20 ans après sa sortie, Serial Experiments Lain est toujours un chef-d'oeuvre cyberpunk

1998. Le monde accueille Internet dans la joie. Boudant dans un coin, l'anime Serial Experiments Lain préfère raconter l'histoire sombre et bizarrement prémonitoire d'une jeune fille perdue sur le réseau.

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août 2 2018, 11:36am

Image : fauux - fauux.neocities.org

Cet article contient des spoilers.


L’année 1998 a été faste pour l’animation japonaise. Si faste, en fait, que les animes de ce millésime font toujours parler d’eux aujourd’hui : Cowboy Bebop finit tout juste une tournée d’anniversaire un peu gênante, Sakura vient de s’offrir un nouvel arc de 22 épisodes, la bande originale d’Initial D s’est incrustée pour de bon dans la culture Internet… Même Trigun a eu droit à un hommage, une figurine « 20th Anniversary Edition » hors de prix. Au milieu de ce boucan, un autre grand anime a soufflé sa vingtième bougie avec une discrétion tout à la fois injuste et à-propos : Serial Experiments Lain.

Aucune série d’animation n’a marqué Internet comme Serial Experiments Lain. Diffusés pour la première fois entre juillet et septembre 1998 sur l’une des principales chaînes de divertissement japonaises, les treize épisodes de « SEL » n'ont jamais vraiment percé en Occident. Pourtant, ils servent désormais de base idéologique et artistique à quatre forums, un fanzine web, un projet de visual novel, des oeuvres musicales, littéraires et numériques par dizaines et même un jeu en réalité alternée (JRI) en forme de proto-secte apocalyptique. Un héritage mérité, quoi qu’un peu maigre, pour cette série glauque et bizarrement prémonitoire.

L’héroïne de Serial Experiments Lain, Lain Iwakura, est une lycéenne solitaire et introvertie. Son manque de familiarité avec les Navi, des ordinateurs qui permettent d’accéder à un réseau informatique global appelé Wired, lui vaut les moqueries de ses camarades. Dans sa famille, l'amour manque. Ses parents l’ignorent et sa soeur ne cherche plus à la comprendre. Une nuit, tout bascule : l’une de ses camarades de classe se suicide. Quelques jours plus tard, la disparue contacte Lain par mail pour lui expliquer qu'elle vit toujours dans le Wired, tout juste débarrassée de son « enveloppe ». Dès lors, l’adolescente se jette à corps perdu dans le réseau ; remplissant sa chambre de machines toujours plus imposantes, elle s’éloigne doucement du monde physique.

Image : Serial Experiments Lain - Capture d'écran

Serial Experiments Lain est une oeuvre étrange et difficile. Comme Neon Genesis Evangelion, l’autre anime philosophicoïde des années 90, elle enchaîne les circonvolutions scénaristiques et les monologues pour disserter sans but sur des thèmes sans fond : l’identité, la réalité, la perception, la communication, la vie en société, le divin... Impitoyable avec le spectateur peu motivé, le réalisateur Ryutaro Nakamura mêle lenteur de mise en scène et montage elliptique, tons ternes et lumière électronique crue, silence et vacarme. Seuls ceux qui aiment ou tiennent bon seront récompensés ; car plus la série déroule son scénario confus, plus elle devient intéressante.

L’année de la sortie de Serial Experiments Lain, environ 3% de la population mondiale avait accès à Internet. Netscape régnait sur le marché des navigateurs, Google venait de naitre, on parlait sans rougir de « chiffre d’affaires d’Internet », le bug de l’an 2000 était un problème inédit. Cet Internet encore bien distinct du « monde réel » suscitait un enthousiasme vibrant : il devait abolir les frontières, centraliser les savoirs, permettre à tous de s’exprimer. À contre-courant mais sans hargne, SEL a préféré prédire le piratage d’infrastructures publiques, l’Internet des objets et sa faiblesse, la diffusion d’informations secrètes, le doxxing, la violation de la vie privée… Et, sutout, les bouleversements imposés aux humains par Internet.

La personnalité de Lain éclate au contact du Wired. Toute l'intrigue de la série repose sur ce schisme : toujours réservée IRL, elle se fait connaître pour sa dureté et ses hacks hargneux sur le réseau. Comme elles sont indépendantes et incapables d'entrer en contact, ces identités empiètent l'une sur l'autre. Précédée par la réputation du doppelgänger dont elle ignore tout, la Lain du monde « réel » suscite embarras et déception chez ceux qui ont d'abord rencontré la Lain du Wired. Ce dédoublement quasi-pathologique permet à SEL de s’interroger sur la place et la gestion de l’identité numérique, plusieurs années avant qu'elle ne soit mise au centre de l’expérience en ligne et indexée à l'identité « réelle » par les blogs puis les médias sociaux. Pas mal, mais pas tout.

