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Visite guidée de l’industrie du sexe dans Second Life

Klara l’escort nous fait découvrir le monde du cybersexe professionnel dans Second Life, où les joueurs paient de l'argent véritable pour des sessions de chat érotique, des lap dances virtuelles et du voyeurisme.

Dominik Schott

Dominik Schott

Image : Capture d’écran, Linden Lab.

Des seins gigantesques, grands comme des maisons, remplissent tout l'écran : « ONLINE - TOUCH FOR INFO » clignote en lettres fluo. A côté de la femme géante s'étend un damier infini de photos de fesses et de décolletés plongeants qui se disputent notre attention. Un beat techno anémique s'échappe des boîtes et plus loin, un magasin vend des sex toys.

La cour intérieure d'un club érotique, dominée par les panneaux d'affichage des cameuses et des escorts | Image : capture d'écran, Linden Lab

Assaillis de toute part, nous titubons sur le trottoir de marbre qui longe l'immense mur pornographique. « Ce sont les panneaux d'affichage des cameuses », explique notre guide, Barbara*. « Ça n'est intéressant pour elles financièrement que lorsqu'elles louent plusieurs espaces publicitaires. » C'est sur ces mots que commence notre voyage au cœur du monde des escorts de Second Life.

Adresses secrètes et boîtes de nuit virtuelles : où trouver la communauté cybersexe

Klara est une escort virtuelle. Cela fait plus de dix ans qu'elle gagne sa vie en chattant avec des hommes et des femmes dans Second Life, en les accompagnant dans le jeu et en allumant sa webcam pour eux. Elle est cameuse, à ceci près qu'elle rencontre la majorité de ses clients dans le jeu. Klara est étudiante. Nous l'avons rencontrée en faisant une recherche dans sur la communauté très peu modérée des « violeurs » de World of Warcraft. Elle a accepté de nous parler de son travail dans Second Life.

Second Life ne date pas d'hier. Le jeu est sorti en 2003 et promettait à l'époque rien moins que de « révolutionner nos vies virtuelles ». Second Life voulait rassembler les gens et leur permettre de créer un monde virtuel commun. Pendant une brève période, ce projet a même paru fonctionner - au point que la Suède a même envisagé d'y ouvrir une ambassade. Mais la révolution n'est jamais venue.

Les créateurs travaillent désormais sur une suite, mais il reste toujours environ 800 000 joueurs qui visitent régulièrement le monde virtuel. Ils ont construit une multitude de lieux fantastiques, offrant tous les lieux de loisir et de détente possible, du musée Star Trek aux villes antiques reconstituées, en passant par les métropoles modernes. Et on y trouve également la patrie de Klara, la communauté Cybersexe.

Il n'est pas rare que les clients masculins aient déjà « terminé » avant la fin de la session qu'ils ont achetée.

La communauté cybersexe se trouve simultanément à de nombreux endroits dans le jeu : c'est l'une des plus anciennes communautés de cet univers. Si on souhaite y pénétrer, il suffit d'utiliser un moteur de recherche interne au jeu : en tapant « escort », on découvre rapidement une sélection de clubs ouverts au public où on se téléporte en un clic. C'est là que les clients potentiels (presque tous des hommes, d'après Klara) peuvent admirer les panneaux d'affichage clignotants couverts de chairs étalées ou discuter directement avec les escorts présentes. Il existe également quelques adresses secrètes, réservées aux initiés, où trouver des escorts particulièrement prisées ou haut de gamme.

Dans les clubs, entre deux chats érotiques, on peut souvent jouer à des mini-jeux. Ou aller se détendre dans la fosse à orgies. | Image : capture d'écran, Linden Lab

La plus grande différence avec la « Taverne du viol » de World of Warcraft : ici, les limites et les demandes des personnes sont toujours strictement respectées, et les infractions sévèrement punies. « Chaque escort doit posséder une carte d'escort qu'elle peut remettre aux clients », explique Klara. Elle nous montre sa carte, un simple fichier texte qu'on peut afficher sans quitter le jeu : on y trouve non seulement ses tarifs et prestations, mais aussi les règles, les safe words, et les actions autorisées aux clients. Chaque escort fixe elle-même ses exigences, et les clients les respectent pratiquement toujours : « Ils savent que sinon le service sera interrompu et qu'ils ne pourront plus rien dire », explique Klara.

La liste des tarifs de Klara indique les prestations qu'elle offre, réparties dans cinq catégories : des lap dances de son avatar virtuel, des sessions de chat érotique par messages texte, des discussions vocales, par webcam, et un service appelé « voyeurisme » – dans ce cas, les clients paient pour que Klara les observe devant leur ordinateur. Les prix varient fortement d'un service à l'autre : une lap dance de son avatar nu coûte par exemple 800 dollars Linden, la monnaie du jeu, soit environ 3 euros.

