Les cryptomonnaies ont toujours été un truc de riches

On nous avait promis que le Bitcoin allait rendre le contrôle de l'argent au peuple. Mais plus le temps passe, plus il ressemble à un truc inventé par et pour les riches.

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24 avril 2018, 8:27am

Image : Shutterstock

L'année dernière, la spéculation a fait exploser la valeur des cryptomonnaies. Le temps où leurs pionniers cherchaient à les imposer comme des alternatives démocratiques et populaires à la finance traditionnelle semblent désormais bien loin. Peu à peu, nous comprenons : les cryptomonnaies ont toujours été une histoire de riches décidés à devenir plus riches encore.

En 2013, par exemple, WIRED écrivait que le Bitcoin pouvait sortir les sans domicile fixe de la misère une bonne fois pour toutes. Quelques mois plus tard, le même auteur publiait un article intitulé : « Les sans-abri se disent qu'ils auraient dû s'affamer plutôt que dépenser leur bitcoins. » Là, il explique que les SDF « grattent » des bitcoins en utilisant des services qui les distribuent contre l'accomplissement de tâches répétitives, notamment regarder de la publicité. Toute la tristesse de l'article peut être résumée en une phrase : « Ils utilisent encore Bitcoin Tapper, une application mobile qui lâche une fraction de bitcoin si vous passez des heures à tapoter une icône, encore et encore. »

Le rêve de l'égalité par le Bitcoin, c'était donc ça : des SDF qui appuient sur un bouton pendant des heures dans l'espoir de gagner quelques sous.

Vanter l'altruisme du Bitcoin en invoquant la cause des sans-abri est une pratique plutôt répandue dans la presse américaine. En 2017, un article consacré à un SDF qui avait récolté 0.35842588 BTC (654 euros à l'époque, presque 2 500 aujourd'hui) en quatre heures avait fait le tour des forums de cryptomonnayeurs. La dernière transaction effectuée depuis son portefeuille remonte à août 2017. Est-il mort ? Bien portant ? Nous n'en saurons sans doute jamais rien.

Les charités qui tentent de faire le bien à l'aide de cryptomonnaies existent. Bail Bloc, par exemple, utilise la puissance de son réseau d'ordinateurs de minage pour payer la caution des détenus les plus pauvres. Le Pineapple Fund se targue d'avoir donné « 86 millions de dollars (70 millions d'euros, ndlr) à des oeuvres de charité. » Sean's Outpost, une organisation d'aide aux SDF de Pensacola, en Floride, accepte les donations en Bitcoin. C'est cool. Cependant, face à la réalité du Bitcoin et de ses principaux investisseurs, ce n'est rien.

Connaissez-vous Erik Finman ? Ce millionnaire de 19 ans possède environ 400 bitcoins. Finman a été salué par la presse pour avoir investi 800 euros dans le Bitcoin en 2011. Ces 800 euros étaient un cadeau de sa grand-mère. Les médias lui ont demandé de partager ses conseils d'investissement à plusieurs reprises. Tout ça pour un pari qu'il a tenté à 12 ans avec l'argent de quelqu'un d'autre. En janvier dernier, le New York Times a publié un article qui dresse le portrait d'individus devenus riches grâce aux cryptomonnaies. Sans surprise, la plupart sont des professionnels de la tech. L'un d'entre eux a même trouvé le moyen d'investir 400 000 dollars dans l'Ethereum à l'époque où ce dernier valait 60 centimes d'euros. Aujourd'hui, il vaut presque 500 euros.

Tout le monde peut investir dans le Bitcoin. Seulement, plus vous investissez, plus vous gagnez — au moins tant que les prix grimpent. Les parieurs rapides et imposants ont l'avantage.

Les nouveaux riches des cryptomonnaies étaient souvent déjà riches au moment où ils ont investi. Beaucoup avaient une belle carrière dans la tech. Avant, ils pouvaient s'acheter des Audi ; aujourd'hui, ils se rabattant sur les Lamborghini. Comme ils n'ont plus besoin de travailler pour une boîte, ils montent la leur. Les frères Winklevoss, qui trônent sur le classement Forbes des cryptomonnayeurs les plus riches du monde, ont acheté 9 millions d'euros de bitcoins en 2013. C'est 1% de la masse monétaire totale du Bitcoin. Les Français épargnent en moyenne 1 190 euros par an. Sachez aussi que 40% du marché du Bitcoin est détenu par 1 000 personnes.

Comble de l'ironie, le Bitcoin est toujours présenté comme une alternative populaire au système monétaire gouvernemental. Le problème, c'est qu'il est encore plus centralisé et beaucoup plus difficile à obtenir que la monnaie fiduciaire. En fait, peut-être qu'il a été créé pour finir comme ça : le Bitcoin est moins une monnaie qu'une manière d'enrichir ceux qui se prennent pour des outsiders, des loups solitaires abandonnés par la société, mais qui ne sont finalement qu'un autre genre d'élite. Vinay Gupta, le co-fondateur d'Ethereum, déclarait récemment sur Twitter : « Aujourd'hui, les cryptomonnaies sont une forme de défection des élites. »

La blockchain, le système qui détermine à quel point il est difficile pour un ordinateur de vérifier le prochain bloc de données et ainsi de recevoir une récompense en bitcoins, est de plus en plus complexe. Peut-être est-ce une manière de protéger le Bitcoin contre les attaques, mais aussi de renforcer le pouvoir des early adopters. Le libéralisme du marché du minage de bitcoins a déjà permis à une entreprise multimilliardaire de prendre le contrôle d'environ 40% du réseau. Ceux qui souhaitent concourir avec elles sont souvent obligées de lui acheter leur propre matériel de minage. Ce qui semble bien vain : plus une opération de minage dispose d'ordinateurs, plus elle est susceptible de dominer ses concurrents. Quant aux options proposées aux cryptomonnayeurs défavorisés, notamment le cloud mining, elles sont rongées par les arnaques.

