Le Pourquoi Du Moment

Pourquoi certains se souviennent-ils de leurs rêves et d'autres non ?

C'est une histoire de sommeil paradoxal, de zones du cerveau plus ou moins actives, et surtout, ce n'est pas grave - et vous pouvez vous améliorer.

Sébastien Chavigner

Sébastien Chavigner

Photo : L'Histoire sans fin, Bavaria Film, 1984.

La maison de votre enfance, un soir d'été. Les détails sont un peu flous, mais les derniers rayons du soleil éclairent le jardin, où le chien familial, pourtant disparu depuis des années, s'ébroue et vient vous lécher la main en remuant la queue. Mais vous êtes déjà bien occupé : Julie, la fille dont vous rêvez depuis des mois, est assise sur vos genoux et vous embrasse tendrement. Normal. Tout est très réaliste. Aucun doute. Ça valait le coup de lui envoyer un poke sur Facebook, un soir après quelques verres. Puis le réveil sonne.

Et 20 minutes plus tard, à peine le temps un finir un bol de muesli sans gluten arrosé de lait de soja, tout ça n'est plus qu'un très vague souvenir, bientôt chassé par le stress du bus qui passe dans 5 minutes. La douceur des lèvres de Julie est oubliée. Le poke honteux, un peu moins. Il faut dire qu'il était bien réel, lui.

Mais il y a pire : la veille, vous aviez eu l'impression de vous réveiller 2 minutes après vous êtres endormi, de n'avoir rêvé de rien, et de ne pas avoir mis à profit les 7 heures qui venaient de s'écouler pour nager avec les dauphins, voler avec les dragons, ou jouer aux boules avec Schopenhauer. Par contre, vous vous souvenez encore assez clairement du rêve de l'avant-veille, celui où vos bras s'étaient changés en morve et où vous vous étiez inexplicablement senti obligé de les manger devant Julie. C'est énervant, hein ? La vie est nulle.

Mais tout cela est normal. C'est un fait : il existe de grandes différences entre les individus concernant la capacité à se souvenir des rêves – ou remémoration onirique. Nous nous souvenons en moyenne de deux rêves par semaine, mais certains sont capables de relater jusqu'à six rêves survenus en une seule nuit, alors que d'autres assurent ne jamais se rappeler de rien. Ceux-là sont souvent frustrés, mais il n'y a pourtant pas de quoi être jaloux : les « grands rêveurs » se plaignent parfois de trop se souvenir de leurs rêves, et se sentent épuisés, rapporte le psychanaliste et psychothérapeute Pascal Neveu sur France Inter.

Le fait de se souvenir ou non de ses rêves n'est pas un indicateur de la qualité du sommeil. « On ne peut pas dire que les grands rêveurs, que nous appelons, nous, « rapporteurs de rêve », sont des gens qui dorment mal, ou qui souffrent de problèmes de sommeil, explique Perrine Ruby, chercheuse au sein de l'équipe Dynamique Cérébrale et Cognition du Centre de Recherche en Neuroscience de Lyon. La découverte que nous avons faite, c'est que les personnes qui se souviennent souvent de leurs rêves ont un temps d'éveil cumulé plus important au cours de leur sommeil que ceux qui s'en souviennent moins. En moyenne, les grands rêveurs ont des éveils d'environ deux minutes alors que les petits rêveurs ont des éveils d'environ une minute. Ce sont des éveils courts dont on ne se souvient pas forcément au réveil. Comme il y a plus d'éveil dans le sommeil des grands rêveurs, les gens se disent que leur sommeil est perturbé. Or ce n'est pas du tout le cas. » Autrement dit, si vous vous souvenez parfaitement de vos rêves au réveil, c'est probablement parce que vous vous êtes réveillé à plusieurs reprises au cours de la nuit, sans en avoir conscience.

Ce qui explique en partie pourquoi, en général, les « grands rêveurs » sont plus sensibles aux stimuli extérieurs pendant leur sommeil, selon plusieurs études. En faisant entendre des sons, parfois familiers (par exemple des prénoms), à des personnes endormies, on a pu constater que celles qui se souvenaient davantage de leurs rêves étaient aussi celles qui avaient eu la réponse cérébrale la plus ample à ces stimuli. Les neurosciences expliquent désormais pourquoi : dans une étude publiée l'année dernière, des chercheurs de l'INSERM ont montré que les régions du cerveau les plus impliquées dans l'orientation de l'attention vers les stimuli extérieurs, le cortex préfrontal médian et le carrefour temporo-pariétal, étaient très actives pendant la phase de sommeil chez les grands rêveurs. « Cela explique pourquoi les grands rêveurs réagissent davantage aux stimuli de l'environnement et se réveillent plus au cours de leur sommeil que les petits rêveurs, précise encore Perrine Ruby. C'est d'ailleurs probablement pour cela qu'ils mémorisent mieux leurs rêves. En effet, le cerveau endormi n'est pas capable de se rappeler d'une nouvelle information, il a besoin de se réveiller pour pouvoir le faire. »

