Des utopies pour souris ont prédit l'effondrement de notre société

Un demi-siècle après sa conclusion, l’expérience apocalyptique de John Calhoun sur la surpopulation chez les rats hante toujours les scientifiques.

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nov. 16 2018, 11:58am

© Vin Catania / AFP

Universitaires, responsables politiques, leaders religieux, gourous… De Thomas More à Benoît Hamon, cela fait presque 450 ans que l’humanité s’interroge sur la faisabilité de l’utopie, mais rares sont ceux à être allés aussi loin que John Bumpass Calhoun. Le 9 juillet 1968, dans les locaux de l’Institut national de la santé mentale (NIMH) de Bethesda, dans le Maryland, Calhoun place huit souris dans une boîte au plafond ouvert, de la taille d’un petit box de stockage (1,30m de haut, 2,50m de côté). À l’intérieur, les rongeurs découvrent un véritable paradis que l’éthologue perfectionne depuis près de vingt ans. Eau et nourriture en abondance, climat idéal, des centaines de nids douillets à disposition, aucun prédateur et surtout une tranquillité absolue. Nom de code de l’expérience : Univers 25.

Au-dessus de la boîte, Calhoun observe. Grâce à ses 24 tentatives précédentes, débutées en 1947 dans le jardin de sa maison de Baltimore, il sait à peu près à quoi s’attendre : le jardin d’Eden va rapidement se transformer en une mégalopole infernale. Et en effet, l'Univers 25, le plus grand, le plus sophistiqué et le plus luxueux des paradis pour rongeurs, ne tarde pas à vriller de la pire manière. En octobre, la première génération de souriceaux voit le jour. La population double tous les deux mois, d'abord en parfaite harmonie. En août 1969, l'Univers 25 atteint les 620 individus et sa croissance ralentit. 560 jours après le début de l’expérience, l'utopie atteint sa population maximale de 2 200 animaux. Au jour 600, les souriceaux ne survivent plus. La dernière naissance a lieu au jour 920 et l’expérience prend fin en 1973.

Au zénith de son activité, l'Univers 25 ressemblait à ça : au centre de la boîte, des centaines de mâles hyper-agressifs, incapables de trouver une partenaire, passent le temps en buvant, mangeant et s’entre-tuant. Excédées par la promiscuité, les maladies et la saleté, les femelles qui parviennent à mener leurs grossesses à terme changent sans cesse de nid, oubliant parfois leur progéniture derrière elles. Dans des appartements de luxe gardés par des mâles, un groupuscule de femelles adultes et d'adolescents nées dans ce contexte anormal se tient loin de la société. Abrutis par l’intolérable pression du monde extérieur, elles n'ont aucune envie d'échanger ou de se reproduire. Cette population échappe au cannibalisme qui finit par ravager l'Univers 25. Cependant, elle reste marquée à jamais. Transplantées dans un univers social « normal » à la fin de l’expérience, ces bêtes, comme mortes intérieurement, se révèlent incapables de faire quoi que ce soit, excepté entretenir leur apparence physique, manger et dormir. John B. Calhoun les surnommait « beautiful ones » car leur fourrure n'avait pas été abîmée par le chaos de l'Univers 25.

Des souris et des hommes

Calhoun publie un article sur l’Univers 25 en 1973. Cependant, il ne fait qu'y répéter ce qu’il a déjà écrit une décennie plus tôt, en 1962, dans Population density and social pathology. En pleine phase d’urbanisation massive, cette première étude sur les conséquences sociales de la surpopulation avait connu un succès phénoménal, au point d'être désignée comme l'une des « quarante études qui ont changé la psychologie ». Calhoun et ses rats deviendront aussi iconiques que Pavlov et son chien, Milgram et sa prison ou Rorschach et ses tâches d’encre.

L’étude de 1962 est taillée pour la postérité : Calhoun n’hésite pas à faire de ses rats une métaphore de la condition humaine — « Je parlerai largement de souris, mais mes pensées vont vers l’homme », écrit-il —, cite allègrement des passages apocalyptiques de la Bible et trouve un nom idoine pour sa dystopie urbaine, le « cloaque comportemental ». La dénomination reste, et la thèse centrale de l’étude avec : l’homme, tout animal social qu’il soit, a besoin d’espace physique et psychologique, sans quoi l’autodestruction guette. Pendant des décennies, le travail de Calhoum restera la pierre angulaire de la sociologie urbaine et influencera architectes, designers, urbanistes et psychologues. Plusieurs œuvres de science-fiction, notamment Soleil vert ou 2000 AD, reprendront la dystopie à leur compte.

Avec le passage au 21e siècle, le travail de Calhoun a connu un regain d’intérêt paradoxal. D’une part, certains internautes le brandissent désormais régulièrement comme une sorte de tocsin annonçant l’effondrement de nos sociétés. Les hikikomori japonais, ces adolescents qui décident de disparaître dans leur chambre pour survivre psychologiquement à l’intense pression sociale imposée par leur culture, sont perçus comme des versions humaines des « beautiful ones », tout comme les hommes dits « herbivores », ces Japonais qui se contrefoutent de l’impératif sexuel. En Europe, les NEET (cette frange de la population qui ne s’intègre a aucun système institutionnel) seraient une autre version des « beautiful ones ».

Qu’on veuille expliquer le mouvement Incel ou prouver l’effondrement imminent des sociétés urbaines, l’ombre de l’Univers 25 plane sur les forums de discussion. La tentation anthropomorphique est presque irrésistible… Mais l’être humain n’est pas, et ne sera jamais, une souris. En situation de promiscuité, il sait gérer. En 1975, déjà, le psychologue Jonathan Freedman avait organisé une expérience similaire avec des étudiants… Sans observer le moindre effet négatif. En 2008, l’historien médical Edmund Ramsen offrait une analyse bien plus nuancée des résultats de Calhoun, expliquant que tous les rats n’étaient pas devenus dingues. La clé, selon lui, réside dans la gestion de l’espace individuel : ce qui rend fou, ce sont les interactions sociales subies en permanence. L’enfer, c’est parfois donc bien les autres, mais c’est aussi et surtout l’inégalité de distribution des ressources. Qu’on soit un rat de laboratoire ou un esclave du capitalisme.

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