Illustration: Nate Milton

Jack Herer, White Widow : les variétés de weed sont-elles vraiment différentes ?

Plus ou moins sativa et indica, toutes les variétés de cannabis promettent des effets différents. Malheureusement, même les meilleures d'entres elles sont probablement des arnaques.

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juil. 13 2018, 8:25am

Illustration: Nate Milton

An de grâce 2018. Bon nombre de grandes villes américaines disposent désormais de dispensaires à cannabis. Ces commerces d’un genre nouveau ont introduit un dilemme d’un genre nouveau dans la vie de nos amis d’outre-Atlantique : choisir une variété de weed.

En France, c’est facile ; tu prends ce que le dealos te propose et tu te tais. Aux États-Unis, de véritables sommeliers de la weed se sont emparés du business. Une conversation typique dans un dispensaire ressemble à peu près à ça :

Vendeuse : Mon dude, aujourd’hui on a de la Jack Herer, une variété à dominante sativa qui procure une défonce cérébrale et bavarde, et de la Banana Clip, un hybride presque parfait qui mêle le fourmillement de l’indica aux effets de la sativa. Nous avons aussi de la God’s Green Crack et de la Mango Dream.

Moi, en pensée : Hmmm, quelles conneries.

Moi, en vrai : De la Banana Clip, s’il vous plaît.

Une dégustation gratuite (oui) m’a permis de découvrir que la Banana Clip ressemblait fort à une variété que j’avais inhalé par le passé, soi-disant « presque pure ». Autre détail troublant : je n’ai trouvé aucune trace de la Banana Clip sur le web. Je suis prêt à parier qu’il s’agissait en fait d’AK Banana. Que s’est-il vraiment passé dans ce dispensaire ? Je me le demande encore. Était-ce seulement la réalité ?

Malheureusement, pas tout à fait : d’un point de vue scientifique, les variétés de cannabis sont largement du bullshit.

Qu’est-ce qu’une variété de cannabis ?

Petit retour en arrière. Pour les non-initiés, on parle d’une « variété » de cannabis pour désigner un hybride issu d’un croisement génétique entre les deux principaux types (supposés) de weed, la sativa et l’indica. Toutes les variétés promettent des effets physiques différents, mais les stoners se plaisent à répéter depuis des temps immémoriaux que les sativas procurent un high cérébral et éveillé quand les indicas vous arriment au canapé devant pour un marathon de documentaires animaliers.

La plupart des collègues et amis que j’ai interrogés m’ont indiqué qu’ils croyaient à la différence indica-sativa. Certains ont même déclaré qu’ils préféraient certaines variétés, comme la Jack Herer. Un intervenant, qui a demandé à être designé sous le pseudonyme de « Doug », a déclaré qu’il préférait les variétés de sativa « pures ».

Comment les dispensaires influencent-ils le nom des variétés ?

La plupart des personnes sondées m’ont dit qu’elles ne se souciaient pas de ce qu’elles fumaient avant l’arrivée des dispensaires — de la weed était de la weed, un point c’est tout. Les variétés n’existaient pas.

Cette ignorance bienheureuse est peut-être liée au fait que, d’un point de vue sicentifique, les différences génétiques entre une variété de weed à 70% indica et 30% sativa et inversement sont vraisemblablement inexistantes. Autrement dit, les oenologues de la weed racontent des bobards. Une étude réalisée en 2015 par des scientifiques canadiens a montré que la proportion indica-sativa annoncée pour 81 variétés de weed cadrait rarement avec leur véritable profil génétique.