La clarté de nos souvenirs dépend également de la phase du sommeil au cours de laquelle nous nous réveillons. La plupart des rêves surviennent au cours du sommeil paradoxal, et on a donc plus de chances de se souvenir d'un rêve si l'on se réveille lors d'une phase de sommeil paradoxal. Le premier homme à avoir fait cette découverte était un sadique, par ailleurs professeur au collège de France, nommé Alfred Maury, dont les expériences, menées au milieu du XIXème siècle, consistaient à réveiller des gens à intervalles réguliers pour voir ce que ça faisait et les forcer à raconter leurs rêves (ce qui, potentiellement, était assez gênant). Et lorsque nous rêvons, nos yeux bougent énormément ; c'est ce qu'on appelle une phase REM (« rapid eye movement », ou « phase de mouvements oculaires »). Ces phases durent en général 20 à 25 minutes, séparées par des intervalles de 90 minutes. Si on se réveille pendant l'une de ces phases, on a 80% de chances de se rappeler de son rêve, contre 7% si on se réveille en plein sommeil profond, comme l'a montré le chercheur américain William C. Dement dans les années 1950.

Par ailleurs, les rêves qui surviennent pendant le sommeil paradoxal ont plus tendance à être dotés d'une intrigue complexe et de personnages reconnaissables et, donc, d'être mémorisables. À l'inverse, les « rêves » qui surviennent pendant les autres phases de sommeil prennent davantage la forme de simples pensées, d'instants fugaces, de vagues rappels (« j'ai pensé que j'achetais du pain »), qu'on ne considère pas habituellement comme de véritables rêves. À noter que le sommeil paradoxal existe également chez les mammifères placentaires, les marsupiaux et les oiseaux, ce qui signifie que les kangourous rêvent probablement, et se rappellent peut-être même de leurs rêves, ce qui doit générer un certain malaise lorsqu'un kangourou mâle a rêvé qu'il se glissait dans la poche ventrale d'une femelle croisée le lendemain matin au petit déjeuner.

"Non mais je te jure, t'étais dans mes bras et tu me touchais les oreilles..." Image : Flickr.

Supposons maintenant que vous soyez le genre de personne qui se souvient rarement de ses rêves, et qui en conçoit une certaine frustration, ne serait-ce que parce que ça ferait un bon sujet de conversation avec Julie (astuce : ne lui dites jamais que vous avez rêvé d'elle, c'est ce que font les gens super lourds et les gens qui vont en prison). Nous avons déjà établi que ce n'était pas grave, et que ça n'avait a priori rien à voir avec la qualité de votre sommeil. Si vous souhaitez malgré tout faire entraîner votre remémoration onirique, vous pouvez toujours mettre un réveil plusieurs fois dans la nuit, à intervalles irréguliers, ce qui améliorera sensiblement vos chances de vous souvenir du rêve que vous étiez en train de faire avant que la sonnerie honnie se fasse entendre. Mais si vous préférez dormir à peu près correctement, une autre solution existe : vous forcer, chaque matin, à noter consciencieusement les quelques bribes de souvenirs que vous pouvez avoir. En faisant ainsi travailler votre mémoire, il y a de fortes chances qu'elle s'améliore rapidement, et que votre cerveau apprenne à stocker les images de vos rêves les plus fous, mais aussi de vos cauchemars les plus affreux.

Ce qui nous amène à une dernière question : faut-il vraiment se souvenir de ses rêves ? Pas selon Platon, pour qui le rêve est un lieu où nos désirs les plus honteux se réalisent. « Il y a en chacun de nous […] des désirs terribles, sauvages, déréglés, et cela est mis en évidence par les songes. », écrit-il dans La République. Une analyse partagée par la psychanalyste Nicole Fabre : « Dans le sommeil, notre inconscient exprime ce que nous ne savons pas ou ce que nous n'osons pas dire : nos désirs, nos troubles, nos angoisses… Le rêve camoufle les informations qu'il porte en lui derrière des images banales ou, au contraire, extraordinaires, afin de nous protéger de la crudité de nos pulsions. Mais si notre besoin de contrôle prend le dessus, alors nous refusons, inconsciemment, de nous laisser surprendre par ces révélations qui pourraient nous effrayer. » Les lèvres de Julie valent-elles vraiment trois années de psychanalyse, à 30€ minimum la séance ? Libre à chacun d'en juger.