La nature est violente, et on ne peut rien y faire

Il n'y a rien de plus narcissique que de croire que nous pouvons changer la nature et la rendre inoffensive.

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17 décembre 2015, 10:00am

Lorsqu'il est question d'environnement, on a souvent tendance à laisser parler nos tripes, et chacun, quelle que soit sa sensibilité, fait souvent référence à des concepts vagues tels que « l'harmonie » de la nature et ce qu'il est « bien » ou « mal » de faire aux êtres vivants. L'"effet Bambi", couplé à d'autres représentations très réductrices de ce qu'est l'écologie, ont fait émerger en Occident une vision de la nature comme un espace calme et placide. En réalité, la nature est éminemment brutale.

Dans un article récent publié par Vox, un contributeur nommé Jacy Reese a avancé un nouvel argument radical venant s'ajouter à la longue liste des plaidoyers larmoyants pour la défense de l'environnement : les hommes devraient désormais agir pour prévenir toute forme de souffrance chez les animaux sauvages.

S'appuyant sur l'émotion suscitée par l'histoire de Cecil le lion et le débat qui s'en est suivi sur la chasse au trophée, Reese affirme que notre devoir envers les animaux dépasse le simple cadre de la souffrance que nous, humains, leur faisons subir, et que nous devons éradiquer les « souffrances naturelles » dont ils sont victimes, telles les maladies ou les blessures que les prédateurs infligent à leurs proies. Il montre ainsi bien involontairement à ses lecteurs pourquoi une approche aussi anthropocentrée de l'environnement est à la fois téméraire, arrogante, et souvent éminemment destructrice.

C'est le summum du narcissisme que de croire que les hommes sont capables de saisir toute la complexité d'un écosystème et de le modifier drastiquement.

Reese n'explique ni en quoi il est de notre devoir moral de mettre un terme aux souffrances animales, ni à quelles formes de souffrances nous devrions nous attaquer en premier. En mobilisant des exemples racoleurs faisant mention d'yeux arrachés et de venins terrifiants, il insiste longuement sur le cas de la douleur infligée par les prédateurs, que nous devrions naturellement soulager ; mais il ne suggère aucune méthode pour y parvenir. Ce n'est pas exactement surprenant : il n'est pas simple de s'opposer à la tendance naturelle de la nature à être « rouge de dent et de griffe », comme l'avait décrite Tennyson, en un paragraphe. En outre, même les meilleures intentions ne justifient pas l'arrogance qu'il y a à penser que les hommes peuvent bouleverser de fond en comble les principes qui gouvernent le monde biologique.

Dans une envolée rhétorique qui trahit la logique vaseuse de son article, Reese cite la « souffrance naturelle » omniprésente dans tous les écosystèmes comme un appel à l'action. Mais alors, y'a-t-il une hiérarchie de la souffrance ? Pour mettre un terme à celle des proies (par des réductions de population ou en les isolant des prédateurs), il faudrait affamer les carnivores. Un léopard vaudrait-il moins qu'une antilope ?

Il faut bien se nourrir. Image: Jon Connell/Flickr

L'hypothèse selon laquelle les humains seraient en mesure de bouleverser les mécanismes par lesquels l'énergie circule parmi les êtres vivants (individus, espèces, communautés), et par lesquels survient la sélection naturelle, est un exemple criant d'hubris. La croyance en notre compréhension totale des relations écologiques et en notre capacité à remodeler des aspects essentiels de notre environnement, a, historiquement, produit des résultats terrifiants.

Ne nous y trompons pas : c'est le summum du narcissisme que de croire que les hommes sont capables de saisir toute la complexité d'un écosystème et de le modifier drastiquement en vue d'un objectif désiré, en particulier lorsque celui-ci est guidé par de vagues notions de morale et d'empathie. Penser que les animaux sauvages doivent être vaccinés, par exemple, est très ethnocentrique ; Reese semble souhaiter que nous décidions du sort des animaux selon les mêmes standards que nous appliquons à nos congénères. Pas besoin d'être philosophe pour voir que ce type d'attitude supposément magnanime est une erreur. Un peu de pragmatisme et de sens de l'histoire suffiront. Quand les hommes se mêlent de ce qui les dépasse, des conséquences indésirables se produisent souvent rapidement.

L'épandage massif de DDT est un exemple classique : l'insecticide était considéré comme « propre » jusqu'à ce que l'on s'aperçoive qu'il décimait les populations d'oiseaux de proie. Des expérimentations allant de l'élimination pure et simple des prédateurs à la suppression des feux de forêt nous ont laissés dans un certain embarras écologique, sans solutions évidentes. Ce qui n'empêche pas Reese d'affirmer sans vergogne que « l'éradication des maladies chez les animaux sauvages aurait certainement le même effet que chez les populations humaines, permettant aux animaux de vivre plus longtemps et plus heureux. » Ce genre de raisonnement sur les bienfaits hypothétiques d'une intervention écologique a causé bien des problèmes par le passé. L'introduction du crapaud buffle en Australie était « censée » éliminer les populations de scarabées tout en préservant les autres espèces locales ; aujourd'hui, cette espèce venimeuse et envahissante est coupable de la disparition partielle ou totale de plusieurs prédateurs.

Dans l'écologie contemporaine – c'est-à-dire l'étude des relations entre les organismes et leur environnement – la prédation est supposée réguler les populations des différentes espèces et leur comportement, dans divers systèmes. Même si notre connaissance des réseaux trophiques a beaucoup progressé, nous sommes souvent surpris.

