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Des scientifiques américains ouvrent la voie aux manipulations du génome humain

Des chercheurs américains viennent de se prononcer en faveur des manipulations génétiques effectuées sur des embryons humains. Mais mettent en garde contre les dérives potentielles.

Assistons-nous à l'avènement d'une ère nouvelle pour l'humanité ? La semaine passée, The Human Gene Editing Initiative, un comité consultatif composé de membres de la National Academy of Sciences et de la National Academy of Medicine, a publié un rapport établissant une feuille de route pour les travaux sur le génome humain. Dans celui-ci, le comité se prononce en faveur des manipulations génétiques effectuées sur des embryons humains, dans un but médical et thérapeutique. Peut-être davantage encore que l'intelligence artificielle dépassant ses créateurs ou la surveillance collective, les modifications génétiques cristallisent de nombreuses craintes. Chaque avancée en la matière semble porteuse d'un futur cauchemardesque, composé d'une caste de surhommes bénéficiant de gènes hors du commun et d'une masse d'humains normaux condamnés à leur servir d'esclaves.

Un objectif strictement médical
Néanmoins, jusqu'à aujourd'hui, ce futur était toujours vu comme plus ou moins lointain : il semble désormais curieusement proche. De nouvelles techniques de laboratoires, dont la fameuse technique CRISPR-Cas9, permettent d'ores et déjà d'effectuer des manipulations génétiques, facilement, rapidement et à bas coût. Il devient ainsi possible de modifier n'importe quel gène, sur n'importe quel être vivant, des bactéries aux êtres humains. Après une longue bataille juridique chiffrée à plusieurs millions de dollars avec l'université de Berkeley, le Broad Institute, centre de recherche biomédicale d'Harvard et du MIT, vient de remporter le brevet pour la technique CRISPR-Cas9. En théorie, celle-ci pourrait notamment permettre d'éditer un gène pour éviter des conséquences néfastes (par exemple l'apparition d'un cancer), ou au contraire pour obtenir une caractéristique désirable (yeux bleus, grande taille…), ce qui évidemment soulève de nombreuses questions sur le plan éthique. La fin du bras de fer juridique entre Berkeley et le Broad Institute laisse présager une accélération rapide des recherches, et des progrès, concernant cette technique. Face à l'ampleur des conséquences potentielles, il était tout naturel qu'un groupe de travail se penche sur la dimension éthique et les règles de conduite susceptibles d'encadrer l'usage de ce type de manipulations, afin que leur usage bénéficie à l'humanité.

C'est désormais chose faite. Dans un rapport de 261 pages, le groupe de scientifiques, de médecins, de juristes et de chercheurs en éthique qui composent The Human Gene Initiative a ainsi émis quelques principes devant encadrer l'usage des manipulations génétiques sur des embryons humains dans le futur. Selon eux, ces techniques ne doivent être employées que dans un cas très précis, à savoir pour éviter la transmission d'une maladie grave. Il faut en outre qu'il soit impossible de soigner cette maladie après la naissance et que l'on dispose de données suffisantes pour prouver les bénéfices de la procédure. Une fois modifié, le gène devrait également être identique à celui des individus sains, et non pas adopter une forme inconnue. Enfin, une agence régulatrice devrait être mise en place pour assurer le respect de ces lignes de conduite et la parfaite transparence du procédé. Pour le comité d'experts, donc, pas question d'employer la science pour créer des humains dotés de superpouvoirs.

Des araignées et des mouches
En revanche, le rapport précise que « si la prudence est de mise, elle ne rime pas pour autant avec prohibition ». Car les possibilités ouvertes par la technique CRISPR-cas9 sont immenses. Dans la santé, d'abord, où elle pourrait permettre l'éradication de nombreuses maladies, dont le cancer et le sida. En altérant le génome des moustiques porteurs de la malaria, elle pourrait également mener à sa disparition. Mais les applications ne se cantonnent pas à la sphère médicale. Des agronomes l'ont ainsi utilisée pour immuniser le blé contre le mildiou. Elle ouvre enfin des portes en éthologie, permettant de mieux comprendre le fonctionnement du génome animal : des scientifiques s'en sont ainsi servi pour comprendre pourquoi les araignées possèdent le même gène que celui qui détermine les motifs des veines que l'on trouve dans les ailes des mouches… Mais si les opportunités sont nombreuses, les risques le sont tout autant.

