Le grand tour de magie de la Big Tech

Quelles techniques Google, Facebook et consorts utilisent-ils pour vous faire renoncer progressivement à vos données personnelles ?

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août 29 2016, 1:53pm

Je viens de voir le film Insaisissables 2, avec Daniel Radcliffe dans le rôle d'un magnat du secteur tech particulièrement diabolique, Walter Mabry, sorte de croisement entre Mark Zuckerberg et Voldemort. Selon le synopsis, Mabry et ses associés s'acharnent à « détruire la vie des gens, à espionner le monde entier, et à vendre les données personnelles de leurs clients afin de faire le maximum de profit. » Ils ont également tendance à liquider tous ceux qui se mettent en travers de leur chemin, et éclatent régulièrement d'un rire diabolique. Hin hin hin !

Pour contrer leurs plans diaboliques, des prestidigitateurs d'élite, « Les Cavaliers, » joués par Mark Ruffalo, Jesse Eisenberf, Woody Harrelson et d'autres, mettent en œuvre des tours de magie spectaculaires afin de forcer les méchants à s'exposer.

Ce genre de sale type existe-t-il vraiment ? Si l'on passe sur les meurtres horribles qui rythment le film... eh bien, oui. Ou du moins, tout nous laisse penser que ce sont des personnages parfaitement réalistes. Un petit nombre de sociétés se sont effectivement donné pour mission d'espionner le monde entier, se permettent de vendre les informations personnelles de leurs utilisateurs, et, comme je le montre dans mon dernier essai « The New Censorship, » détruisent régulièrement la vie des personnes.

Pendant plusieurs années, il a semblé que le commun des mortels consentait volontiers à confier des renseignements personnels à Facebook et Google. Cela est en train de changer. Un récent sondage Pew a révélé que 91% des Américains (adultes) craignent d'avoir « perdu le contrôle » de leurs données personnelles, et s'inquiètent de l'utilisation qui pourrait en être faite. J'ai moi-même mené une étude récemment sur le sujet ; elle suggère que les personnes révèlent environ 40% plus de renseignements personnels en ligne qu'elles ne le feraient si elles savaient exactement comment cette information pourrait être utilisée.

Je pense que les gens seront beaucoup plus méfiants encore quand ils comprendront vraiment ce qui est en jeu ici. En cédant chaque jour un peu plus de données par ignorance, négligence ou indifférence, ils cèdent aussi à autrui un peu plus de contrôle sur leur vie.

Quand nous utilisons des services en ligne « gratuits » comme Facebook, Gmail, YouTube, Instagram, Google, nous signons un contrat. Pas au sens métaphorique du terme ! Un vrai contrat légal qui signe un arrangement entre deux parties. Comme Google l'écrit dans ses Conditions générales d'utilisation, un texte de 1900 mots assortis d'une Politique de confidentialité de 3000 mots, « En utilisant nos services, vous acceptez ces conditions. »

Cette règle s'applique de manière inconditionnelle, même si vous n'utilisez jamais les services en question (c'est généralement le cas). Google Analytics, Google AdWords et Google AdSense, par exemple, sont directement incorporés à des millions de pages web. Quand vous visitez ces pages, vous utilisez des services Google, et vous êtes donc soumis aux Conditions d'utilisation de ces services même si vous ne les consultez pas activement.

(Il en est de même pour Facebook, dont les « balises » parsèment le web dans une moindre mesure compte-tenu de son importance relative et sa taille : Alphabet, conglomérat de sociétés réunissant Google, YouTube et Android - génère des revenus beaucoup plus important que Facebook : 21,3 milliards de dollars contre 5,8 milliards de dollars pour Facebook selon les chiffres du Q4 2015.)

En quoi consiste exactement ce mystérieux contrat ? De quoi avons-nous convenu, sciemment ou non, en acceptant les conditions d'utilisation des services Google ?

Pour répondre à cette question de la manière la plus simple possible, j'ai réduit les Conditions d'utilisation de Google à trois paragraphes qui en résument les enjeux. N'hésitez pas à consulter le document original par ailleurs.

Conditions d'utilisation de Google

1. Ce que vous obtenez. Vous, utilisateur, avez de nombreux services gratuits à votre disposition. Par exemple, vous pouvez poser autant de questions que vous le souhaitez à notre moteur de recherche, qui fournira les réponses les plus appropriées. Vous pouvez également consulter nos cartes gratuitement lorsque vous avez besoin de vous rendre dans un lieu précis. Enfin, vous avez la possibilité de regarder des vidéos gratuitement, et d'utiliser notre messagerie gratuite.

2. Ce que nous obtenons. En retour, vous nous autorisez à enregistrer votre activité 24/24, dont votre historique de recherche, vos achats sur Internet, votre historique de navigation, votre historique YouTube, les endroits où vous vous rendez, les gens avec lesquels vous communiquez, les e-mails que vous écrivez.

