La première artiste cyborg détecte les tremblements de terre avec son bras

Moon Ribas nous parle de son "sixième sens", de son projet de connecter ses pieds à la Lune, et des droits des cyborgs.

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nov. 25 2016, 8:00am

Moon Ribas. Image: Lars Norgaard

De l'eau a coulé sous les ponts depuis que le mot "cyborg" a été utilisé pour la première fois en 1960 par les scientifiques Manfred E. Clynes et Nathan S. Kline, qui cherchaient une abréviation de "cybernetic organism." Dans un article publié dans la revue Astronautics, ils le définissaient comme un système homme-machine capable de vivre dans divers environnements hostiles à l'homme et doté de sens supplémentaires. C'est tout ?

Les femmes aussi sont des cyborgs, à l'instar de l'artiste cyborg catalane Moon Ribas, qui s'est fait implanter un capteur connecté dans le bras gauche. La danseuse et chorégraphe peut ressentir les tremblements de terre en temps réel, ce qu'elle décrit comme son "sixième sens." Ce minuscule implant cybernétique a été greffé dans son coude gauche en 2013. À chaque fois qu'elle sent un tremblement de terre grâce à un sismographe, son bras vibre. En fonction de la puissance du tremblement de terre, la vibration se fait plus ou moins forte, et elle ressent alors ce qu'elle appelle "le pouls de la planète."

Image: Will Clapson

Si Ribas est devenue cyborg, c'est avant tout pour faire évoluer la danse contemporaine, comme dans Waiting for Earthquakes, une performance scénique dans laquelle elle attend littéralement que son bras vibre avant de se servir de cette vibration pour guider ses mouvements. Comme son implant détecte même les tremblements de terre les plus légers, qui atteignent à peine 1 sur l'échelle de Richter et que les gens ne ressentent pas, elle ressent généralement des vibrations dans son bras toutes les 10 minutes, étant donné qu'il y a en moyenne 50 tremblements de terre par jour. Et si la terre ne tremble pas, elle se contente de rester immobile sur scène, comme si elle se trouvait dans une salle d'attente.

Après trois ans de vie commune avec son implant, Ribas souhaite désormais y ajouter un détecteur lui permettant de savoir à quelle distance se situe l'épicentre du tremblement de terre, qui intensifierait au passage les vibrations en fonction de la proximité. Elle veut aussi se faire implanter deux puces vibrantes dans les plantes de ses pieds. "Au bout d'un moment, j'ai réalisé qu'il serait plus logique de ressentir les tremblements de terre dans mes pieds, puisqu'ils touchent directement la terre, m'a-t-elle expliqué par téléphone. Les prototypes ont déjà été produits, je peux me les faire implanter de façon permanente."

En fait, ce serait un peu comme un tatouage : une fois qu'on a commencé, on ne peut plus s'arrêter, c'est ça ? Sauf qu'il ne s'agit pas de devenir surhumaine, ou de se transformer en machine. "J'aime la science-fiction, mais la nature est déjà suffisamment incroyable - certains animaux peuvent voir les ultraviolets et les infrarouges, et certaines méduses sont immortelles. Si nous parvenons à intégrer ce genre de choses à notre réalité, notre compréhension de la planète sera bouleversée."

Dans ses pieds, Ribas pourra ressentir l'activité sismique de la Lune. Mais elle sentira aussi toujours la Terre. "Mon bras vibrera avec la Terre, et mes pieds seront sur la Lune", dit-elle.

Fut un temps, il y avait un sismographe sur la Lune, mais il a été mis hors service en 1977 pour être remplacé par un satellite chargé de recueillir des données. "Il faut que je me connecte au satellite et que je trouve un moyen d'obtenir des données en temps réel, dit Ribas. Il faut que je contacte la NASA, ou que je trouve carrément le moyen d'envoyer mon propre satellite là-haut."

Avec son partenaire Neil Harbisson, un cyborg qui s'est fait implanter une antenne Wi-Fi dans le crâne pour entendre les fréquences lumineuses, ils entendent bien faire évoluer l'art cyborg et faire grossir ses rangs. Cet été, il ont lancé Cyborg Nest, une entreprise qui vend des implants sous-cutanés et permet donc à n'importe qui de devenir un cyborg.

Ils ont également lancé un appel à collaborations nommé Cyborg Futures, destiné à promouvoir l'art cyborg, et ils encouragent les gens à devenir des cyborgs à travers la Cyborg Foundation, qui défend les droits des cyborgs. "Nous défendons le droit et la liberté de choisir les sens dont nous voulons disposer, affirme-t-elle. J'ai le droit de modifier mon propre corps."

Malgré l'opposition de certains spécialistes de l'éthique médicale et de groupes religieux, Ribas n'a pas l'intention de reculer. "Nous recevons des menaces de gens qui nous accusent d'être anti-humanité, dit-elle. Pour notre part, nous avons le sentiment de générer davantage d'empathie envers la planète et l'humanité, nous sommes plus respectueux."