Un soldat américain testant un fusil PHaSR. Image : YouTube.

A quoi ressembleront les armes des flics du futur ?

Drones armés, canons acoustiques, lasers ou micro-ondes : la police et l'armée ont de grands projets pour le corps humain.

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13 avril 2016, 10:36am

Un soldat américain testant un fusil PHaSR. Image : YouTube.

Dans sa nouvelle série d'anticipation Section Zéro, Olivier Marchal raconte l'histoire de Sirius Becker (Ola Rapace), un policier en lutte contre une multinationale qui cherche à remplacer la force publique par une milice privée. Univers post-apocalyptique oblige, les huit épisodes de l'aventure bringueballent leur lot de poudre : fusil d'assaut ou à pompe, déluge de Parabellum, armes de précision. Dans la réalité, la tendance est plus que jamais aux outils qui s'efforcent de mettre hors d'état de nuire sans tuer ou blesser gravement. Panorama de ces armes dites "non létales" et de leur avenir.

Aujourd'hui : substances irritantes et billes de caoutchouc

Aujourd'hui, les forces de l'ordre disposent de nombreux outils pour contrôler ou disperser manifestants et suspects désobéissants. L'un des plus réputés est le gaz lacrymogène CS. Développée dans les années 50 par deux chercheurs britanniques et adoptée par l'armée américaine moins d'une décennie plus tard, cette substance irrite violemment les yeux, les voies respiratoires et la peau : pulvérisée dans la foule ou diffusée à distance grâce à une large gamme de grenades à main ou pour lanceurs, elle agit en 30 secondes tout au plus. Les yeux s'inondent, la gorge s'enflamme, il devient difficile de se mouvoir. Pour disperser de grands groupes de personnes, les forces de l'Intérieur utilisent également des grenades assourdissantes et des grenades de désencerclement. Les premières s'attaquent à l'oreille interne de leurs cibles en produisant une détonation de 160 décibels, les secondes explosent dans un barrage de projectiles de caoutchouc dur. Toutes deux sont susceptibles de projeter de dangereux shrapnels de plastique ou de métal.

Policier lançant une grenade lacrymogène. Crédit : Reuters/Eliseo Fernandez.

Contre de petits groupes de personnes ou un individu précis, les Compagnies républicaines de sécurité (CRS) préfèrent les pulvérisateurs de substances lacrymogènes à base de capsaïcine, la molécule qui fait chauffer la langue des mangeurs de piments. Une giclée en plein visage suffit à neutraliser un petit agité pendant une vingtaine de minutes au moins. Pour neutraliser des cibles individuelles, les gardiens de la paix font aussi appel aux lanceurs de balle de défense. Conçus pour projeter des sphères d'élastomère d'environ quatre centimètres de diamètre, ils sont supposés neutraliser des individus à distance sans attenter à leur vie. Depuis sa mise en service dans la police françaises au début des années 2000, le Flash-Ball du fabricant Stéphanois Verney-Carron a néanmoins causé la mort d'un homme. Ses projectiles, qui provoquent un impact équivalent à celui d'un "coup de poing de boxeur professionnel", ont également infligé des blessures graves à 39 personnes ; frappées à la tête, 21 d'entres elles ont perdu un oeil. Le principal concurrent du Flash-Ball, le GL-06 de l'armurier Suisse Brügger & Thomet, aurait causé des mutilations similaires à plusieurs reprises.

Un Flash-Ball, exemple de lanceur de balles de défense. Crédit : AFP/Archives.

L'autre grand représentant de l'arsenal non létal de la Police nationale française est au moins aussi réputé que le Flash-Ball. Un claquement sec, un pétillement infernal : plus encore que les vagissements de ses victimes, ce sont les bruits du X26 qui l'ont rendu célèbre. Projetées hors de l'arme par une décharge de gaz comprimé, les deux électrodes du pistolet à impulsion électrique de la marque Taser viennent s'accrocher à la peau ou aux vêtement de leur cible et paralysent ses muscles à l'aide d'un courant de 2 milliampères pour 50 000 volts. Depuis novembre 2006, cette arme équipe nos gardiens de la paix. Aux États-Unis, les produits de Taser sont dégainés par les forces de l'ordre depuis 1999. De chaque côté de l'Atlantique, leur qualité de dispositifs non létaux fait débat : en 2015, le quotidien britannique The Guardian a estimé qu'une cinquantaine d'américains étaient morts des suites d'un tir de Taser. En France, trois personnes sont décédés après avoir été électrocutées par des policiers équipés du X26.

