Le monde très glauque des mecs qui croient que la drague est une science

Quand des dragueurs ratés s'emparent d'un concept pseudo-scientifique foireux et l'érigent en méthode de séduction infaillible, on bascule vite dans le malaise.

par Genono
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févr. 19 2016, 1:00pm

Vous connaissez la PNL ? Autant faire la vanne tout de suite, histoire de pouvoir passer à autre chose : non, ce n'est pas ce groupe des Tarterets qui a roulé sur le rap français ces derniers mois. La PNL, pour Programmation Neuro-Linguistique - ce qui est bien moins sexy que Peace N' Lovés, je vous l'accorde - est une technique pseudo-scientifique de développement personnel, censée vous permettre de mieux comprendre les rouages de votre cerveau, et par conséquent de développer vos capacités personnelles. Pour caricaturer, si vous avez l'état d'esprit d'un pigeon ou d'un moineau, la PNL est là pour vous convaincre qu'un aigle sommeille au fond de vous, et qu'il suffit d'un travail sur vous-même pour éveiller vos capacités de roi des rapaces.

La PNL a été inventée dans les années 70 aux Etats-Unis par un psychologue, Richard Bandler, et un linguiste, John Grinder. Il s'agit d'une démarche qui s'inscrit alors uniquement dans le cadre de la psychothérapie, et qui se fixe pour objectif la modélisation des aspects linguistiques et comportementaux humains. Concrètement, ces modèles servent à mettre en évidence les mécanismes par lesquels vous décrivez votre rapport à l'environnement. En d'autres termes, les chemins qu'emprunte votre langage pour exprimer votre ressenti, ce qui fait que vous allez dire "j'adore faire des photocopies" quand votre patron vous le demande, ou "le verre est à moitié plein" quand d'autres diront qu'il est à moitié vide. En fonction des modèles linguistiques utilisés par le patient, le psychothérapeute est censé, en appliquant la programmation neuro-linguistique, analyser les représentations mentales correspondantes, et adapter ses questions-réponses. Le but est évidemment de chercher à établir une relation optimisée avec le patient, afin de le faire progresser sur des objectifs définis : sortir d'une dépression, évacuer un traumatisme, ou combattre sa phobie des chiens.

La PNL est donc fondée majoritairement sur l'étude et sur l'interprétation de la parole et des gestes de l'individu. Toute interprétation étant basée sur des critères définis partialement, catégoriser la méthode mise au point par Richard Bandler et John Grinder parmi les sciences véritables est un sujet de controverse. Les deux associés ne l'ont d'ailleurs jamais considérée comme une véritable science, mais ils ont cependant pris le soin, pendant les premières années de mise au point du concept, de valider épistémologiquement tous leurs travaux. Pendant les premières années, la PNL ne souffre d'ailleurs d'aucune critique de la part du monde scientifique. Elle est alors considérée comme révolutionnaire, et comme toute hype, est rapidement victime de son succès : elle est progressivement récupérée et vidée de son approche scientifique. Comme toute création humaine potentiellement géniale - internet, l'écriture, Dragon Ball -, elle est exploitée à des fins cupides par de sombres individus. Les principes de la PNL deviennent des méthodes de vente, de management, ou de communication -et plutôt que de chercher à s'améliorer soi-même, on en profite pour manipuler son auditoire. En quelques années, la PNL apparait dans les entretiens d'embauche, à l'école, et même dans le sport de haut-niveau. Même Charles Manson l'utilise pour attirer des nouveaux adeptes. En bref, ça devient un beau merdier, et le premier quidam venu peut se lancer dans la programmation neuro-linguistique comme s'il s'agissait d'un vulgaire cours de cuisine.

Mais plus le temps passe, plus les modèles proposés par la théorie de départ se voient dépassés, voire même, pour certains, carrément obsolètes. Le meilleur exemple est celui de la théorie du cerveau triunique, un modèle considéré comme juste et novateur dans les années 1970, mais unanimement rejeté aujourd'hui. La PNL s'appuie ainsi beaucoup sur les neurosciences, mais elle se trouve souvent en décalage avec celles-ci.

