Image : Wikimedia Commons/US Army

Une brève histoire des armes anti-satellites

Missiles, kamikazes, lasers et pirates : les satellites et ceux qui comptent sur eux ont beaucoup de souci à se faire en cas de guerre entre grandes puissances.

|
août 14 2017, 7:48am

Image : Wikimedia Commons/US Army

La terre, la mer, le ciel et Internet ne suffisent plus : la guerre est en route pour le vide. Vendredi 16 juin, l'United States Air Force (USAF) a annoncé la création prochaine d'un grade de chef d'état-major adjoint aux opérations spatiales. Le premier titulaire de cette position à trois étoiles, dont l'identité n'a pas encore été révélée, va avoir beaucoup à faire : au-delà de l'atmosphère, les États-Unis sont menacés dans leur réputation de première puissance militaire du monde par la Chine et la Russie.

Depuis le milieu des années 2000, les deux grandes rivales de l'Amérique peaufinent ouvertement leur arsenal anti-satellite, ou ASAT. Le secrétaire adjoint à la défense des États-Unis, Robert O. Work, l'a martelé lors d'une conférence militaire à Washington DC en mars 2015 : "Notre domination technologique n'est plus assurée. (...) Nous voyons plusieurs nations développer des capacités qui menacent notre avantage et notre aptitude à projeter notre puissance." Russes et Chinois sont en possession de missiles ASAT, c'est certain, mais ils détiennent peut-être aussi des satellites tueurs, des lasers, des dispositifs de brouillage.

La menace ASAT est sérieuse. Les satellites qui flottent au-dessus de nos têtes ont de nombreux rôles civils et militaires : navigation, communication, reconnaissance, espionnage… Les forces armées des États-Unis, par exemple, comptaient sur près de 130 satellites en 2014. Malheureusement, bon nombre d'entre eux ont été placés en orbite à une époque où l'espace était considéré comme un environnement sûr. Ils sont des cibles vitales et fragiles ; en cas de guerre, ils seraient sans doute frappés les premiers.

La course à l'armement ASAT qui oppose Américains, Russes et Chinois remonte à la Guerre Froide. Le premier missile anti-satellite de l'histoire a été mis au point en 1959 par l'USAF. Baptisé Bold Orion, il avait été conçu pour annihiler sa cible dans une explosion nucléaire assez massive pour compenser son manque de précision. L'état-major avait autorisé son développement par crainte d'un hypothétique "bombardier orbital" soviétique. Ses principaux héritiers, des variantes des engins antibalistiques Nike Zeus et Thor, ont engendré le missile air-espace ASM-135 ASAT en 1984. Le 13 septembre 1985, c'est lui qui a permis aux États-Unis de réussir leur première destruction de satellite.

Le tir du ASM-135 ASAT du 13 septembre 1985. Image : Wikimedia Commons/USAF

D'après le Jane's Intelligence Review, la Chine a commencé à cultiver ses capacités ASAT dès 1964 avec le Projet 640. Grâce à ce programme de développement de missiles antibalistiques lancé à la demande de Mao Zedong lui-même, l'Empire céleste a acquis très tôt les technologies nécessaires à la conception d'un missile anti-satellite. Après la fermeture du Projet 640 en 1980, l'armée chinoise a dû attendre 1986 et le lancement d'un plan de développement des hautes technologies de grande ampleur pour reprendre les recherches ASAT. L'expert Ian Easton considère que ce nouvel élan vers la guerre spatiale a pu aboutir à la création du SC-19, un missile anti-satellite chinois désormais bien connu.

En dépit de leurs succès américain et chinois, les missiles ASAT n'ont pas su séduire l'URSS. En 1960, sentant ses installations militaires menacées par l'espionnage spatial suite à l'incident du U-2, le Kremlin leur a préféré l'Istrebitel Sputnikov, le "Destructeur de satellite". Le premier prototype de cet engin conçu pour exploser dans une gerbe de shrapnels après s'être positionné à proximité de sa cible a été lancé en novembre 1963. Cinq ans plus tard, l'un de ses descendants a prouvé que le concept était fiable en détruisant le satellite-cobaye Cosmos-248. Les Soviétiques ont développé beaucoup d'autres Istrebitel Sputnikov après cette réussite. En 1991, ces satellites tueurs étaient assez perfectionnés pour parer aux manoeuvres d'évitement de leurs cibles.