Le célèbre Taser X26 dont sont équipés les policiers français. Crédit : TASER International.

Grâce aux drones, des armes non létales aéroportées

Malgré leurs ratés, toutes ces armes poursuivent le même objectif : neutraliser un ou plusieurs individus le plus proprement possible, c'est à dire sans blessure béante ni dégâts collatéraux. Dans cette quête de solutions non létales toujours plus hygiéniques, concepteurs et utilisateurs savent se montrer innovants. Au mois d'août dernier, la police du Dakota du Nord a obtenu l'autorisation de monter des sprays lacrymogènes, des lanceurs de balles de défense et des pistolets à impulsion électrique sur des drones. Bien que Taser ait immédiatement nié toute implication dans un tel projet, Antoine di Zazzo, le patron de la division française de la marque, a déclaré à Mediapart en 2007 que ses ingénieurs avaient développé des aéronefs télécommandés pouvant être équipés d'un "lanceur de balle électronique". M. di Zazzo a affirmé que la police hexagonale ne s'était pas montrée intéressée par ces engins, mais que "des services étrangers très spéciaux" avaient souhaité assister à des essais.

Des bricoleurs ont prouvé qu'un drone armé rudimentaire n'était pas très compliqué à concevoir. L'engin est encore trop imposant pour être utilisé sans danger au-dessus d'une foule ou dans des espaces restreints, mais le progrès est en marche. Si de tels dispositifs venaient à atteindre un niveau de perfectionnement suffisant pour être employés en situation réelle, ils permettraient aux forces de l'ordre de gérer une émeute à longue distance ou d'immobiliser un suspect sans se mettre en danger. L'efficacité d'une arme non létale tient beaucoup au rapport entre sa portée, sa sélectivité et sa précision. Chargées dans un lanceur, les grenades lacrymogènes de la police française peuvent être propulsées jusqu'à 200 mètres ; à une telle distance, elles ne sauraient être utilisées pour neutraliser une cible particulière. A l'inverse, les électrodes des Taser les plus performants ne fileront pas plus loin qu'une dizaine de mètres. Si le tireur est presque assuré de taper dans le mille, le manque de portée du pistolet à impulsion électrique le force à s'approcher de suspects potentiellement dangereux. Avec un drone, ces problèmes seraient tempérés : les dispositifs non létaux seraient déployés plus précisément et sans risque pour les policiers.

Un drone équipé d'un Taser. Crédit : Chaotic Moon.

Même s'il permettait de mieux protéger les forces de l'ordre et d'atteindre un objectif plus efficacement, le plus perfectionné des aéronefs télécommandés ne suffirait pas à réduire les risques encourus par la cible d'une arme non létale à projectiles. Sous un quadricoptère, un Flash-Ball mal utilisé n'est pas moins susceptible d'énucléer quelqu'un. C'est la raison pour laquelle les fabricants de plates-formes sublétales ont décidé de s'affranchir des armes dites "cinétiques", celles dont les munitions cognent pour incapaciter. Pour coucher les suspects, les forces de l'ordre du futur feront sans doute appel à un arsenal basé sur différents types d'ondes. Des dispositifs qui utilisent le son ou les rayonnements électromagnétiques sont d'ores et déjà employés par de nombreuses armées et polices tout autour du monde. Quelque uns des plus grands représentants de ces "armes a énergie dirigée non létale", les Long-Range Acoustic Device (LRAD), ont même été utilisés contre des manifestants à plusieurs reprises depuis le début des années 2000.

Armes acoustiques : le son qui met la pression

Les Long-Range Acoustic Devices sont des canons à son. Leur fabricant, la LRAD Corporation, a développé huit modèles différents ; le plus perfectionné peut être utilisé pour transmettre des messages audio clairement intelligibles à 5,5 kilomètres de distance. Poussés au maximum de leurs capacités, la plupart de ces dispositifs vendus entre 5 000 et 190 000 dollars produiront un faisceau de son dont l'intensité dépasse les 150 décibels. C'est bien au-delà du seuil de douleur de 130 décibels et assez pour déchirer un tympan. Exposé à un bruit aussi extrême, l'ensemble du corps humain réagit. Ceux qui ont été frappés par l'alarme stridente du "mode alerte" des LRAD de la police de New York lors des manifestations de soutien à Eric Garner décrivent un son audible dans la chair, des entrailles qui se soulèvent, un engourdissement des zones exposées, des sinus qui s'enflamment, une sensation d'hémorragie dans les orifices corporels et des migraines persistantes. De quoi gouverner la plus compacte des foules sans dégoupiller la moindre grenade lacrymogène et faire reculer le plus téméraire des manifestants sans tir de Flash-Ball.