Image : Serial Experiments Lain - Capture d'écran

Tout en affirmant qu’identité numérique et physique sont distinctes, Serial Experiments Lain soutient avec force que mondes numérique et physique peuvent ne faire qu'un.

« Le Wired n’est qu’un moyen de communication et de transfert d’information, avertit le père de Lain au milieu de la série. Tu ne dois pas le confondre avec le monde réel. » Sa fille rétorque : « Tu te trompes. La différence entre les deux n’est pas si évidente. » À la fin de la série, l’adolescente abat cette frontière en trouvant le moyen d’accéder au Wired sans ordinateur. Soudain, les deux dimensions se confondent complètement : Lain efface les mauvais souvenirs comme de vieux commentaires, croise sa camarade suicidée dans la rue comme si elle rendait une visite mémorielle à son profil Facebook… Et finit par se « réinitialiser » sur le réseau, ce qui la fait presque disparaître du monde physique — comme une version extrême du droit à l’oubli.

Serial Experiments Lain savait qu’Internet allait devenir aussi réel que le monde « réel » et qu’il serait un jour impossible d’exister dans l’un sans exister dans l’autre. Cependant, pour les fans, ces prémonitions sont presque moins importantes que la partie intime de la série.

« Nous aimons Lain, et nous voulons partager notre passion avec le monde. »

« Serial Experiments Lain parle de ce que ça fait d’être un enfant sur Internet, ce qui touche de plus en plus de gens chaque année », affirme Junk, le fondateur du fanzine Lainzine, dans un mail à Motherboard. En effet, les premiers épisodes retracent l’éducation de l’internaute lambda : Lain apprend à se servir de son ordinateur, découvre le Wired, les forums, le multijoueur… Puis, très vite, s’ennuie et s’énerve devant ce torrent d’informations mi-inutiles, mi-invérifiables. Quiconque passe un peu de temps sur Internet connait ça. Cependant, passé ce premier contact avec les dangers et merveilles du réseau, la série se concentre sur un mal plus particulier : la solitude.

Plus Lain connaît le Wired, plus elle s’isole. Après quelques épisodes, sa relation avec sa seule amie se délite et ses parents l’abandonnent ; enfermée dans sa chambre, elle ne se rend même plus au lycée. La référence au phénomène des hikikomori, identifié pour la première fois au Japon dans les années 90, est claire. Deux décennies plus tard, alors que la solitude progresse chez les jeunes un peu partout dans le monde, Serial Experiments Lain reste actuel.

Image : Serial Experiments Lain - Capture d'écran

Il est régulièrement question d’isolement et de troubles mentaux sur Arisuchan et Lainchan, deux petits forums basés sur SEL. Tsuki Project, l’étrange JRI inspiré de la série, promet d’envoyer ses participants vers un au-delà où « tout le monde est important » — « comme une réponse aux craintes d’anonymat et de solitude surgies du capitalisme tardif », écrivions-nous en novembre 2017. La solidarité est forte dans ces coins du web ; pas de guerres intestines, pas de flame wars, peu de trolls. Ayant expliqué qu’il est difficile de rejoindre la communauté sans regarder SEL, Junk s’emporte : « J’ai trouvé l’amour là-bas et j’espère que d’autres le trouveront aussi. J’espère vraiment que tout le monde est en sûreté, qu’on prend soin d’eux. Le monde est dur mais nous pouvons veiller les uns sur les autres. »

Portées aux nues par ces fans émotifs, Lain est devenue un genre d’icône. Dans sa FAQ, pour expliquer ce qui le différencie des forums concurrents, Lainchan cite l’héroïne avant la série : « Notre principal point commun est notre appréciation de Lain et Serial Experiments Lain. » Junk confirme : « Nous aimons Lain, et nous voulons partager notre passion avec le monde. » Encore un cas de fétichisation douteuse, si courante chez les otakus ? Peut-être, mais pas seulement. Beaucoup de fans de SEL semblent se reconnaître dans le personnage de l’adolescente asociale qui trouve refuge sur Internet. Plus qu’une bête waifu d’anime saisonnier, Lain est une semblable, voire une meneuse ; après tout, leur communauté est son héritage.

Nerd enfermé, internaute sans histoire, amoureux d’Internet ou amateur d’oeuvres bizarres, Serial Experiments Lain a forcément quelque chose pour vous, 20 ans après sa première diffusion. Peu d’animes peuvent se vanter d’être restés aussi pertinents après tant d’années.

Sébastien Wesolowski parle aussi d'animes sur Twitter.