Une Cour de justice américaine va décider si un GIF peut être considéré comme une « arme mortelle »

Cette affaire, amusante au premier abord, aura des répercussions importantes pour les milliers de personnes atteintes d’épilepsie photosensible.

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22 mars 2017, 9:42am

Lundi, un suspect a fait l'objet de graves accusations devant un tribunal du comté de Dallas. Ce dernier aurait envoyé un fichier GIF aux effets stroboscopiques à Kurt Eichenwald, journaliste pour Newsweek, provoquant une crise d'épilepsie instantanée chez sa victime. Or, aux Etats-Unis, ce délit tombe sur le coup de la loi fédérale sur le harcèlement en ligne.

Par le passé, les crises d'épilepsie induites par des stimuli lumineux ou des spots télévisés ont fait l'objet de nombreuses comparutions en justice. Mais c'est la première fois qu'un procès pénal examine le cas d'une crise d'épilepsie provoquée volontairement, à distance, grâce à Internet.

Cette affaire possède de nombreux points communs avec des cas de plaintes portant sur vidéos où des signaux lumineux clignotent à vitesse rapide. En effet, celles-ci sont susceptibles de déclencher des crises d'épilepsie. En 1997, une scène du dessin-animé Pokémon, au cours de laquelle Pikachu lance une attaque éclair, a entrainé l'hospitalisation de 685 enfants.

Eichenwald, qui avait déjà évoqué son épilepsie par le passé, a souffert d'une crise de huit minutes en décembre après l'ouverture d'un tweet contenant le GIF clignotant accompagné de ce message : « Vu ce que vous postez, vous méritez de faire une crise d'épilepsie. » La femme d'Eichenwald a trouvé son époux dans un grand de détresse et appelé le 911 immédiatement. Quelques jours plus tard, le FBI arrêtait un certain John Rivello, qui a comparu devant la justice pour cyberharcèlement et utilisation d'une arme mortelle.

« Les implications sont très simples ; les autorités ne tolèrent pas que l'on attaque les journalistes par quelque moyen que ce soit, y compris par l'intermédiaire d'un tweet », nous explique l'avocat de Eichenwald, Steven Lieberman.

Une affaire comme celle-ci aura des répercussions importantes pour les 10 000 personnes atteintes d'épilepsie photosensible aux États-Unis. Pour cette fraction de la population d'épileptiques (2,7 millions d'Américains), les activités quotidiennes présentent un danger permanent.

« La menace est partout : au théâtre, en boite de nuit, en concert, sur Internet, dans la rue et dans le domicile », prévient l'Epilepsy Foundation. Or certaines couleurs (claires), et certaines fréquences de clignotement peuvent être plus dangereuses que d'autres.

On rapporte des actions en justice contre des développeurs de jeux vidéo depuis 1991, lorsque Douglas L. Webster, un avocat du Michigan, a poursuivi Nintendo suite à la crise d'épilepsie d'une jeune fille de 15 ans. En 2004, Nintendo a été accusé de connaître le potentiel épileptogène de ses jeux, et de n'avoir rien fait à ce sujet.

Le cas de Eichenwald a d'abord été accueilli avec un certain scepticisme, étant donné les antécédents du journaliste dont l'éthique est parfois discutable. De même, certains se sont demandés pourquoi son épouse a pris le temps de tweeter avant s'appeler les secours.

Ces doutes montrent qu'il est difficile de considérer les GIF, que nous utilisons au quotidien dans un contexte futile et facétieux, comme quelque chose de dangereux. Pourtant, aussi contre-intuitive que soit cette idée, des études ont montré qu'ils ont un effet certain sur les personnes atteintes d'épilepsie photosensible.

Le cas d'Eichenwald a donc moins à voir avec la liberté d'expression sur Internet qu'avec la souffrance physique que l'on peut éprouver face à certains stimuli lumineux.

« On ne peut pas invoquer le Premier Amendement pour justifier le tweet, c'est impossible », explique Danielle Citron, chercheuse en droit à l'Université du Maryland, au Washington Post. « Le GIF n'a aucune valeur expressive. Il n'exprime pas l'autonomie d'un individu ni ses opinions. »

L'envoi du GIF était tout sauf accidentel, selon l'accusation. « Il est clair que John Rivello savait parfaitement que le journaliste était épileptique », ajoute Lieberman. « Il a vu que son ennemi était vulnérable, et il a exploité cette vulnérabilité. »

Les GIF comme celui que Rivello a envoyé à Eichenwald sont très faciles à trouver sur Internet : Eichenwald raconte qu'on lui en aurait envoyé une quarantaine l'année précédente.

En 2008, l'Epilepsy Foundation a dû fermer un forum après que des trolls aient posté des séries d'images susceptibles de provoquer des crises. RyAnne Fultz, qui souffre d'un type d'épilepsie déclenché par certains motifs, a cliqué sur d'un des liens piégés postés par les individus malveillants. Des couleurs vives clignotantes sont alors apparues sur son écran. « Immédiatement, j'ai ressenti un pic de douleur », explique-t-elle à Wired, à l'époque. « Tout mon corps a été paralysé, ce qui n'arrive que très rarement. Je pense que je n'avais pas eu de crise aussi forte depuis un an », précise-t-elle.

Certains pays ont pris des dispositions spéciales pour se prémunir contre ce genre d'accidents. Dix-huit personnes ont rapporté des crises d'épilepsie induites par l'animation du logo des Jeux Olympiques de Londres en 2012, ce qui a incité le Royaume-Uni à imposer certaines règles à la télévision. Le Japon a fait de même après l'affaire Pokémon.

Lundi, un grand jury a fait porter des charges supplémentaires sur Rivello, l'accusant d'agression « à l'arme mortelle composée d'un tweet, d'un format d'échange graphique (GIF), d'un appareil électronique et d'une paire de mains. »

Note de l'éditeur : En lien, un outil qui permet de tester le potentiel épileptogène des GIF que vous postez sur les réseaux sociaux.