Une arme acoustique à longue portée utilisée contre des manifestants lors du sommet du G20 à Pittsburgh, en 2009.

Les dispositifs acoustiques de la LRAD Corporation ont également été accusés de causer des nausées et de désorienter leurs victimes. Impossible, a rétorqué l'entreprise américaine : ses canons sont bruyants, certes, mais incapables de cracher les fréquences extrêmement basses qui produisent ces effets. Ces ondes dévastatrices semblent néanmoins à portée d'un autre modèle d'arme sonique développé par Israël et déployé en 2005 dans la bande de Gaza pour disperser une foule de Palestiniens violents. "Les témoins évoquent une détonation d'une minute qui émane d'un véhicule militaire blanc, explique le correspondant à Jérusalem du Toronto Star. En quelques secondes, les manifestants tombent à genoux, incapables de conserver leur équilibre." Du propre aveu du porte-parole des Forces de défense d'Israël, l'objectif de cette arme baptisée SHOPHAR est de "disperser les rassemblements avec des impulsions sonores qui engendrent nausées et vertiges". Tout ça grâce aux infrasons.

Un LRAD déployé par la police à New York. Crédit : Todd Maisel/New York Daily News.

Aujourd'hui, les dispositifs acoustiques qui produisent les sons les plus intenses ou les fréquences les plus débilitantes sont trop imposants pour être utilisés autrement que depuis un véhicule. Grâce à la popularité croissante des armes non létales et aux progrès de la nanotechnologie, on peut néanmoins s'attendre à l'émergence de canons soniques portatifs. Avec son Directed Stick Radiator, la LRAD Corporation a lancé des recherches en ce sens dès 2002. D'après le directeur de l'entreprise, les "balles soniques" de ce dispositif sont conçues pour désorienter et sont "si intenses qu'elles sont douloureuses". En 2011, le fabricant d'armes et de systèmes de défense américain Raytheon a déposé le brevet d'un bouclier anti-émeute qui utilise un "générateur de pulsations soniques" pour "étourdir" ou "incapaciter" ceux qui lui font face. A terme, les forces de l'ordre disposeront peut-être de canons à son individuels. Leurs applications seraient multiples : déloger un suspect retranché en s'attaquant à ses tympans, neutraliser un fuyard en le désorientant d'une bonne salve d'infrasons…

Active Denial System, la tête dans le four micro-ondes

Dans la course aux armes non létales du futur, le cap de la miniaturisation ne concerne pas que les dispositifs soniques. Un autre genre d'arme à énergie dirigée mise beaucoup sur la réduction de ses dimensions actuelles : l'Active Denial System. Cette technologie développée par le département de la Défense des États-Unis dès le début des années 2000 utilise une grosse antenne pour projeter un faisceau de rayons électromagnétiques jusqu'à 1 000 mètres. Si elles atteignent une cible humaine, les ondes à extrêmement haute fréquence de l'ADS pénètrent la peau sur moins d'un demi-millimètre et déclenchent une intense sensation de brûlure en quelques instants. Ceux qui ont osé se laisser frapper par ce rayon ardent décrivent souvent la chaleur d'un four tout juste ouvert : "Il n'y a pas d'avertissement - pas de flash, pas d'odeur, pas de bruit, pas de munition, raconte un journaliste de Wired. Soudain, mon torse et mon cou semblent avoir été plongés dans un haut fourneau, avec un picotement en cadeau. (…) La curiosité me fait résister environ deux secondes avant que mon corps ne prenne le contrôle et me dégage du rayon."

L'Active Denial System, installé sur un bateau. Crédit : MarinesTV.

Les concepteurs de l'Active Denial System n'en finissent plus de répéter que leur arme fait mal mais qu'elle ne blesse pas. Des 11 000 cobayes qui ont été exposés à ses ondes, deux seulement s'en sont tirés avec des brûlures au second degré. L'ADS n'abîme pas les yeux, ne donne pas le cancer, ne rend pas stérile, c'est promis. Il est idéal pour défendre une position, disperser une foule excitée ou calmer un individu menaçant. Le problème, c'est qu'il demande 16 heures de préparation pour être opérationnel. Il est aussi imposant, gourmand en énergie et son efficacité diminue en cas de mauvaises conditions météorologiques. Reste le côté résolument inquiétant de l'arme : par crainte d'être mal perçue par les populations locales, l'armée américaine a rapatrié l'ADS du front afghan quelques semaines après l'y avoir expédié. Ces faiblesses n'ont pas empêché les Chinois de développer leur propre Active Denial System, ni même découragé le département de la Défense des États-Unis. Une version revue de l'arme à rayonnement électromagnétique équipera bientôt les nouveaux bombardiers des forces américaines.

