L'éternité n'a que faire du stockage de données longue durée

En dépit de ce qu'assurent leurs entrepreneurs, l'ADN synthétique, les disques de verre gravés au laser et les pellicules high-tech risquent d'avoir du mal à sauver nos données du temps qui passe.

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oct. 30 2018, 9:47am

Un disque « Superman » de stockage optique de données 5D. Photo : Peter Kazansky

Sur Svalbard, une île norvégienne au-delà du cercle polaire, un bunker démilitarisé protège des données des hackers, de la destruction nucléaire mais aussi du temps. Une solution unique qui dépasse les capacités des méthodes de sauvegarde actuelles. Les informations sont imprimées sous la forme de QR codes sur un film 35 mm en polyester recouvert d'une couche protectrice. En février 2018, le tableau d’Edvard Munch, Le Cri, a été inscrit sur un film de ce genre et stocké dans ce bunker, à 300m au cœur de la montagne, aux côtés de la Divine Comédie et de documents du Vatican. À l'abri dans leur refuge de glace et de roche, ces oeuvres sont supposées résister au passage des siècles.

« Nos bobines peuvent contenir une quantité importante de data ne nécessitant pas d’accès constant. Le stockage n’a pas besoin d’électricité et dans ce lieu naturellement froid et sec, les données peuvent durer jusqu’à 1 000 ans » explique Run Bjerkestrand, directeur de Piql, l’entreprise créatrice du film en polyester. Mais si quelque chose de grave se produisait pendant ces 1 000 ans ? Si les collapsologues avaient raison et que nos civilisations s'effondraient, laissant d'éventuels survivants incapables d'accéder aux données stockées sur ces films ? Bjerkestrand ne le conçoit pas. Il assure : « Si notre lecteur n’est plus disponible, l’extraction des données peut être manuelle. Un appareil photo, un projecteur lumineux et un ordinateur suffisent. Cela existera toujours, sous une forme ou une autre. » Ces prévisions ne semblent pas si optimistes comparées à celles d'autres entrepreneurs du stockage longue durée.

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Le film Piql. Image : PiqlAS/Wikimedia Commons

Depuis 2014, la start-up française DNA Script développe une technologie de synthèse d'ADN aux applications diverses : « nouvelles thérapies », « production chimique durable » mais « aussi stockage de données » selon son site officiel. Après tout, l'ADN contient le génome d'un être vivant, c'est-à-dire des informations. Et pas en petites quantités : l'année dernière, les chercheurs Yaniv Erlich et Dina Zielinksi ont estimé dans la revue Nature qu'un gramme d'ADN pouvait contenir 215 pétaoctets de données. « Ce support est extrêmement stable » s'enthousiasme Sylvain Gariel, le co-fondateur et directeur général de DNA Script. « Le stockage sur ADN n'a pas besoin d'énergie. On retrouve bien de l'ADN de mammouth dans le permafrost en Sibérie. Les données sont intactes, potentiellement pour des milliers d'années, si celles-ci sont conservées dans de bonnes conditions. » Le problème, c'est que le stockage sur ADN est une affaire compliquée.

Créer de l'ADN synthétique rempli d'informations demande de convertir des données binaires en données quaternaires, c'est-à-dire de transformer une suite de 0 et de 1 en chaîne d'adénine, de cytosine, de guanine et de thymine, les quatre molécules qui composent l'ADN. Pour ce faire, DNA Script utilise une imprimante spéciale et une « enzyme modifiée » de sa création. Malheureusement, lire de l'ADN synthétique est au moins aussi compliqué que l'écrire : entre autres technologies de pointe, le processus nécessite un séquenceur et des logiciels de décodage des données quaternaires. Rien ne garantit que ces outils traverseront le temps comme l'ADN synthétique. Pourtant, comme Run Bjerkestrand, Sylvain Gariel a plutôt confiance en l'avenir. Il explique : « L'intérêt de l'ADN est que tant qu'il y aura des civilisations qui s'intéressent au fonctionnement du vivant, il y aura du séquençage de l'ADN. La question se posera pour les lectures des fichiers stockés. » Il faut aussi espérer que d'éventuelles civilisations futures sauront décrypter nos langages. Pour l'un des inventeurs du stockage optique 5D, cela ne fait aucun doute.

En 2016, les membres du laboratoire d'optoélectronique de l’université de Southampton ont mis au point une nouvelle méthode d'archivage viable pour des milliards d'années — en théorie. Baptisée stockage optique de données 5D, elle consiste à graver un disque de verre à l'aide d'impulsions laser rapides et puissantes. La même méthode que pour un CD de Céline Dion, en plus perfectionné. Pour fêter ça, ils ont d'abord inscrit la Bible, la Magna Carta et la Déclaration universelle des droits de l'homme sur quelques-uns de ces disques surnommés « cristaux de mémoire Superman ». En 2017, ils ont également gravé la série Fondation d'Isaac Asimov sur cinq disques à la demande de l'ONG de conservation culturelle Arch Mission Foundation. Deux de ces disques ont fini dans les mains d'Elon Musk : l’un trône dans sa bibliothèque personnelle, l’autre se balade dans l’espace à bord de son ancienne voiture.

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Dans le laboratoire de DNAScript, à Paris. Photo : Garance Renac

Peter G. Kazansky, le directeur de l'équipe qui a mis au point ce nouveau procédé, assure que les informations entreposées sur ces disques résisteront au temps mais aussi à des températures de 1 000°C et des pressions de 500kg. D'ailleurs, comme Run Bjerkestrand et Sylvain Gariel, il est convaincu que l'aspect technique ne sera pas un problème. « Dans le futur, la civilisation sera suffisamment intelligente pour lire cette technologie », s'amuse-t-il. « Au pire, il serait assez simple de laisser des instructions de lecture sur le disque. » Pour ce faire, les curieux du futur devront tout de même disposer d'un microscope optique et d'un polariseur. Il faut aussi que l'humanité se décide à utiliser ces supports de stockage longue durée avant une éventuelle catastrophe, ce qui n'est pas gagné : stocker des données pour des siècles et des siècles, ça coûte cher.

Toutes les technologies citées dans cet article sont encore inaccessibles ou inabordables. Les concepteurs du système de stockage optique 5D espèrent le commercialiser d'ici trois à cinq ans pour le prix dérisoire de 10 dollars par téraoctet. Difficile de le croire : aujourd'hui, un téraoctet sur disque dur coûte encore au moins 50 dollars. Piql a refusé de nous communiquer ses tarifs au motif qu'ils « varient énormément d'un client à l'autre ». D’après les recherches de Yaniv Erlich et Dina Zielinski, synthétiser un mégaoctet sur ADN coûterait 3 500 dollars. Stocker un film d'environ 700 mégaoctets sur ADN reviendrait donc à quelques 2,5 millions de dollars, ce qui n’est guère compétitif à l'heure actuelle. Sylvain Gariel pense que des investissements publics permettront bientôt de perfectionner ces techniques et de réduire la facture. À l'en croire, l'Advanced Research Projects Agency-Energy (ARPA-E), un programme fédéral américain consacré à la recherche en énergies propres, va distribuer « des chèques de 30 à 50 millions de dollars pour ce type de projets. »

Sur le terrain des investissements dans le stockage de données optiques 5D, Peter G. Kazansky joue offensif : « Combien êtes-vous prêt à payer pour l'éternité ? » Si seulement nous pouvions être sûr de ne pas payer pour un fantasme d'immortalité bien vain face au passage des siècles.

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