Contrairement à d'autres oeuvres, comme le film Brazil, de Terry Gilliam, ou le roman 1984, de George Orwell, qui dépeignent des dystopies où la technologie semble bien vétuste, suggérant que dictature et technologie de pointe ne peuvent aller de pair, le film Bienvenue à Gattaca, réalisé par Andrew Niccol, prend un autre parti. Il dépeint un monde très avancé d'un point de vue technologique, où les manipulations génétiques permettent à chacun de choisir le génotype de ces enfants. La société ainsi décrite est profondément inégalitaire et eugéniste, les enfants que leurs parents ont dotés d'un code génétique parfait ayant droit aux positions dominantes tandis que les autres en sont réduits à des tâches subalternes. Les parents du héros, Vincent Freeman, en choisissant de laisser faire la nature et de refuser de choisir son génotype, l'ont condamné à une existence de seconde zone. Ce film est régulièrement évoqué lorsqu'il est question de manipulations génétiques, car il montre très bien à quelles dérives ces techniques pourraient mener. Et si tracer une ligne infranchissable entre objectif médical et optique de performance peut sembler un bon départ, on réalise rapidement que la frontière peut être ténue.

De la thérapie au transhumanisme
Prenons par exemple un embryon dont le génome contient une séquence entraînant une atrophie musculaire. Une manipulation génétique destinée à augmenter sa masse musculaire pourrait lui permettre d'atteindre celle d'un homme normal. Il est néanmoins difficile de fixer la limite : si sa masse musculaire augmente trop, il devient plus fort qu'un homme lambda, et l'on sort du cadre médical pour entrer dans celui de la performance artificielle. De la même manière, lutter contre Alzheimer peut conduire à créer des individus dotés d'une mémoire hors-norme. « En réparant quelque chose qui est brisé, on peut viser la norme, ou aller au-delà », déclare ainsi George Church, généticien à Harvard et au MIT et co-fondateur d'Editas Medicine, qui développe des thérapies basées sur la technologie CRISPR-Cas9. Selon lui, la limite devient particulièrement floue lorsqu'il s'agit de lutter contre les effets de l'âge : « Si vous souhaitez que les individus soient en forme plus longtemps ou diminuer les effets de la vieillesse, cela peut constituer de la médecine préventive. Mais si la thérapie est trop efficace, cela devient de l'amélioration des performances. »

Certains ne prennent pas tant de précautions : un coup d'oeil du côté du courant transhumaniste suffit à s'en assurer. Ainsi, dans un article publié en 2013, le philosophe Nick Bostrom s'interroge sur le potentiel de la sélection d'embryons pour améliorer les capacités cognitives de l'être humain. « Externalités positives et négatives sont à prévoir, écrit-il. Par exemple, dans les domaines où il n'y a qu'un nombre réduit de positions à occuper (par exemple, le prix Nobel), l'amélioration de certains individus créerait une externalité négative en rendant ces positions plus difficilement accessibles aux individus non améliorés. Les externalités positives incluent quant à elle l'apparition d'innovations utilisables par tout le monde, davantage d'épargne et d'investissement, plus de coopérations et de meilleures institutions politiques. En moyenne, il semble que les externalités positives domineraient. (...) L'amélioration du capital humain, en plus de l'intérêt qu'elle présente en soi, permettrait à l'humanité de résoudre de nombreux défis auxquels elle fait face, la capacité de l'individu à résoudre des problèmes influant celle de la collectivité. » Ceux qu'une telle perspective effraie peuvent néanmoins se rassurer : malgré leurs progrès récents, les techniques de manipulation génétiques sont encore incapables de faire d'un embryon un futur génie en maths ou un champion de cricket. Comme l'affirment les experts de The Human Gene Editing Initiative, l'application de la technique CRISPR-Cas9 dans une optique de performance demeure du registre de la science-fiction. Pour l'instant, du moins.