La course à l'armement ASAT a pris une tournure résolument futuriste à l'aube de l'effondrement de l'URSS. Au milieu des années 80, le département de la Défense des États-Unis s'est mis en tête d'adapter son laser antibalistique MIRACL (Mid-Infrared Advanced Chemical Laser), lancé en 1980, à la chasse aux satellites ; elle attendait de lui qu'il aveugle les engins ennemis à l'aide de son mégawatt de puissance. Lorsque des rapports d'espionnage ont laissé entendre que les Soviétiques développaient eux aussi des lasers ASAT, la Défense américaine s'est empressée de réclamer plus de budget. En 1989, une enquête officielle a montré que les communistes ne disposaient en fait pas de telles armes. Le Congrès a réagi en interdisant le test du MIRACL. Le mur de Berlin venait de tomber.

L'effondrement du bloc soviétique n'a pas ralenti les projets d'armement ASAT américains. Les années 90 ont vu l'US Army lancer un programme de développement d'engins comparables aux Istrebitel Sputnikov. L'interdiction de tester les capacités anti-satellites du MIRACL a été levée en 1996. Au mois d'octobre 1997, l'Air Force a braqué le laser sur l'une de ses sentinelles spatiales, le MSTI-3. Les résultats de l'expérience sont toujours secrets mais le département de la Défense a indiqué que le satellite avait été temporairement "ébloui" par le faisceau. Tout se passait bien pour le programme ASAT américain quand le 21ème siècle a débarqué.

En janvier 2007, la Chine a brutalement révélé ses capacités ASAT en détruisant l'un de ses satellites à l'aide d'un missile SC-19. La cible du test, une sonde météo placée à 865 kilomètres d'altitude, a été réduite en miettes par un projectile non-explosif lancé à grande vitesse ; sa destruction a généré plus de 3 500 débris. "Cela faisait 20 ans que la course à l'armement spatial n'avait pas progressé, avait alors déclaré Jonathan McDowell, un astronome affilié à l'université Harvard, dans le New York Times. Une longue période de calme prend fin." Aucun satellite en orbite n'avait été intercepté depuis le test de l'ASM-135 ASAT américain de septembre 1985.

La trajectoire des débris du satellite Fenyung-1, la cible du test chinois de janviers 2007. Image : Wikimedia Commons/NASA Orbital Debris Program Office

Le test du SC-19 a suscité l'inquiétude de nombreux pays. Très vite, Vladimir Poutine a accusé les États-Unis et leur programme ASAT d'avoir poussé les Chinois à développer leurs capacités anti-satellites : "J'aimerais faire remarquer que la Chine n'est pas le premier pays à conduire ce genre d'essai", a-t-il lancé. Depuis Washington D.C., le porte-parole du National Security Council américain a déclaré : "Les États-Unis considèrent que le développement et le test de telles armes par la Chine ne correspond pas à l'esprit de coopération auquel les deux pays aspirent dans le domaine de l'aérospatiale civile."

En dépit des appels au calme de la communauté internationale, la course à l'armement ASAT était lancée pour de bon. En 2008, pour la deuxième fois de leur histoire, les États-Unis ont détruit l'un de leurs satellites à l'aide d'un missile. Les Chinois ont riposté cinq ans plus tard en réussissant le test du successeur du SC-19. Fin 2016, la Russie a rappelé à grand bruit qu'elle détenait elle aussi des engins ASAT en lançant son cinquième missile PL-19 Nudol pour un vol d'essai réussi. Bien qu'il ait été conçu comme un dispositif antibalistique, le PL-19 Nudol est capable d'atteindre les satellites en orbite basse.

Tous ces missiles ont de quoi faire peur. En fait, c'est sans doute leur rôle principal. En situation de guerre, ces engins ne seraient sans doute dégainés qu'en dernier recours : condamner l'orbite terrestre en créant des nuages de débris est mauvais pour la suite de la conquête spatiale. Les progrès technologiques aidant, la Chine, la Russie et les États-Unis ont donc développé de nouveaux moyens de neutraliser les satellites ennemis sans leur tirer dessus. Ces solutions alternatives sont désormais nombreuses.

