Netflix et ses concurrents sont peut-être en train de relancer le piratage

Les services de streaming sont si nombreux, nuls et chers qu'ils poussent les internautes vers le téléchargement illégal, affirme une nouvelle étude.

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oct. 4 2018, 9:28am

Image : Shutterstock

Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. Le nouveau rapport Global Internet Phenomena de l'équipementier d'interconnexion Sandvine indique que la popularité du service de peer-to-peer BitTorrent est en train de rebondir après des années de baisse. La responsable : une augmentation du nombre de contrats d'exclusivité qui oblige les internautes à souscrire à plusieurs services de streaming.

Ce retournement de situation est important pour Internet. Comme l'indique le rapport de Sandvine, Netflix représente à lui seul 15% du trafic mondial descendant. En France, c'est à peine moins que Google et YouTube réunis. Le partage de fichiers est un poids plume en comparaison : 3% du download et 22% de l'upload totaux. 97% de ces données sont échangées grâce à BitTorrent, qui reste donc l'outil de choix pour partager des contenus (même protégés par le droit d'auteur).

Image : Sandvine

D'après Sandvine, BitTorrent représentait 52,01% du trafic ascendant sur les réseaux fixes à bande large d'Amérique du Nord en 2011. Quatre ans plus tard, ce nombre était tombé à 26,83% sous les coups des services de streaming de qualité et peu chers. La piraterie semblait bientôt finie. Mais aujourd'hui, Sandvine affirme que la part de BitTorrent dans l'upload croit dans le monde entier : au Moyen-Orient, en Europe et en Afrique, il représente désormais 32% de ce trafic. L'une des principales responsables de cette augmentation est la guéguerre que se livrent les services de streaming légaux.

« Internet n'avait jamais hébergé autant de producteurs de contenus exclusifs, c'est-à-dire diffusés par un seul service — pensez à Game of Thrones pour HBO, House of Cards pour Netflix, The Handmaid's Tale pour Hulu ou Jack Ryan pour Amazon » explique Cam Sullen, vice-président marketing de Sandvine, dans un billet de blog publié le 24 septembre dernier. « Un consommateur seul aurait bien du mal à s'offrir tous ces services. Résultat : il s'abonne à un ou deux d'entre eux et pirate ce qui lui manque. »

Difficile de prétendre que ce comportement est surprenant. Pour distancer leurs adversaires sur le marché toujours plus concurrentiel du streaming, de nombreuses entreprises ont choisi de miser sur le « must have » en répartissant leurs contenus dans des « silos d'exclusivité ». En mars dernier, le magazine techdirt prédisait déjà que cette tactique risquait « de repousser [les consommateurs] vers le piratage ».

La situation ne semble pas partie pour s'arranger. Disney va bientôt priver Netflix de son catalogue pour lancer son propre service de streaming. Plusieurs études indiquent que tous les grands diffuseurs auront lancé leur plateforme de vidéo à la demande en 2022. Beaucoup garderont leur propre contenu afin d'attirer les consommateurs.

À bien des points de vue, cette tendance est logique. De nombreux services de streaming ont reçu des récompenses pour les contenus originaux — et souvent privés — qu'ils produisent dans l'espoir de réduire leurs coûts de licence. Après tout, plus votre création se distingue par sa qualité et son exclusivité, plus elle risque d'attirer le public. Malheureusement, peu de spectateurs auront les moyens et l'envie de payer pour tout voir, particulièrement dans les pays où l'accès au contenu américain est limité par des restrictions géographiques. Il n'en fallait pas plus pour raviver le piratage.

Les nombres avancés par Sandvine concernant BitTorrent sont sans doute inférieurs à la réalité. Beaucoup de pirates se cachent derrière des proxies ou des VPN pour déjouer la surveillance des fournisseurs d'accès à Internet, mais aussi les trolls au copyright et les procès intentés par l'industrie du divertissement.

Les entreprises culturelles américaines ont passés des années à combattre le piratage à coups de procès et de tactiques méprisantes pour le consommateur. À la fin, ils ont compris que la solution était un service peu cher et bien fait. Beaucoup d'entre nous avons souscrit à ce services pour échapper aux tarifs prohibitifs et à la raideur de la télévision câblée. Désormais, si l'industrie ne prend pas garde, une bonne partie de cette nouvelle audience pourrait prendre le large.