Gondola, un cousin de Spurdo Spärde.

Pourquoi les mèmes finlandais sont les meilleurs du monde

La Finlande a un talent unique : elle créé des mèmes très typiques qui séduisent les internautes du monde entier. Mais comment fait-elle ?

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sept. 20 2017, 10:01am

Gondola, un cousin de Spurdo Spärde.

Les États-Unis sont la première puissance culturelle du monde. Une bonne partie des films, séries et morceaux qui meublent nos jours, nos nuits et nos conversations ont été assemblés de l'autre côté de l'Atlantique. Pour les mèmes, c'est pareil. Des rage comics de votre adolescence à l'infréquentable Pepe, les créations américaines règnent sur l'Internet occidental depuis déjà bien longtemps. De ce côté-ci du monde, un seul pays a su défendre et exporter son identité cyberculturelle face à ce géant : la Finlande.

Vous avez sans doute déjà aimé, partagé ou utilisé un mème venu de Finlande sans vous en rendre compte. Le Lenny Face ( ͡° ͜ʖ ͡°) a surgi du web finlandais en 2012. Aujourd'hui, il est l'un des dix mèmes les plus populaires d'Internet selon Know Your Meme. Dolan, l'ignoble doppelgänger de Donald Duck qui faisait fureur en 2011, vient lui aussi du pays aux mille lacs. Spurdo Spärde et Apu "Helper" Apustaja, les pastiches méta-torchés de Pedobear et Pepe qui ravissent les puristes, sont également des créations finlandaises.

Même les vannes finlandaises les plus folkloriques parviennent parfois à séduire le public international. Assburger, le mème qui fait de l'humoriste Pertti "Spede" Pasanen l'égérie du syndrôme d'Asperger, apparaît régulièrement dans des forums anglophones. La formule de politesse finnoise "terveisin", que l'on pourrait traduire par "cordialement", est lancée de façon sarcastique dans sa version abrégée "t." par des internautes du monde entier. Vous avez peut-être même déjà croisé Jonne, le très typique Kevin finlandais.

Apu "Helper" Apustaja en cowboy

La performance des contenus originaux finlandais est remarquable ; rares sont les pays qui peuvent se vanter d'avoir enfanté d'un mème qui dépasse le grade de private joke nationale. Les plus grands tubes du réseau français - MER IL ET FOU, Appelez les hendek, les plaisanteries politiques de Twitter et Jeuxvideo.com - sont complètement inconnus au-delà de nos frontières.

Le mème game international des autres pays européens est à peine plus développé que celui de la France. Wojak, le "Feels guy", a vraisemblablement des origines polonaises. Le Technoviking a été rendu célèbre par le site américain Digg, mais il est né en Allemagne. De la même manière, le poussiéreux "Ever Dream This Man?" a été créé par un Italien et lancé à l'international par des communautés basées aux États-Unis. Et c'est à peu près tout.

Ces succès isolés ne pèsent pas lourd face aux hits mondiaux Dolan, ( ͡° ͜ʖ ͡°), Spurdo Spärde et Apu Apustaja. Les internautes finlandais semblent détenir un savoir-faire particulier, un petit quelque chose qui échappe à leurs voisins et séduit les internautes quelque soit leur nationalité. Mais de quoi s'agit-il ? Comme dans toutes les bonnes histoires de culture Internet, l'enquête commence du côté des imageboards.

Les imageboards sont des forums basés sur le partage d'images. Leurs premiers représentants finnophones sont apparus au milieu des années 2000, dans le sillage du pionnier 4chan. Leurs débuts ont été chaotiques : ayant détrôné le patriarche Finnchan, temporairement mis hors-ligne dans le cadre d'une enquête pour fuite de données, Kuvalauta a régné pendant trois ans avant d'être mis hors-ligne par son créateur. Lauta et Kotilauta, deux imageboard-refuges fondés en 2011 suite à cette disparition, ont fusionné l'année suivante pour créer Ylilauta.

Aujourd'hui, Ylilauta est le forum le plus pratiqué de Finlande. "C'est le plus grand site de discussion en terme de nombre de messages échangés, affirme son propriétaire et administrateur Aleksi Kinnunen dans un mail à Motherboard. Au moins 20% de la population utilise Ylilauta, et je dirais qu'une personne sur deux sait qu'il existe. Chez les 15-25 ans, c'est difficile de trouver quelqu'un qui n'en ait jamais entendu parler." Le classement Alexa des sites les plus populaires de Finlande le place même au-dessus d'Amazon.

Comme la plupart des imageboards, Ylilauta souffre d'une réputation déplorable malgré ses bonnes statistiques ; les médias finlandais le présentent souvent comme une base de l'extrême droite qui tolère les internautes haineux au nom de la liberté d'expression. Aleksi Kinnunen regrette cette mauvaise presse : "Pour la majorité de ses utilisateurs, explique-t-il, Ylilauta est d'abord un lieu de divertissement." Après tout, le quartier général des mèmeurs finlandais, c'est lui.

Spurdo Sparde dans tout son charme brut

Helper, Spurdo Spärde et Dolan, les trois plus grands ambassadeurs d'Ylilauta et ses ancêtres, ont plusieurs points communs. Le plus évident est leur côté art brut, tout en lignes Paint et couleurs industrielles. Les quelques mots d'anglais brisé qui les accompagnent souvent sont un autre signe notable : les dialogues des aventures de Dolan sont tout juste compréhensibles et le gimmick de Spurdo Spärde, "EBIN", est une variante de l'antique "epic". D'ailleurs, rappelons que les personnages eux-mêmes sont des pastiches de Pepe, Pedobear et Donald Duck.