3. Les petits caractères. Nous aimerions conserver toutes les informations que nous avons obtenues sur vous, et vous mettre en contact avec des entreprises dont les services et les produits pourraient vous intéresser. Attendez-vous donc à être exposés à des publicités pour les produits et les services en question. Nous pourrions d'ailleurs partager ces information avec, disons, la communauté de renseignement des États-Unis, car les services de renseignement américains nous ont aidés à mettre en place cette vaste escroquerie.

À première vue, tout ceci ne semble pas particulièrement menaçant. Il s'agit juste d'un accord sur un échange d'informations clairement défini. Google vous fournit des tas d'informations, et à votre tour, vous lui donnez des informations sur vous. Un arrangement honnête.

Réfléchissez-y plus avant. Que se passe-t-il, des mois, des années après que vous ayez signé cet accord ? Vous avez toujours accès à ce petit filet d'information gratuite chaque jour, certes, mais Google a quant à lui accumulé une énorme base de données sur vous. Une base de données qui possède une valeur considérable. En utilisant les informations personnelles de ses utilisateurs afin de vendre de la pub, Google obtient gagne ainsi environ 80 milliards de dollars chaque année.

Entre eux et vous, la balance du pouvoir est déséquilibrée.

Vous voyez le problème ? Au fil du temps, l'accord que vous avez passé avec Google n'est plus aussi équilibré que vous le croyez. Le petit tas de données que Google avait sur vous s'est transformé en montagne ; de votre côté, votre bénéfice n'a pas augmenté. L'arrangement plutôt raisonnable et équitable a engendré une asymétrie de pouvoir entre Google et vous.

Si vous décidiez de vous retourner contre Google, ce dernier pourrait parfaitement utiliser les infos qu'il a sur vous afin de vous embarrasser, de vous faire du chantage, ou même de ruiner votre vie, purement et simplement. Il peut également utiliser ce qu'il sait sur vous pour vous influencer d'une manière ou d'une autre. Il pourrait vous fournir des informations biaisées, à son avantage ou à l'avantage d'une société avec laquelle il possède un accord ; vous n'avez aucun moyen de savoir quelles sont ses intentions en un temps t. Comme mon laboratoire de recherche l'a montré, en biaisant légèrement les informations qu'il vous fournit, Google est en mesure d'influencer les petites décisions que vous prenez (choix de destination de voyage), ou les grandes (pour qui vous votez et à qui vous faites confiance).

Les termes de l'accord de service garantissent que Google gagne un contrôle toujours croissant sur tout ce que vous faites, pensez, et dites. Pendant ce temps-là, vous vivez votre vie. Comme le dit si bien Noam Chomsky, « Le public n'a aucune idée de ce qui se passe, il ne se doute même pas qu'il ne sait rien."

Nous avons, sans le savoir, signé pour-un monde dans lequel une le pouvoir est concentré entre les mains d'un petit nombre de cadres supérieurs, non seulement chez Google mais aussi chez toute société ayant adopté un modèle économique analogue.

Pour réussir leurs tours, les magiciens doivent distraire l'attention des spectateurs – l'orienter vers un autre objet. Il en va de même avec Google, qui a réussi un tour de magie particulièrement audacieux. Il a attiré notre attention vers une large gamme de services, d'abord utiles, bientôt indispensables, tout en occultant le fait que, pour obtenir, il fallait renoncer à notre vie privée. De fait, Google menace la liberté des individus.

Il est encore temps de revenir en arrière, d'incriminer le business model de Google, de le rendre illégal. Le but ultime de Google, organiser l'information à l'échelle de la planète, doit devenir un projet de droit public. Espérons que, dans le futur, les gens seront choqués en apprenant qu'un jour, l'information a été entre les mains d'une entreprise privée qui se comporte comme un rapace.

Les bibliothèques publiques, elles, n'ont pas d'agenda caché ; elles ne surveillent pas les habitudes des individus, elles ne vendent pas leurs données personnelles au plus offrant ; elles ne font pas de lobbying auprès des autorités et n'essaient pas d'influencer l'opinion. Depuis quelques années déjà, l'idée d'un moteur de recherche public est née dans les esprits (et dans un article de The Nation) et s'est concrétisée au travers du Common Search. Le moteur de recherche de Google est une sorte d'index annoté vers les sites Web du monde entier ; ces sites appartiennent au monde, pas à Google ; il est donc absurde que cet index ne fasse pas partie du bien commun.

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Robert Epstein est chercheur en psychologie à l'Institut américain de sciences du comportement appliquées à la technologie, en Californie. Détenant un doctorat de l'Université Harvard, Epstein a publié 15 livres sur l'Intelligence artificielle et sur d'autres sujets. Il est également l'ancien rédacteur-en-chef de Psychology Today.