force est loin d'être le pire Star Wars, mais c'est probablement le moins intéressant. D'une certaine façon, le triomphe de ce Star Wars 2.0, avec ses scènes "choc" hyper prévisibles et bourrées de nostalgie facile, est une défaite de ce qui avait rendu la première trilogie si extraordinaire : son originalité folle et ses expérimentations inédites pour le genre.

Le Réveil de la Force est le Star Wars le moins original ; comme certains l'ont remarqué, c'est quasiment un remake scène-par-scène du premier épisode, Un nouvel espoir. À première vue, c'est un sacré soulagement (au moins, ce n'est pas un désastre de l'ampleur de La menace fantôme), et c'est même un peu excitant. Les troupes impitoyables d'un empire galactique poursuivent un robot transportant des plans éminemment précieux sur une planète désertique, avant que celui-ci ne soit pris sous l'aile d'une jeune fille solitaire dotée de pouvoirs mystérieux qui reçoit à son tour l'aide d'un contrebandier narquois et d'une sorte de grand singe de l'espace dans une taverne interstellaire un peu louche où des aliens sympa jouent de la musique funky. Et on est tous hyper contents.

Mais quand la Rébellion/Résistance détruit la troisième incarnation de l'Étoile de la Mort en à peu près autant de films, la Force ne se rendort-elle pas un peu ? On a vu ça tellement, tellement de fois. Et je ne parle même pas des multiples renvois à des histoires passées, des caméos de personnages cultes des films originaux, et des crescendos composés par John Williams, qui ressemblent énormément aux anciens crescendos de John Williams.


Entertainment Weekly a dénombré 18 façons dont Le Réveil de la Force "rend hommage" à, ou copie carrément, Un nouvel espoir – et encore, d'autres commentateurs en ont compté bien plus (et d'ailleurs, comme le fait remarque The Verge, si George Lucas n'avait pas donné son accord, ce serait du pur plagiat.) C'est évidemment un excellent moyen de maximiser les revenus du film. Celui-ci est déjà tellement incroyablement rentable que c'en est presque ridicule : le film a coûté 350 millions de dollars à produire, en comptant les coûts marketing, et il a déjà généré plus de 520 millions de dollars en entrées globales. Jamais un film n'avait rapporté autant dès son premier jour, avec plus de 100 millions de dollars en moins de 24 heures, et il a déjà généré plus de 240 millions rien qu'en Amérique du Nord.

Au final, Le Réveil de la Force obéit à la même logique que les films de l'univers Marvel, à savoir une logique qui mise essentiellement sur l'imitation et la nostalgie ; on recycle sans cesse des idées, des personnages et des arcs narratifs qui ont déjà fait leurs preuves. On est loin de l'imagination au pouvoir dans la première trilogie, il y a près de quarante ans.

Je recommande de lire l'article de Forrest Wickman sur la genèse de la série, pour se souvenir à quel point elle apparut novatrice et bizarre à sa sortie dans les années 1970. C'était une expérience extrêmement ambitieuse, qui allait ensuite devenir un modèle réplicable presque à l'infini – et que d'innombrables réalisateurs et autres nerds ont tenté de reproduire au cours des décennies suivantes. Le Réveil de la Force n'en est que la dernière itération.

À mon sens, ce n'est pas de la faute de JJ Abrams. Il a réalisé le meilleur film possible au vu du marché. Les défauts du film en disent plus sur l'environnement cinématographique actuel, et sur l'addiction du public à la nostalgie, que sur son réalisateur (on pense également aux frustrations de Joss Whedon concernant Avengers 2Avengers 2).

La preuve : j'ai adoré Le Réveil de la Force pendant tout le temps que j'ai passé dans la salle. Mais dès que le générique est apparu, tout est immédiatement devenu plus confus dans ma mémoire, les scènes se mélangeant avec celles des anciens films. Et finalement, en conduisant vers chez moi, j'en suis venu à penser que j'aurais préféré que le film ressemble plus à ceux de la deuxième trilogie. Et que George Lucas ait été plus impliqué.

Non, je ne suis pas en train de troller, et oui, j'ai bien conscience que la deuxième trilogie était vraiment, vraiment affreuse, et que c'est de la faute de Lucas. Mais à ce moment-là, j'ai réalisé que sur le strict plan de l'imagination, ces films étaient en fait assez impressionnants. Ils n'avaient pas cherché à singer les films originaux, mais à s'en servir comme base pour enrichir leur univers. On y trouvait tout un tas de cités-mondes insensés, des armées de clones, des duels sur des planètes volcaniques, et un scénario cohérent concernant la chute d'une société démocratique intergalactique au profit d'un Empire autocratique.