On reproche également beaucoup à la PNL le flou général qui l'entoure, le concept de base étant très facilement transposable dans n'importe quel domaine. C'est un peu le principe du "moyen partout, bon nulle part" que vous servaient vos professeurs au lycée : à force de vouloir piocher dans tous types de domaines scientifiques (neurologie, linguistique, psychologie, sociologie, psychothérapie ...), la PNL est devenue une vulgaire soupe de connaissances éparses et connectées entre elles de manière parfois douteuse. Yves Winkin, professeur d'anthropologie, va même jusqu'à comparer la PNL à une fraude intellectuelle. Et comme si la programmation neuro-linguistique n'avait pas déjà assez mauvaise presse, de nombreux escrocs et commerciaux peu scrupuleux s'en sont emparés et ont profité de son succès pour s'enrichir. Selon Stéphane Olivesi, philosophe et docteur en sciences politiques, la diffusion de la PNL s'est faite par des circuits qui ne présentent aucune crédibilité scientifique. En clair, par des séminaires ou des stages (payants), des publicités, des brochures et des pop-up.

Vendre des stages en management, ça fonctionne un moment, mais si on veut se payer une île déserte au beau milieu de l'Océan Pacifique, il faut aller plus loin : vendre du cul. C'est là que tout a véritablement dérapé, que certains ont imaginé que la PNL pouvait devenir une véritable méthode scientifique de séduction, et qu'on a fini avec ce genre de mec. Shawn Valentino, chemise ouverte jusqu'au nombril, avec chaine en or et chaussures qui brillent ... la guest-star parfaite d'un mauvais clip du début des années 90. Et pourtant, ce genre de garçon prétend être un expert de la séduction, qui base ses méthodes sur celles de la programmation neuro-linguistique inventée par Richard Bandler et John Grinder dans les années 70. En un mot, Shawn Valentino est un pick-up artist.

Un pick-up artist, c'est en quelque sorte le boss final des séducteurs, l'évolution Super Sayan du dragueur de base. Le mec capable de choper la fille de son choix, avec un taux de réussite de 90%. En appliquant les principes de base de la PNL, les théoriciens de la drague ont cherché à mettre en évidence les mécanismes de la parade amoureuse. En clair : interpréter toutes sortes de détails comportementaux comme des signes de disponibilité sexuelle. Si vous avez déjà fait des cours de communication à la fac, vous connaissez ces détails, ce qu'on appelle très communément le body-language : direction du regard, position des jambes, éléments de langage .... De la même manière, les séducteurs adaptent leur comportement corporel en fonction de la réaction qu'ils attendent de la part de leur proie potentielle. Par exemple, si vous cherchez à susciter des émotions chez elle, parlez-lui dans l'oreille gauche. Si vous voulez qu'elle soit attentive à vos paroles, calez votre respiration sur la sienne. Sur le principe, c'est un peu comme quand vous agitez un morceau de viande sous le nez d'un chien : il va remuer la queue, et baver. C'est scientifique. Pareil pour la fille de vos rêves : respirez comme elle, elle va abaisser ses défenses, et ouvrir les cuisses. Comment ça, ce n'est pas aussi simple ?

Un baiser, c'est comme une mousse au chocolat : mou, sucré, et interdit par les parents.

Pour comprendre les techniques mises au point par les pères de la speed-séduction, l'étude du concept de pattern est capitale. Un pattern correspond, dans de nombreux domaines, à une solution générique correspondant à un type de problème fréquent en particulier. La PNL, appliquée à la drague, propose des patterns adaptés aux verrous de la partenaire désirée. Pour éviter qu'une fille réponde non à une invitation au restaurant, il suffit d'utiliser un pattern, qui consistera, dans ce cas précis, en une façon de lui induire l'envie d'accepter, en utilisant des structures de langage pré-établies. Ainsi, plutôt que d'aller frontalement vous heurter à un "non" poli mais ferme, vous allez passer par des chemins détournés, parler à l'inconscient de la jeune femme, provoquer le désir d'aller au restaurant, et elle aura accepté avant même que vous lui ayez suggéré explicitement l'idée. C'est clairement l'équivalent d'une méthode de vente appliquée aux relations amoureuses ; avec un peu de discernement, on pourrait même y voir de la manipulation, et d'ailleurs certains qualifient carrément cette méthode d'hypnose conversationnelle.

Pour Mélanie Gourarier, anthropologue, "les Pick-Up Artist ont développé ce qui relève d'un "art" de la séduction tout en essayant de l'analyser avec un vocabulaire de scientifiques". L'accusation de "fraude intellectuelle" lancée par Yves Winkin se retrouve donc ici, et l'aspect volontairement très extravagant de certains artistes - le peacocking - est une des meilleures méthodes pour camoufler le manque de crédibilité des théories de programmation neuro-linguistique appliquées à la drague. Bon, évidemment, il ne s'agit que de quelques "surdoués" isolés, mais le monde regorge d'apprentis-artistes qui voient Shawn et ses comparses, comme le tristement célèbre Mystery, comme de véritables modèles de réussite.