L'Istrebitel Sputnikov soviétique Polyot-1. Image : Dietrich Haeseler

La Russie semble ne pas avoir oublié les Istrebitel Sputnikov soviétiques. En 2014, elle a lancé un satellite militaire baptisé Kosmos 2499. Officiellement, cet engin expérimental d'une trentaine de centimètres sert à tester de nouveaux systèmes de propulsion. Troublés par sa grande manoeuvrabilité, beaucoup d'observateurs ne se sont pas laissés convaincre : à les croire, le Kosmos 2499 a été conçu pour s'en prendre à des satellites ennemis. Interrogée par le Financial Times, l'experte en sécurité spatiale Patricia Lewis a déclaré : "Il pourrait avoir des fonctions civiles ou militaires. Peut-être qu'il est équipé d'un bras pour agripper les autres appareils, ou d'un lanceur de projectiles ASAT. Il pourrait aussi être doté de capacités de brouillage ou de piratage."

Un autre engin russe intrigue les experts. Luch a été mis en orbite quelques mois après Kosmos 2499. Depuis, sans trop que l'on sache pourquoi, il manoeuvre pour se rapprocher d'autres satellites. En novembre 2016, l'entreprise de localisation aérospatiale Analytical Graphics a affirmé à CNN que Luch s'était positionné à proximité de quatre appareils américains et européen en l'espace d'un an. Pour son directeur Paul Graziani, c'est sûr, l'engin russe a été conçu pour "écouter le trafic qui passe par les satellites de communication." Il ajoute : "Si les gens qui le pilotent en décidaient ainsi, ils pourraient aussi lui ordonner de percuter un autre appareil."

La Chine dispose elle aussi d'un satellite suspect, le Shiyan 7 ("Expérience 7"). D'après certains observateurs, cet engin lancé en 2013 a été conçu pour endommager ou dévier les satellites adverses de leur orbite à l'aide de son bras articulé. Pour d'autres experts, le Shiyan 7 est un simple collecteur de déchets spatiaux ou un inoffensif réparateur destiné à la station spatiale chinoise Tiangong-2. La Chine avait déjà été suspectée de développer des engins ASAT en 2008 lorsque l'un de ses micro-satellites, le Banxing-1, avait frôlé l'ISS.

Les lasers ont peut-être trouvé leur place dans l'arsenal ASAT de la République populaire, eux aussi. En 2006, le gouvernement américain a affirmé que les militaires chinois avaient braqué un faisceau à haute énergie sur ses satellites sans faire de dégâts. Dans une étude des capacités ASAT chinoises publiée en 2014, le spécialiste des relations culturelles sino-américaines Gregory Kulacki affirme qu'il ne s'agissait peut-être que d'un simple exercice de mesure d'orbite : "La Chine utilise la télémétrie laser dans son programme spatial. Elle pourrait aussi l'utiliser dans le cadre de ses efforts de développement d'un système de tracking des objets spatiaux."

Nouvelle course à l'armement oblige, l'état des capacités ASAT physiques américaines est tenu secret. En 2006, le New Scientist a révélé que le Pentagone s'était mis en tête de développer au moins trois dispositifs anti-satellites : des véhicules spatiaux conçus pour tirer des missiles sur les satellites adverses, des engins kamikazes destinés à percuter leur cible et des lasers terre-espace - rien de bien innovant. Depuis, rien ne filtre.

Les satellites sont vulnérables aux attaques physiques et aux lasers, mais aussi au brouillage, c'est-à-dire au blocage du flux d'information qui les lie à la Terre ; il suffit de les bombarder d'ondes parasites. En 2015, l'Air Force a enregistré 261 cas de brouillage des satellites de l'US Army. À en croire le général John Hyten, tous ont été causés par des erreurs internes : "La morale de cette histoire, c'est que le champ électromagnétique est incroyablement compliqué et que la plus petite erreur peut avoir des conséquences stratégiques énormes." Difficile de révéler plus largement une faiblesse aussi grave.