Cette approche a échoué, en grande partie à cause de sa réalisation ratée (« différend commercial » et « midichloriens » étant devenus synonymes de « vouloir retirer toute magie aux choses comme un gros lourd »), et ce scénario ambitieux était souvent incompréhensible ; mais l'intention était noble. Même Jar Jar Binks, sans doute le personnage le plus haï de l'histoire du cinéma, était une invention, à la fois comme membre d'une espèce extraterrestre inconnue jusqu'alors, mais aussi en tant que l'un des premiers personnages entièrement intégré en effets spéciaux. Autrement dit, George Lucas ne voulait pas se contenter de miser sur des idées déjà établies dans sa première trilogie ; il voulait développer encore la mythologie de Star Wars, franchir de nouvelles frontières. Il tient à se décrire comme un réalisateur expérimental, et il n'a pas totalement tort !

Malheureusement, les frontières qu'il a choisi de franchir n'étaient pas les bonnes, et le Star Wars de JJ Abrams en est l'opposé exact. Abrams a parfaitement recréé l'univers de Star Wars, il a su trouver le bon rythme et l'esthétique juste. Il a aussi su donner davantage de diversité aux personnages principaux (ce qui est appréciable, étant donné les limites des anciens films dans ce domaine), et adapter le film aux nouvelles générations. Mais il est allergique à toute forme d'explication superflue, et il a tout fait pour ne pas s'exposer (hey, au fait, il sort d'où, le Premier Ordre ? C'était quoi, déjà, le fameux gouvernement détruit par l'immense canon laser ? Pourquoi la « Rébellion » a-t-elle changé de nom ?).

Lucas a été très critiqué, voire franchement moqué, pour les nouveaux éléments qu'il a introduits dans sa propre saga avec la deuxième trilogie, mais ce sont en réalité ses limites en tant que réalisateur qui ont plombé ces films, ce dont lui-même est conscient. En son absence, Abrams a refait Star Wars. Et ce n'est pas une bonne nouvelle pour la science-fiction, à une époque où tout n'est plus qu'auto-citation, suites sans fin, et univers partagés entre franchises pour réaliser des économies d'échelle.

Oh, ne bougez pas, on ne fait que passer pour faire plaisir aux fans et réduire les risques financiers du film. Image: Lucasfilm / Promo.

Signe du destin, l'autre méga-blockbuster de l'année est aussi le quatrième épisode d'une série cultissime censé être, techniquement, une suite mais qui a en réalité tout d'un "reboot". Jurassic World finira sans doute deuxième au classement des films les plus rentables de l'année, avec seulement 74 turbomilliards de dollars, mais il a joué sur le même tableau que Le Réveil de la Force : recycler un arc narratif bien rodé en mélangeant habilement visages familiers et nouvelles têtes, introduire juste assez de nouveautés pour lancer une "nouvelle" franchise, mais se tenir assez près de l'original pour éviter tout risque financier.

Même le meilleur film de science-fiction de l'année était un autre quatrième épisode d'une série, et un autre reboot : Mad Max : Fury Road. Même cadre scénaristique que ses prédécesseurs, même titre facile à vendre, même environnement, nouveaux acteurs un peu plus diversifiés, et même type de trame. Le fait que le film ait été aussi bon, et qu'il ait suscité un débat sérieux autour de la question du genre, est presque un miracle. Et à côté de ça, il y a grosso modo trois films de l'univers Marvel qui sortent chaque année, et à peu près autant du côté de DC. Ils ont à peu près tous la même structure, et ils sont de plus en plus ennuyeux.

Pensez maintenant aux films de science-fiction qui n'ont pas marché cette année, notamment à Jupiter Ascending ou au Tomorrowland de Disney. Tous deux disposaient de budgets conséquents, et tous deux étaient des films originaux, inventifs, et donc assez risqués. Les deux se sont plus ou moins plantés ; enfin, Jupiter Ascending s'est sérieusement planté. C'est dû en partie au fait que ce n'étaient pas de très bons films – mais Jurassic World non plus. Ce ne sont peut-être pas les meilleurs contre-exemples, mais on peut craindre que nous nous laissions peu à peu bercer par le cynisme d'Hollywood, qui se transforme en machine à manipuler notre nostalgie.

La science-fiction est censée explorer l'inexploré, pas réchauffer inlassablement les mêmes plats. Alors que ses franchises majeures deviennent sans cesse plus importantes pour d'immenses studios qui tentent de survivre face au streaming et à la VOD, il faut s'attendre à ce qu'elles deviennent de plus en plus formatées, et donc moins intéressantes. C'est déjà le cas : l'une des créations les plus originales du vingtième siècle vient de se transformer en un reboot certes très agréable à regarder, mais aussi tout à fait oubliable.