Les chercheurs américains craignent que Trump ne censure leurs travaux

Dans un mois, l'administration Trump pourra aussi contrôler tout ce qui apparaîtra sur les sites appartenant au gouvernement, y compris concernant le changement climatique.

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déc. 15 2016, 7:00am

Quand Donald Trump prendra la tête du gouvernement américain le 21 juin prochain, son administration prendra au passage le contrôle de la plupart des sites estampillés .gov, lesquels hébergent actuellement des quantités astronomiques de documents scientifiques et articles de recherche accessibles au public et financés par les impôts des citoyens. Le monde universitaire retient son souffle : toutes ces données resteront-elles disponibles après la transition ?

Les scientifiques et professeurs d'université de tout le pays (et du Canada) pensent que de nombreux articles, bases de données et autres outils interactifs risquent d'être censurés et/ou "retouchés" par l'administration Trump ; on pense notamment à cet outil de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) permettant de visualiser la montée du niveau des eaux, aux applications de la NASA consacrées au changement climatique, ou à la carte des plus gros pollueurs proposée par l'Environmental Protection Agency (EPA). Ils attendent aussi à ce que les recherches actuelles ou futures financées par le gouvernement soient censurées ou détournées, en particulier en ce qui concerne le réchauffement de la planète.

Ces inquiétudes ne découlent pas seulement d'une certaine méfiance à l'égard d'un homme qui a qualifié le changement climatique de canular inventé par la Chine, nommé un climatosceptique très proche de l'industrie des énergies fossiles à la tête de l'EPA, et qui s'apprête à nommer un autre partisan des énergies fossiles, Rick Perry, au poste de secrétaire de l'Énergie. Au cours de l'administration Bush, qui niait lui aussi que le changement climatique soit causé par l'homme, la censure était courante et de nombreux travaux de recherche ont été tout bonnement enterrés.

"Diverses politiques et pratiques officielles ont contribué à restreindre la quantité d'informations émergeant des travaux de recherche consacrés au changement climatique, peut-on lire au début d'un rapport de 138 pages publié en mars 2007 par le Government Accountability Project. Cela a affecté la capacité des médias à fournir des informations fiables, empêché les responsables politiques de proposer des solutions efficaces, et détourné le public d'un problème environnemental aux conséquences dramatiques."

On a ainsi découvert que l'administration Bush modifiait systématiquement les communiqués de presse des chercheurs, présentait des résultats erronés au Congrès, et supprimait des informations sur les sites du gouvernement.

Image: Government Accountability Project

Par exemple, le département d'État avait "retiré" le changement climatique de sa section "problèmes globaux", la National Oceanic and Atmospheric Administration avait renoncé à publier certaines données car "la Maison Blanche estimait que le sujet était politiquement sensible", et les pages de l'Environmental Protection Agency consacrées au réchauffement avaient cessé d'être mises à jour peu après la prise de pouvoir de Bush. Un chercheur de la NOAA a raconté à l'auteur du rapport que "tout ce qui concernait le changement climatique devait être pré-approuvé par la Maison Blanche", y compris ce qui apparaissait sur le site de son laboratoire. Bush avait également fait fermer les bibliothèques de recherche de l'EPA, déclenchant une enquête du Government Accountabilty Office.

"Il est plus prudent de télécharger toutes les informations scientifiques actuellement disponibles."

À l'aube de la présidence Trump, beaucoup de chercheurs alarmés par les politiques de Bush en la matière font tout ce qu'ils peuvent pour préserver toute l'information scientifique rendue accessible sous Obama, de peur que celle-ci cesse d'être disponible. Plusieurs universitaires avec qui j'ai pu discuter affirment que des membres de l'administration actuelle implorent déjà les chercheurs travaillant pour des organismes privés de télécharger tout ce qu'ils peuvent dès maintenant, sous peine de tout perdre d'ici peu. La NOAA et l'EPA n'ont pas répondu à mes sollicitations. Un porte-parole de la NASA m'a répondu que l'agence était "apolitique" et qu'elle "faisait tout son possible pour que la transition se fasse au mieux."

Le son de cloche est légèrement différent du côté des chercheurs qui n'ont pas à craindre de s'attirer les foudres de leurs futurs patrons.

"J'ai peur que nous soyons confrontés aux mêmes problèmes que sous Bush", m'a avoué Robert Paterson, qui co-dirige l'Urban Information Lab à l'école d'Architecture de l'Université du Texas. Paterson a fait part de ses inquiétudes au début du mois au sein d'un groupe Facebook réservé aux universitaires baptisé Planners 2040. "Les gens que Trump nomme sont tous climatosceptiques, donc je pense qu'il est plus prudent de télécharger toutes les informations scientifiques actuellement disponibles, parce que dans quelques mois il faudra peut-être passer par des recours légaux pour y accéder."