Dans l'écosystème du parc de Yellowstone, qui a été longuement étudié, la relation supposée qui unit les loups, les élans et la végétation locale a fait l'objet de nombreuses discussions. Alors que la population d'élans a décliné au cours des dernières années, certains chercheurs ont avancé l'idée que cela avait un effet positif sur l'habitat naturel local, qui pouvait ainsi se remettre de sa détérioration par les cervidés. Les loups, eux, ont été réintroduits dans le parc, non pour le bénéfice des hommes, mais à des fins de restauration écologique. Pourtant, de récents travaux ont également lié le déclin des populations d'élans à un phénomène imprévu : la baisse du nombre de truites et de pins à écorce blanche, qui constituent la base de l'alimentation des grizzlies, lesquels ont alors davantage tendance à s'attaquer aux jeunes élans.

Des loups à Yellowstone. Image: Jim Peaco/Yellowstone National Park

Tout l'intérêt de l'écologie consiste justement à étudier ce type de liens fascinants, et parfois alarmants, entre espèces et environnement. Croire que nous en savons assez sur le fonctionnement des écosystèmes pour nous permettre de modifier artificiellement des populations entières d'animaux, ou d'intervenir dans l'acte même de prédation, ne peut que nous mener au désastre.

Reese aime parler d' « effets de vague » causés par ce type d'interventions, mais ne considère notre longue histoire d'échecs en la matière que comme une vague invitation à faire preuve de prudence. Il suggère de « tester » des idées à petite échelle avant de les mettre en pratique ; mais on voit mal comment on pourrait « tester » des procédés visant à mettre fin à la souffrance causée par la prédation, par exemple. Isolerait-on artificiellement quelques lapins de quelques renards ? Nourrirait-on des renards de substituts protéinés pour compenser ? Comment produirait-on ce type de substituts ? Comment des espèces habituées à lutter pour des ressources rares se comporteraient-elles en l'absence de prédateurs ? Combien d'espèces appartenant à un réseau trophique éminemment complexe devraient-elles être isolées dans le cadre d'une telle expérience, et comment reproduirait-on un écosystème entier ? En matière d'écologie, rien n'est jamais aussi simple qu'il n'y paraît.

Cela ne signifie pas que l'homme ne devrait jamais intervenir dans le monde naturel. Au contraire : nous avons un effet dévastateur sur les systèmes dont nous dépendons, et nous avons donc le devoir de gérer les écosystèmes de manière à satisfaire aussi bien à nos propres besoins qu'aux leurs, pour garantir leur durabilité.

L'écologie restauratrice vise, depuis des décennies, à réhabiliter des écosystèmes endommagés par l'érosion, les espèces invasives, la déforestation, et tous les autres dégâts causés par l'homme. Mais il faut savoir faire preuve de pragmatisme et évaluer les coûts. Par exemple, quand Reese suggère que nous réduisions des populations animales par des méthodes non-létales telles que la contraception, il ignore totalement certains aspects très concrets de la question. Chez les chevaux sauvages, la contraception s'est non seulement montrée très coûteuse et peu pratique sur des zones assez vastes, mais aussi très inefficace.

Protéger une espèce suppose, au final, de sauvegarder ses relations avec l'ensemble de son environnement, vivant ou non.

En ce qui concerne les maladies, il faut prêter une attention particulière aux recherches qui ont été menées et faire preuve de prudence avant de songer à intervenir. Le Dr. Melia DeVivo, dont les travaux portent sur les effets de la maladie débilitante chronique sur les populations de cervidés, a déclaré dans une interview que « notre gestion des populations d'animaux sauvages devrait être guidée par la science et non par nos sentiments. Même si nous ne voulons pas voir les animaux souffrir, il est dans notre intérêt d'utiliser des outils adéquats lorsque cela est nécessaire, que nous sommes absolument certains de l'efficacité de nos méthodes, et que nous nous fions aux résultats d'une recherche conduite scientifiquement. »

Mais il y a l'instinct, et l'envie de bien faire. Il est tentant de défendre un cerf malade, mais la seule bonne façon pour une personne bien intentionnée de protéger des écosystèmes durables, c'est de penser au-delà de l'individu, et même au-delà de l'espèce. Protéger une espèce suppose, au final, de sauvegarder ses relations avec l'ensemble de son environnement, vivant ou non ; une population d'herbivores ne peut pas survivre sans fourrage ni espace. C'est pourquoi les débats actuels sur les espèces menacées se concentrent sur l'idée que protéger une espèce est aussi un moyen de sauvegarder son habitat (ainsi que la faune et la flore qui y réside).

Reese affirme que « aujourd'hui, nous sommes très peu à avoir de véritables contacts avec la nature, ce qui tend à nous en donner une vision déformée et idyllique », et pourtant sa vision du monde naturel est terriblement anthropocentrée et souffre de la même naïveté dont il accuse les autres. Une telle hubris gagnerait à se frotter à l'œuvre de Thoreau.

Le futur qui nous attend, toujours plus chaud et angoissant, et causé par notre propre action sur le monde, nous offre une bonne leçon sur ce qui se produit quand les hommes essaient de transformer leur environnement. Si nous continuons à modifier notre biosphère aussi aveuglément, comme le suggère Reese, le sort de notre espèce pourrait être bien pire que celui de l'antilope sur qui s'abat le léopard. Mais au moins, l'antilope, elle, ne l'a pas vu venir.