Inspirés par ces phénomènes de foire, et liés par l'ambition de ne pas finir puceaux, des milliers de nerds potentiels se sont constitués en communauté virtuelle. Un peu comme dans un RPG online, les participants s'appellent entre eux "players", voient la vie comme un grand terrain de jeu, et s'évaluent avec un système à plusieurs niveaux graduels, du débutant ("fake player") au champion ("master pick-up artist"), en passant par le mauvais joueur (le "loser", le "jerk"). Les vrais players sont évidemment une sorte d'élite de l'humanité, des êtres supérieurs capables de faire tomber les filles comme des mouches en un battement de cils. On n'extrapole même pas : les forums de "players" regorgent de conseils du type "un grand pouvoir implique de grandes responsabilités", et mettent en avant une éthique nécessaire à l'usage de cette arme beaucoup trop puissante pour l'humanité - un peu sur le principe du traité de non-prolifération des armes nucléaires.

"Oui, je le reconnais clairement : c'est le n°3 qui m'a rendue hétéro, celui avec la cape oui. J'ai rien pu faire."

Les membres de la communauté de la séduction sont donc principalement regroupés sur des forums comptant des dizaines de milliers de membres (ArtDeSéduire, French Touch Séduction...), visiblement très soudés entre eux, qui s'abreuvent mutuellement de conseils de drague, de techniques d'approche "infaillibles", et se complimentent à propos de leurs plus beaux récits de parties de chasse, répartis entre les discussions "drague au boulot", "drague en discothèque", et "drague sur internet". Des communautés géographiques se sont également développées en France, dans la plupart des grandes villes : le Cercle des players parisiens, la Meute perpignanaise, le Clermont Cocky Club, la Marseille Chacal Team, la Confrérie des Chevaliers de Savoie, et bien d'autres encore. Comme dans toute communauté, les membres communiquent entre eux avec un jargon qu'eux seuls comprennent. Les exemples ci-dessous sont volontairement ridicules, il y a bien évidemment bon nombre d'autres discussions pleines de bon sens ou affreusement banales qui ne méritent pas particulièrement d'être citées.

Shopping list : une dépressive atteinte de scoliose et d'eczéma.

Humour et légèreté sont les mamelles de la séduction.

Libre à vous d'aller explorer le thread "Mothra ! le petit Titi charmant ;)".

Les players font parfois preuve d'un cynisme un peu brutal, et ont une tendance assumée à se représenter les femmes comme de vulgaires proies. Souvent, ils ne se rendent simplement pas compte que la PNL, appliquée à la manière des pick-up artists, n'est pas simplement un moyen de séduire, mais aussi et surtout une méthode de manipulation. On peut débattre longtemps sur ce qui fait de vous un bon ou un mauvais séducteur, mais il est indéniable que les principes édictés par les coachs en séduction sont avant tout faits pour forcer les verrous d'une personne contre son gré. On peut donc légitimement s'interroger sur la dimension éthique de telles pratiques, si l'on parvient à dépasser le caractère souvent franchement ridicule des échanges lus sur les forums. Ou peut-être bien que je suis juste trop fleur bleue.

Au-delà de l'aspect logiquement très machiste de ces forums à la population quasi-exclusivement masculine, certains membres éminents de la communauté de la séduction ont créé le scandale par leurs méthodes ou leurs déclarations très ambiguës. Le cas de Julien Blanc, pick-up artist français mondialement connu, est l'un des plus révélateurs de la part sombre des coachs en séduction. Il a notamment été accusé de prôner la culture du viol suite à des propos tenus dans une vidéo tournée au Japon (et retirée de Youtube) où il incitait les "jeunes blancs" à tout oser avec les autochtones, car elles n'osaient pas se défendre. Bien plus que de la drague un peu lourde, on le voyait embrasser des filles visiblement peu consentantes, se frotter contre elles, ou les faire mimer des fellations. Les choses se terminant parfois plutôt pas mal, le bonhomme a vu arriver une shitstorm à la hauteur de ses agissements : interdit de séjour au Royaume-Uni, au Brésil, en Corée du Sud ou en Australie, et considéré par le Times comme l'homme le plus détesté du monde. Messieurs, si vous rêvez de devenir le nouveau Don Juan, restez donc attentifs : il n'y a peut-être que quelques pas entre Nicky Larson et Émile Louis.