« Ils donnent des noms comme Purple Kush, mais Purple Kush ne veut absolument rien dire, proteste le professeur de diversité génétique dans l’agriculture et co-auteur de l’étude Sean Myles, joint par téléphone. Il y a peu d’exceptions et la correlation est tellement faible que mettre des chiffres sur un sac et déclarer « Voici un hybride indica-sativa à 50/50 » est franchement, franchement douteux. »

La plupart des chalands pensent sans doute que les variétés similaires au niveau génétique ont des noms similaires. Malheureusement, ce n’est pas forcément vrai non plus. Par exemple, les variétés en « haze » sont supposés plus riches en sativa. Dans l’étude canadienne de 2015, cependant, la variété Domina Haze apparaît plus proche de variétés présentées comme à dominante indica, notamment la Master Kush ou la King’s Kush. 35% des variétés testées par les chercheurs sont apparues plus proches de variétés au nom différent que de variétés au nom similaire.

« Quant vous allez chez l’épicier et que vous voyez des pommes marquées comme des Honeycrunch, vous vous attendez à acheter des Honeycrunch, rouspète Myles. Pas question pour le commerçant de mettre des McIntosh dans le bac. »

« C’est dingue, complètement fou, continue-t-il. Franchement, aucune autre industrie que celle du cannabis ne pourrait s’en tirer comme ça. »

Les différentes variétés de cannabis ont-elles des effets différents ?

En bref, oui. Cependant, scientifiquement, nous ne savons pas pourquoi ni comment. En fait, nous ne savons même pas si les sativas et les indicas existent dans des formes pures.

« Nous ne savons pas vraiment si l’indica et la sindica existent dans leurs formes les plus pures, explique Myles. Rien de ce que les botanistes ont décrit dans la nature n’a pu être confirmé comme étant 100% sativa ou indica. Cette plante est passée entre de nombreuses mains humaines au fil de nombreux millénaires. »

Pour Myles, désigner certaines choses à l’aide des mots « indica » et « sativa » n’est pas complètement délirant quant à leurs caractéristiques physiques et effets psychoactifs. Cependant, sachant que nous ne savons pas à quoi ressemblait le cannabis d’il y a 5 000 ans, nous ne savons ce qu’est vraiment une sativa ou une indica « pure » au niveau de l’ADN.

De fait, les hybrides de sativas et indicas « pures » n’existent sans doute pas. Différents travaux scientifiques suggèrent néanmoins que les plantes d’ascendance sativesque présentent des niveaux de tétrahydrocannabinol que les descendantes d’indicas, plus riches en CBD. La différence entre ces deux molécules est plutôt claire : le THC défonce, pas le CBD. On ne sait pas encore très bien ce que fait le CBD sur le cerveau humain, mais une étude de 2008 suggère qu’il pourrait permettre de réduire l’anxiété causée par l’ingestion de THC.

La quantité de tétrahydrocannabinol et de cannabidiol dans la weed

Myles pense qu’il est plus exact de placer la weed sur une échelle sativa-indica et que la bonne manière de décrire une plante dépend de son taux de CBD-THC, pas de ses ancêtres. Les cultivateurs de cannabis médical approuvés par le gouvernement américain, par exemple, ne baptisent pas leurs variétés en fonction des variétés disponibles dans la rue et mentionnent les taux de THC et CBD. C’est le cas de Bedrocan.

Plutôt que de dire à quelqu’un qu’il est sur le point de fumer de la Purple Kush, mieux vaut dire qu’il est sur le point de fumer de la « Bedrobinol », une marque déposée de Bedrocan. La plante en question contient 13,5% de THC et moins d’un pourcent de CBD. C’est moins drôle, c’est sûr, mais c’est plus clair.

Faire le tri dans le nom et les effets des différentes variétés disponibles ne sera pas une monce affaire. Un minutieux travail de classification génétique et une standardisation de la création de nouvelles variétés seront nécessaires. Myles espère qu’une plus grande acceptation (et la légalisation, surtout) du cannabis aideront à cela.

« À mesure que nous légitimons la consommation de cannabis, la science s’adapte — nous n’allons pas rester dans l’obscurité pour toujours, affirme-t-il. Un jour, vous pourrez entrer dans un dispensaire, commander de la Lemon Skunk, et être sûr qu’il s’agit de Lemon Skunk. » Ou de Banana Clip.