Mais pour avoir une conversation intime avec Klara, c'est nettement plus cher : un quart d'heure de discussion (par écrit, évidemment) coûte 7,5 euros, et une heure entière 35 euros. Pour pouvoir observer Klara par webcam pendant 60 minutes tandis qu'elle s'adonne aux plaisirs solitaires, il faudra débourser 60 euros. Les affaires sont bonnes : il n'est pas rare que les clients masculins aient déjà « terminé » avant la fin de la session qu'ils ont achetée, nous avoue Klara. Parfois il n'est pas du tout question de sexe. Certains clients veulent seulement parler avec elle et lui raconter leur vie. « Beaucoup d'hommes souffrent de la solitude au quotidien et n'ont personne à qui parler, alors ils viennent me voir », raconte Klara.

« Les clubs font attention à nous » – Être employée dans Second Life

Au cours de nos recherches sur le milieu érotique de Second Life, nous avons été particulièrement surpris de constater à quel point les escorts sont professionnelles et organisées. Certaines travaillent en indépendantes, mais la plupart sont « employées » d'un « club ». Les clubs sont des sortes de boîtes de nuit : ils sont gérés par un directeur et des assistants, et laissent les escorts travailler pour elles-mêmes. Les deux parties profitent de cet arrangement : le club reçoit un pourcentage du revenu de ses « employées » qui sert notamment à payer le coût de location du serveur, le « local », et les escorts bénéficient de la protection du club. Les employées ont accès à une sorte de « liste noire » qui liste tous les clients qui se sont déjà mal comportés et ne sont plus servis par l'établissement.

Les danseuses attendent des clients intéressés | Image : capture d'écran, Linden Lab

Klara est elle-même employée par l'un de ces clubs et n'a que du bien à en dire : « Une responsable est en ligne en permanence. S'il y a le moindre souci, on peut avoir quelqu'un qui intervient en quelques secondes dans le chat ou le show. Peu importe si le client est trop saoul, nous hurle dessus au micro ou veut du 'sexe gratuit' ». La responsable bannit le client hors du club : il ne peut plus pénétrer sur le serveur.

Les responsables essaient également de protéger au maximum la sphère privée des escorts. C'est la raison pour laquelle, au cours de la plupart de nos visites des clubs, nous n'avons pas eu le droit de prendre de captures d'écran montrant les employées ou les panneaux d'affichages. Nos demandes d'interview des responsables de clubs ont également été rejetées. C'est à chaque membre de la communauté de décider de ce qu'il a envie de révéler sur lui à tel ou tel moment, et il n'y a pas d'exception à cette règle.

Des tarifs honnêtes, la protection de la vie privée et une hiérarchie horizontale : Klara est bien dans son club

En plus des protections offertes par le club, d'autres mesures de prudence permettent d'assurer aux escorts des conditions de travail aussi sûres et confortables que possible. Certains serveurs sont ainsi inaccessibles aux joueurs qui sont inscrits depuis peu sur Second Life. Pendant notre visite du jeu, notre avatar tout neuf se faisait souvent refouler à l'entrée des clubs les plus connus du jeu. Cette règle permet d'éviter que les joueurs placés sur une « liste noire » puissent la contourner en se faisant simplement un nouvel avatar.

Si vous croyez reconnaître dans ces clubs la structure des bordels d'antan, vous vous trompez : entre responsables et employés, les échanges sont amicaux et respectueux, le temps de travail est flexible, les tarifs honnêtes, et la hiérarchie horizontale, d'après Klara. Pour notre guide, cet arrangement fonctionne très bien. En ce moment elle travaille peu, trois à quatre heures par semaine. Cela lui permet de gagner quelques dizaines d'euros d'argent de poche en marge de ses études. Elle préfère être active autour de l'heure du déjeuner : « Entre midi et quatorze heures, la plupart des hommes sont dans les clubs, à la recherche d'une femme pour leur pause déjeuner », explique Klara.

Notre dernière visite nous amène à la communauté Poudlard, qui prend le jeu de rôle très au sérieux. Chaque joueur doit préparer un emploi du temps, aller en cours et faire ses devoirs | Image : capture d'écran, Linden Lab

Retourner à Poudlard pour les devoirs : dans Second Life, ce n'est pas une contradiction

Est-ce que Second Life est un simple site de rencontre pour cameuses ? Pas du tout. Après nous avoir fait découvrir les nightclubs, Klara nous a emmenés jusqu'à son autre endroit favori du jeu : Poudlard. C'est là que nous avons pu prendre la mesure des ambitions que les développeurs, Linden, avaient sans doute pour leur projet. Il y a des années, des joueurs ont travaillé ensemble à bâtir une réplique de la célèbre école de magie de Harry Potter, ainsi que le village voisin de Pré-au-Lard, avec des échoppes qui vendent boissons et friandises.

Klara a changé d'avatar entre temps et nous guide dans les rues du village virtuelle sous la forme d'une élève de Poufsouffle : « Le week-end, les professeurs nous laissent venir ici et boire de la bièraubeurre ! », explique-t-elle avec enthousiasme, avant de disparaître dans une boutique et d'être saluée chaleureusement par les autres joueurs. Mais lorsque nous sommes retournés à Poudlard quelques jours plus tard pour voir nous-même les cours dispensés au château, l'entrée nous a été interdite par un élève de Serdaigle : « On n'entre pas sans carte d'élève. »

C'est cela aussi, Second Life : les personnages et les univers apparemment contradictoires cohabitent comme par magie. Et les clubs les plus fermés ne sont pas nécessairement les moins recommandables.