À force de déformations grotesques, la grenouille, l'ours et le canard semblent tout à la fois sarcastiques et naïfs, méta et stupides. On retrouve cette ambivalence dans ( ͡° ͜ʖ ͡°), t. et Assburger. Quelque soit sa forme et où qu'il trouve son public, des réseaux sociaux les plus pratiqués aux imageboards les plus mal famés, le mème finlandais grince et râpe. Pour ne rien arranger, son sens et ses modalités d'utilisation sont obscurs. À force de détachement étudié, il met mal à l'aise.

Lorsqu'on leur demande d'expliquer la dimension profondément ironique de leurs mèmes, les internautes anonymes d'Ylilauta évoquent presque toujours leur pays, leur nationalité, leur identité. "C'est un reflet de la Finlande elle-même, soutient-on dans un fil de discussion créé par Aleksi Kinnunen pour faire passer les questions de Motherboard à la communauté. Ironique, absurde et à tendance autistique." Un audacieux rebondit : "Nous sommes des méta-humains."

Pour le fondateur d'Ylilauta lui-même, Spurdo Spärde et sa clique n'auraient pu naître qu'au pays des mille lacs : "Seuls les grands shitposters finlandais sont capables de concevoir et exécuter des choses aussi mauvaises, et d'en tirer malgré tout des produits finaux drôles et incroyablement fructueux." Manifestement, les mèmeurs finlandais sont convaincus que leurs créations incarnent l'âme de leur nation.

La réputation numérique des Finlandais est au moins aussi remarquable que leur mèmes. Les origines ouraliennes du finnois sont la base d'innombrables vannes qui les présentent comme de lointains descendants de Gengis Khan. Leur consommation d'alcool serait délirante. Surtout, le stéréotype du finlandais taciturne, réservé et extrêmement attaché à sa zone personnelle pousse les fâcheux à leur prêter des tendances autistiques à qui mieux-mieux. Les sites comme Finnish Nightmares et les fameuses photographies d'arrêts de bus finlandais n'arrangent rien.

La page d'accueil d'Ylilauta et son phoque à pipe

Sur Ylilauta, on reconnaît bien volontiers (et avec un certain orgueil) que cette réputation ne sort pas de nulle part. "Le truc autistique est quelque peu mérité, croit savoir Aleksi Kinunnen. Le Finlandais lambda n'aime pas voir des gens qu'il ne connaît pas et encore moins leur parler." Un anonyme ajoute : "Je pense que c'est extrêmement précis et j'en suis presque fier. Les Finlandais sont définitivement des gens réservés." Cette ferveur antisociale est profondément liée à l'humour finlandais ; au bonheur des mèmeurs, ces deux traits caractéristiques s'alimentent mutuellement.

Si l'ensemble des pays nordiques apprécient les blagues glauques et absurdes - tant et si bien que leurs comédies enchaînent les bides à l'international -, la Finlande se distingue par son goût prononcé pour le sarcasme et l'humour auto-dépréciatif. "Les Finlandais souffrent presque d'un manque de confiance en eux d'échelle nationale", explique Louis Zezeran, un humoriste australien qui a fondé un bar de stand-up à Helsinki, au site ExpatFocus. Sur Ylilauta, un inconnu confirme malgré lui : "À cause de notre autisme inhérent et notre manque d'humour, nous passons beaucoup de temps à trouver nos blagues nulles."

Comme cet "autisme" national dont se targuent tant les membres d'Ylilauta, cette tendance à l'auto-dépréciation ressemble fort à une manifestation de l'impitoyable loi de Jante. Ce code moral implicite épinglé par l'écrivain dano-norvégien Askel Sandemose dans les années 30 est supposé régir le comportement de tous les habitants des pays nordiques. Bien qu'il se décline en dix à onze règles, il peut être résumé en une phrase : "Tu ne dois pas penser que tu es quelqu'un de spécial ou que tu vaux mieux que nous." En d'autres termes, l'individualité ne vaut rien face à la communauté.

C'est ce sens de l'auto-dépréciation et du sarcasme presque atavique qui donne leur saveur si particulière aux mèmes finlandais. "Tout ce qui existe est par nature imparfait, lance un internaute sur Ylilauta. Il semble honnête de représenter les choses d'une manière fondamentalement crue ou défectueuse." L'abnégation et le fort sens de la communauté de leurs créateurs font le reste : "Nous autres Finlandais spammons nos mèmes dès que la Finlande est mentionnée quelque part", explique un autre inconnu. On l'a vu, le rejet de l'individualité finlandais cohabite sans souci avec une grande fierté nationale.

"Torilla tavataan !" - "Retrouvons-nous sur la place du marché !" : la tradition veut que les internautes finlandais spamment cette exclamation dès que leur pays est mentionné à l'étranger, en référence aux fans de hockey sur glace qui envahissent les centres-villes à la moindre victoire. Un trait d'ironie qui fait référence à ce doute de soi teinté d'orgueil qu'on appelle "autisme" sur Ylilauta.

Aleksi Kinnunen m'assure que la communauté de son forum est "fière, en quelque sorte" du succès de ses mèmes à l'international. Pas vraiment, réplique-t-on sur place : "On en a conscience, mais on s'en fout complètement à cause de l'attitude finlandaise typique. En Finlande, le sarcasme est tellement présent que les compliments sont perçus comme presque irrespectueux. On pense généralement que quand quelqu'un a fait quelque chose de bien, il le sait et qu'il n'y a pas de raison d'en parler."