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Le cadeau empoisonné de l’Internet national iranien

Un nouveau rapport du groupe de défense des droits de l’homme Article 19 a examiné la politique numérique de l’Iran.

Le projet de l'Iran d'isoler et de surveiller tous les services Internet du pays va grandement limiter la capacité des Iraniens à s'exprimer librement en ligne, selon un rapport publié dans le cadre de la campagne pour liberté d'expression du groupe Article 19.

Le rapport, intitulé L'étau se resserre : sécurité et censure sur Internet en Iran, souligne les objectifs trop larges et souvent contradictoires du Projet Internet national, annoncé il y a dix ans sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad et qui devrait être achevé en 2019.

À un niveau purement technique, le projet consiste à améliorer les infrastructures de communication existantes afin d'accélérer le développement des Technologies de l'information et de la communication (TIC) et la croissance économique. Cela passera par le déploiement de 12 000 km de fibre optique, par l'amélioration de la pénétration d'Internet dans les zones rurales, et par le développement de connexions 20Mbps dans les sept plus grandes villes du pays (en comparaison, les zones urbaines du Royaume-Uni possèdent des connexions dont la vitesse n'excède pas 50Mbps).

Dans le même temps, le système d'IP iranien opèrera une transition du protocole IPv4 au protocole IPv6, ce qui en fera un leader pour l'implémentation de ce nouveau standard dans la région. Cela permettra par la même d'augmenter le nombre d'IP attribuables de manière significative.

« L'achèvement de ce projet dans sa forme actuelle aura un impact démesuré sur les utilisateurs d'Internet en Iran. »

Mais l'objectif principal de ce projet est de séparer l'Internet iranien du web international. Et surtout, de « protéger » les iraniens du contenu politiquement ou culturellement subversif en centralisant de l'acheminement de toutes les communications pour organiser une surveillance totale.

Reza Taghipour, ministre des technologies de l'information et de la communication entre 2009 et 2012, a déclaré à l'Agence d'information iranienne Mehr que « la séparation de l'internet propre et de l'Internet souillé interdira l'utilisation du web pour des motifs qui contredisent nos principes éthiques. » Une déclaration dans la ligne droite de la loi sur la censure en ligne introduite par la législation sur les crimes informatiques en 2010. Elle criminalise les infractions allant contre la « moralité et la chasteté publique et » la « diffusion de mensonges, » légitimant ainsi la censure des critiques contre le régime et ses valeurs profondément conservatrices.

« Le développement d'une meilleure infrastructure nous permettra certes d'avoir un accès Internet plus rapide », a déclaré David Diaz-Jogeix, directeur des programmes chez Article 19. « Cependant, l'objectif est avant tout de restreindre l'accès au web global et de collecter des informations privées sur les Iraniens. L'achèvement de ce projet dans sa forme actuelle aura un impact démesuré sur les utilisateurs d'Internet en Iran, et limitera considérablement la liberté d'expression. »

Dans le but d'exercer son contrôle sur Internet dans le pays, le gouvernement iranien entend rassembler le plus de serveurs et de services d'hébergement utilisés par les iraniens à l'intérieur des frontières du pays. Selon les statistiques publiques publiées par le Ministre iranien des technologies de l'information et de la communication, 40% du contenu visité par les iraniens est déjà hébergé en Iran ; le gouvernement a l'intention de porter ce chiffre à 80% le plus rapidement possible.

Pour cela, en plus des fournisseurs de contenu nationaux tels que le YouTube iranien Aparat et le réseau social Cloob, le gouvernement a financé la création de fournisseurs d'emails, de moteurs de recherche, de services institutionnels en ligne, et même d'un navigateur national open source basé sur Firefox. En outre, l'accès sélectif aux services internationaux permet de pousser les iraniens vers ces alternatives nationales (Youtube ou Facebook par exemple sont très lents en Iran, à dessein) ; les plateformes deviennent ainsi beaucoup plus faciles à contrôler.

Ironiquement, le rapport d'Article 19 suggère que la construction d'un réseau de filtrage et de surveillance a été promu comme une initiative nécessaire pour protéger citoyens contre la surveillance des autres pays. Les membres de la police et des renseignements iraniens craignent que les Etats-Unis n'interceptent les communications passant par leurs data centers, explique Diaz-Jogeix. Des craintes renforcées par l'affaire Snowden.

« Le fait que les États-Unis, le Royaume-Uni, et les autres gouvernements des 'Cinq Yeux' (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) avaient déployé des programmes de surveillance de masse hors du cadre légal n'a pas seulement affecté la vie privée et la liberté d'expression à l'intérieur de ces pays ; leurs politiques ont inspiré des pratiques de surveillance dans d'autres pays, y compris en Iran, » ajoute-t-il. « Ces gouvernements, qui se targuaient d'être des modèles de promotion de la liberté, ont encouragés l'Iran à élaborer son propre récit sur la nécessité de la surveillance et de la censure. »

« Le Projet Internet national encourage l'établissement d'un état tout puissant qui surveille ses citoyens et bloque toute information en provenance de sources extérieures au pays. »

Depuis ses débuts, Le Projet Internet national a souffert de nombreux retards ; il ne sera pas terminé avant 2019 selon les estimations les plus optimistes. On sait néanmoins que le gouvernement iranien a consacré des centaines de millions de dollars à la poursuite de son développement, dépensant environ 285 millions de dollars lors de la seule année 2015, selon Article 19.

Même si le projet est en cours, il reste encore une chance d'aiguiller l'Iran vers plus d'ouverture et de souplesse. Le rapport recommande que les gouvernements et les agences dédiées au numérique à travers le monde fassent pression sur l'Iran afin que le pays respecte les droits de ses citoyens. Il encourage aussi les investisseurs étrangers et les entreprises installées en Iran à intervenir pour faire respecter les droits de l'homme.

« Nous exhortons les entreprises du numérique à participer de manière constructive aux débats relatifs à l'accès à Internet en Iran, et surtout, nous leur demandons de ne jamais prendre part à la surveillance et à la censure organisées par le gouvernement iranien, quelles que soient les pressions exercées par celui-ci, » ajoute Diaz-Jogeix

Jusqu'ici, la jeune génération iranienne, mieux éduquée que les précédentes et férue d'informatique, a montré qu'elle était capable de contourner la censure. Cependant, les restrictions imposées par le gouvernement en terme de vitesse et de trafic Internet risquent de pousser davantage de gens vers l'utilisation de services nationaux, pour des raisons pratiques.

« Alors qu'un iranien particulièrement doué en informatique trouvera toujours un moyen de contourner ce fameux Internet national, mais nous ne savons pas à jusqu'à quand cela pourra durer, » explique Diaz-Jogeix. « Nous savons déjà que les autorités iraniennes ont les moyens de ralentir ou 'd'éteindre' Internet à des moments critiques, par exemple lors des élections. Le Projet Internet national ira encore plus loin. Il encourage l'établissement d'un état tout puissant qui surveille ses citoyens et bloque toute information en provenance de sources extérieures au pays. »

La population iranienne entretient déjà une grande familiarité avec le web. Il est donc peu probable que l'Iran réussisse à devenir aussi hermétique que la Corée du Nord et son réseau Kwangmyong. Mais même si le filtrage et la censure demeurent imparfaits en Iran, un tel niveau d'interventionnisme a de quoi rendre pessimiste sur le futur de la liberté d'expression dans le pays.