Daniel Coats, le directeur du renseignement national des États-Unis, l'a affirmé face au Sénat en mai dernier : "Les chercheurs chinois ont étudié différentes méthodes d'amélioration de leurs capacités de brouillages (...). La Russie a l'intention de moderniser son armement électronique et de déployer une nouvelle génération d'armes électroniques d'ici à 2020." Pour le haut responsable, ces armes viseront en particulier les satellites de communication, d'imagerie et de navigation, notamment le GPS. Dans son document A History of anti-satellite programs, l'ONG Union of Concerned Scientists affirme que les États-Unis disposent d'un système de brouillage ASAT depuis les années 2000.

Reste le risque du piratage pur et simple. Le réseau de satellites d'observation de la National Oceanographic and Atmospheric Administration, l'agence américaine en charge de l'étude de l'air et de l'océan, a déjà été pris de force par des hackers d'origine chinoise en 2014. En situation de guerre, cette agression aurait pu avoir des conséquences catastrophiques : diffusion de fausses informations, perturbation des mouvements de troupes et même, d'après le consultant pour l'US Air Force Space Command et écrivain Peter Singer, modification de la trajectoire d'un satellite ou d'un missile.

Dans le Financial Times, l'experte en sécurité spatiale Patricia Lewis explique : "Si vous parvenez à pirater le système de contrôle d'un satellite, vous pouvez faire beaucoup de choses : tourner les panneaux solaires vers le soleil pour les faire griller, faire plonger le satellite vers la terre, le transformer en arme et le projeter sur d'autres satellites, ou, encore pire, modifier les données qu'il transmet à la Terre dans l'espoir que ses opérateurs prennent des décisions aux conséquences catastrophiques." Ce genre d'enfumage numérique est connu sous le nom de spoofing. Pour les observateurs de la course aux dispositifs ASAT, il représente une menace grave.

Les informations concernant les capacités de piratage anti-satellite des États-Unis, de la Russie et de la Chine sont évidemment inconnues du grand public. La cyberguerre est un sujet sensible, particulièrement lorsqu'elle concerne l'espace. Moins coûteuse et plus propre que les missiles, les engins kamikazes et les lasers, elle n'offre aucune possibilité de riposte à sa cible. Bien menée, elle peut même passer inaperçue.

Les forces armées des États-Unis savent depuis longtemps que leurs satellites seront frappés en cas d'affrontement avec une grande puissance : l'ancien secrétaire d'État à la défense Donald Rumsfeld agitait déjà la menace d'un "Pearl Harbor dans l'espace" en 2001. En plus de développer leurs capacités ASAT, elles se sont donc entraînées à se prémunir de celles de leurs adversaires.

Les emblèmes des Space Aggressor Squadron 527 et 26. Image : U.S. Air Force photo/2nd Lt. Darren Domingo

Quelques part dans les Rocheuses, les Space Aggressor Squadron numéro 26 et 527 de l'US Air Force se font passer pour les ennemis des États-Unis au cours d'exercices qui simulent des attaques contre les satellites militaires du pays. "Notre boulot est d'identifier les différents types de menaces et les ennemis potentiels, mais aussi d'être capable de les reproduire pour aider les gentils, notre US Air Force", explique Christopher Barnes, le responsable de l'entraînement du 26th SAS, dans Seeker. Ces simulations doivent former les soldats à rester opérationnels même privés de "ressources spatiales", c'est-à-dire sans GPS ou système de communication.

Pour mieux encaisser les pertes spatiales en cas de guerre, le département de la Défense a également décidé d'augmenter la "flexibilité" des communications entre bases terriennes et satellites, notamment en leur ouvrant plus de fréquences.

En théorie, tous ces efforts relèvent de la simple adaptation : le temps passe, la technologie avance, la guerre change. La doctrine de la paix armée, qui a déjà enfanté du concept de dissuasion nucléaire, va continuer à motiver le développement de capacités ASAT toujours plus nombreuses et pointues. C'est à croire que nous sommes déjà bien engagés dans une nouvelle guerre froide.