Bien qu'il ait été créé pour l'armée, l'Active Denial System a déjà commencé à se rapprocher des mains des forces de l'ordre. Le dispositif non létal a été déployé dans un centre de détention du comté de Los Angeles et des découvertes récentes dans le domaine des matériaux semi-conducteurs pourraient bien permettre de le rendre plus compact, moins coûteux en énergie et opérationnel en quelques instants. La première manifestation dissipée à coups de rayons électromagnétiques n'est peut-être plus si loin.

Laser et plasma, le futur des armes non létales

Les armes non létales du futur aiment s'en prendre à nos facultés perceptives. L'ADS utilise la somesthésie, les canons acoustiques ciblent l'ouïe et l'équilibre, ; il fallait bien que quelqu'un se décide à viser les yeux. En 2005, l'une des divisions du laboratoire de recherche de l'Air Force des États-Unis a dévoilé un fusil qui aveugle temporairement sa cible à l'aide d'un couple de lasers. Imposant et tout en lignes futuristes, le PHaSR (Personnel Halting and Stimulation Response) avait vite fait le tour du monde, accolé aux mots "Star Trek", "Halo" ou à des remarques désobligeantes sur son sobriquet sophistiqué. Depuis, plus rien. Le PHaSR ne tiendra sans doute jamais ses promesses de désorientation à la vitesse de la lumière. Malgré ce cafouillage, l'idée du laser comme dispositif non létal a continué son chemin. En 2012, le tout premier dazzler pour policiers a été approuvé par la Food and Drug Administration américaine. Utilisé de longue date par les soldats, cet accessoire génère un laser assez intense pour incapaciter un être humain à 500 mètres. "Si vous le regardez directement, vous allez être extrêmement désorienté, explique un ancien policier. Si vous êtes ciblé correctement, vous perdez l'équilibre et vos pieds vous lâchent."

Un soldat américain teste un PHaSR. Crédit : U.S Air Force.

Dans la quête de l'arme non létale idéale, les lasers ont plus à proposer que leurs propriétés aveuglantes. En juillet dernier, le site d'information Defense One a rapporté qu'une arme au plasma appelée Laser-Induced Plasma Effect (LIPE) était actuellement en cours de développement dans les laboratoires de l'armée américaine. A l'aide de laser à impulsions extrêmement brèves, ce dispositif créé des bulles de plasma explosif à distance en séparant les noyaux atomiques de leurs électrons. "Des pulsations de laser supplémentaires manipulent la bulle pour produire un son qui semble sortir de nulle part", écrit Defense One. C'est très obscur, mais bien réel : "Nous avons démontré cet effet à de très courtes distances en laboratoire, confirme le patron de la division technologie du programme d'armes non létales de la Défense étasunienne. Mais nous n'avons pas été capables de l'obtenir ne serait-ce qu'à 100 mètres. C'est… La prochaine étape."

Même s'il semble tout droit sorti d'un jeu de tir à court d'idées, le LIPE est très loin d'être inédit. De l'autre côté de l'Atlantique, une machine qui utilise des lasers pour créer des bulles de plasma est à l'étude depuis le début des années 2000 sous le nom de Pulsed Energy Projectiles (PEPs). En 2005, une organisation de lutte contre les excès de la biotechnologie militaire a révélé que ce dispositif faisait l'objet d'un contrat entre l'Université de Floride et le bureau de recherche navale du Département de la Marine des États-Unis. Dans ce document, l'armée demande aux universitaires de paramétrer un PEP pour créer les sphères de plasma les plus douloureuses possibles : lorsqu'elles sont engendrées par les lasers, ces bulles se dilatent en créant une décharge électromagnétique qui frappe les nocicepteurs de plein fouet sans créer la moindre blessure. Lors de tests sur les animaux, les PEPs ont montré qu'ils pouvaient même engendrer une paralysie temporaire. Le successeur du Taser, en quelque sorte.

On en viendrait presque à regretter la gazeuse du commandant Warion.

SECTION ZERO diffusée tous les Lundi à 21H sur Canal+ (Rendez-vous sur le site)