L'adoration libertarienne pour les cryptomonnaies est bien connue. Elle est fille d'un goût immodéré pour les transferts financiers sans structure, contrôle ou régulation, et d'une conception méritocrate du monde : ceux qui gagnent « le méritent », ceux qui perdent « ne méritaient pas de gagner ». Matthew Mellon, l'un des early investors de Ripple, incarne parfaitement cet esprit : « [Mon investissement dans Ripple s'est transformé en] 800 millions d'euros pour rien, ou presque, a-t-il déclaré à Forbes en février dernier. En vérité, je mérite cet argent, parce que j'ai été le seul à oser lever la main. »

Les cryptomonnaies forment un multivers profondément lié à la pensée d'Ayn Rand. Dans Capitalism : The Unknown Ideal, la philosophe assure : « Chaque fois qu'un gouvernement intervient dans l'économie, c'est pour fournir des bénéfices indus et obtenus par la force à des hommes qui ne le méritent pas aux dépens d'autres hommes. » Pas étonnant, dès lors, que certains investisseurs cherchent des méthodes d'évasion fiscale après avoir récolté les fruits de la plus belle année des cryptomonnaies (en terme de prix). Certains n'ont tout simplement pas payé leurs impôts. Ces gens pensent probablement que personne ne devrait être imposé, mais c'est une autre histoire.

Toutes ces tendances accélèrent. Les nouveaux tokens et cryptomonnaies, même dotés des meilleures intentions, sont souvent financés par des préventes privées. Ces événements sont réservés à des individus prêts à investir des centaines de milliers, voire des millions d'euros. Ce qui permet à ces investisseurs déjà riches de devenir encore plus riches si la valeur de la cryptomonnaie décolle après son ouverture au public. Les préventes privées de Telegram sont la conclusion logique de ce système : tout ceci n'est qu'une vaste machine à enrichir les fonds d'investissement et les investisseurs déjà millionnaires. Dans le monde des cryptomonnaies, ceux qui réussissent ne sont tenus d'être plus intelligents que vous, juste mieux lotis financièrement.

Par nature, les cryptomonnaies sont grotesques et injustes. Pour ceux qui ont des centaines de millions d'euros à investir, elles sont un genre de casino en plus facile. Si vous avez l'assise nécessaire, les jeux qu'elles proposent peuvent même être trafiqués en votre faveur. C'est une nouvelle manière d'investir, un gigantesque buffet à liquidités qui mêle la vitesse de vente des bourses publiques aux évaluations arbitraires des sphères start-up.

Pour le reste du monde, les cryptomonnaies sont un genre de loterie qui s'arrête rarement, un bal d'investisseurs furieux qui se jettent dans des marchés nés de la dernière pluie. Au coeur, ils ont l'espoir d'avoir mis la main sur le prochain Bitcoin. Pour eux, les cryptomonnaies sont un puis obscur et glissant. Les barrières à l'entrée sont plus basses, la ruine plus proche. Au moment où ces individus ordinaires entrent dans la course, ils n'ont déjà plus la moindre chance de gagner un sou. Les méthodes qui promettent des millions de dollars à partir de rien finissent souvent comme ça.

L'histoire des cryptomonnaies ressemble fort à l'histoire du capitalisme américain : avoir assez d'argent pour acheter une usine est toujours un meilleur plan que travailler dans une usine. Les plupart des cryptomonnayeurs qui ont réussi avaient les moyens de placer et perdre un pari sur un actif extrêmement risqué. Ceux qui ont tiré le numéro gagnant n'ont eu qu'à prétendre qu'ils avaient vu le futur.

Les exemples ne manquent pas. Chris Larsen, le co-fondateur de Ripple, est un serial entrepreneur de la tech depuis les années 90. Le riche investisseur Barry Silbert est l'ancien patron de SecondMarket, une start-up financière évaluée à 200 millions de dollars pendant son service. Même les histoires de « personnes ordinaires » devenues riches grâce à un investissement dans le Bitcoin cachent souvent un privilège. Dans la plupart des cas, il s'agit de quelques milliers d'euros sortis de nulle part et prêt à être dilapidés.

Les cryptomonnaies ne sont pas le futur. Elles sont le présent et le passé. C'est le même morceau joué sur une autre tonalité et avec un tempo plus rapide, une manière pour les bien lotis de gagner encore plus. La blockchain nous apportera peut-être de bonnes choses, mais les monnaies qui se sont développées grâce à elle n'existent que pour multiplier les richesses de ceux qui en ont le moins besoin.