NOAA's sea level rise map.

Paterson et ses collègues craignent notamment que certains outils et bases de données, comme par exemple ce que propose la NOAA pour calculer l'élévation du niveau des mers (qu'utilisent notamment les urbanistes), ne soient supprimés d'Internet.

"Le problème, ce ne sont pas tellement les documents, que l'on peut se procurer par d'autres moyens, dit-il. Le plus gros souci pour moi, c'est l'accès aux bases de données et aux logiciels d'analyse que nous avons financés avec nos impôts, et qu'ils risquent de supprimer. J'utilise les outils de la NOAA sur la montée des eaux dans le cadre de mes cours d'évaluation des impacts environnementaux. J'utilise son calculateur d'émissions de gaz à effet de serre pour analyser les politiques gouvernementales en matière de climat."

Le pire, c'est que l'administration Trump n'aura même pas à supprimer volontairement ces outils ; la plupart cesseront simplement de fonctionner ou deviendront obsolètes si on ne les met pas à jour régulièrement.

"On n'assistera peut-être pas à des suppressions brutales de données, mais on s'attend à ce qu'on les laisse mourir, m'ont expliqué par e-mail Michelle Murphy et Patrick Keilty, qui organisent un mouvement de "Guerrilla Archiving" à l'Université de Toronto. Cela réclame du travail et de l'argent de mettre à jour et de maintenir des bases de données et des portails, et de les rendre accessibles au public. Et il n'est pas très difficile de dissimuler partiellement certaines données en les rendant moins accessibles, simplement en les déplaçant."

Un peu partout, d'autres chercheurs se mobilisent déjà pour sauvegarder un maximum de données, par exemple en organisant des hackathons. Tous font part d'inquiétudes similaires, et communiquent entre eux pour s'assurer que leurs projets ne se marchent pas dessus. À l'université Carnegie Mellon, par exemple, Chris Labash dirige une série de projets destinés à déterminer quelle quantité de données sera perdue sous Trump.

"Les gens ne réalisent pas à quel point ce qui est publié sur Internet est éphémère, jusqu'à ce qu'il se passe quelque chose qui le leur rappelle"

"Nous allons par exemple étudier de près le ton, la teneur et la fiabilité de ce qui sera diffusé sur les sites gouvernementaux, la topologie de l'information, la volonté de la partager avec le public, ce qui arrive quand une agence, un département ou une initiative sont supprimés... Nous avons de nombreux projets", m'a expliqué Labash.

Le projet le plus important et le plus long vise à cartographier les sites gouvernementaux tels qu'ils existent actuellement, et il est le fruit d'une collaboration entre l'Internet Archive, la bibliothèque du Congrès, et plusieurs universités américaines. Baptisé "End of Term Web Archive", le projet a déjà compilé un état des lieux des sites gouvernementaux en 2008 et 2012. Hélas, il ne pourra saisir la plupart des bases de données que les chercheurs redoutent de perdre. Mais il représentera néanmoins l'archive la plus complète de sites gouvernementaux.

"Nous réunissons tout ce que nous pouvons - tout ce qui se termine par .gov, .mil, les autres sites gouvernementaux, les comptes sur les réseaux sociaux...", m'a expliqué Jefferson Bailey, directeur de l'archivage de l'Internet Archive. "Nous recueillons déjà énormément de contenu issu des sites publics en temps normal, mais en ce moment nous mettons vraiment le paquet juste avant et juste après la transition. Cela permettra aux chercheurs d'analyser précisément ce qui disparaîtra, et de voir quel contenu figure sur chaque site."

An interactive map from the EPA that lists carbon emissions from large facilities around the country.

L'équipe écume actuellement autant de sites que possible - des centaines de millions d'URLs uniques - et continuera à le faire encore au moins trois mois. En 2008, environ 16 teraoctets d'informations avaient été recueillis ; en 2012, environ 21 teraoctets. Cette année, ce chiffre pourrait grimper jusqu'à 30 ou 40 teraoctets.

Si le projet End of Term Archive se veut régulier et apolitique, Grotke et Bailey reconnaissent ressentir une pression supplémentaire cette année en raison des inquiétudes des universitaires concernant les intentions de Trump.

"Il est clair que notre projet suscite davantage d'attention cette année que lors des précédentes transitions, affirme Bailey. Les gens ne réalisent pas à quel point ce qui est publié sur Internet est éphémère, jusqu'à ce qu'il se passe quelque chose qui le leur rappelle."