Comment devenir une star du web en perçant des boutons

Sur Internet, les adeptes du "popping" sont des milliers à regarder des vidéos de kystes, boutons et autres points noirs que l'on perce. C'est même devenu un business lucratif.

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13 juin 2016, 8:12am

Le réveil sonne. Les sens engourdis, les membres un peu fébriles, vous vous traînez jusqu'à la douche. L'eau vous réveille juste assez pour vous permettre d'apercevoir une anomalie au travers de la buée qui s'est accumulée sur le miroir. Un petit relief rose est apparu sur votre joue pendant la nuit. Il n'est pas si visible, mais vous le voyez et de fait, tout le monde peut le voir. Quand vos doigts tâtent la petite boule de pus sous pression, vous savez que l'instant est critique : allez-vous vous comporter en être humain raisonnable et laisser la protubérance tranquille, ou la travailler au corps dans l'espoir qu'elle dégorge et disparaisse plus vite ? Vous pensez à votre journée au boulot, à votre soirée entre amis. Un élan autodestructeur prend le dessus : vos index prennent l'abcès en tenaille. Une bouillie jaunâtre surgit de votre épiderme, puis une goutte de sang. Bravo, le bouton est mort. Un sentiment de dégoût et de satisfaction coupable monte doucement alors que vous éloignez votre visage du miroir ; votre frappe chirurgicale a laissé un impact rougeaud.

Nous nous sommes tous adonnés à ces petits rituels de mutilation. On n'aurait pourtant pas idée de les évoquer en public ; ce petit coin d'intimité sébacée est bien là où il est, caché dans votre salle de bain. Sur internet, bien sûr, tout le monde n'est pas de cet avis. Le réseau regorge de vidéos de boutons qui éclatent sous la pression d'une paire de pouces gantés, de points noirs délogés de leurs pores par un tire-comédons, d'abcès drainés à la main, de kystes qui s'épanchent en boucles crémeuses après un coup de bistouri. Certaines d'entre elles atteignent des sommets de popularité : "Huge Cyst Extraction" a été visionnée 36 millions de fois depuis sa mise en ligne sur YouTube en 2009. Au cours de ses quatre grosses minutes, une femme vide une vilaine grosseur qui s'est installée entre les omoplates d'un certain Gary. "Pourquoi est-ce si satisfaisant à regarder ? demande une internaute dans l'un des commentaires les plus appréciés de la vidéo. Genre, je me sens tellement satisfaite quand je regarde tout ce pus sortir. Je sais que je suis putain de bizarre." Bienvenue dans le monde fabuleux du "popping".

Sur le web, la place forte des amateurs d'extractions diverses s'appelle /r/popping. Cette sous-catégorie du site communautaire Reddit agrège toute les "photos, vidéos et histoires qui parlent de kystes et de boutons". Très ouverte, elle s'accommode aussi des bouchons de cérumen, des abcès dentaires, des poils incarnés, des aphtes et de tout un tas d'autres horreurs dont le corps humain a le secret. Son créateur et administrateur sh0rty juge bon d'avertir ses visiteurs dans la description de son repère : "Baissez le volume quand vous regardez certaines vidéos. Beaucoup de cris et de bruits de vomissements. Manger (en particulier du yaourt) n'est pas recommandé. Ne mettez pas de pièces de monnaie dans votre oreille." En inaugurant /r/popping à la fin du mois d'août 2010, le redditor s'était justifié ainsi face au retour glacial des autres internautes : "Il y a beaucoup de gens qui aiment percer des boutons et des kystes. YouTube et d'autres hébergeurs sont pleins de vidéos de ce genre, il y a aussi des sites entièrement dédiés à ça. C'est une niche intéressante". Le temps lui a donné raison : aujourd'hui, sa création compte près de 70 000 abonnés. Dans leur vidéo préférée, une femme extrait un point noir titanesque à l'aide d'une aiguille et d'une pince à épiler.

S'il est un point de rassemblement idéal pour ceux qui ne veulent pas rater le dernier bouton à la mode, /r/popping a beaucoup de petits concurrents. Les sites auxquels sh0rty faisait référence en 2010 existent toujours. Ils sont nombreux, parfois anciens et plutôt éclectiques dans le répugnant : le très gore CystBursting propose une catégorie "Kystes les plus populaires" et une galerie spéciale morsures d'araignées, Top10Popping affirme exister depuis 1996, EpicZitPop va main dans la main avec PimplePoppingVids, PimplePopper fait se côtoyer dermatologie, plaies infectées et biopsies… Le plus populaire d'entre eux, Pop That Zit, compte 12 000 fans sur Facebook et reçoit 350 000 visiteurs uniques chaque mois. Ce site fondé en 2006 prend son sujet avec un tel sérieux qu'il propose un "Manifeste du chtar" et un lexique de termes dermatologiques intitulé Wiki Pus. Contrairement aux autres représentants du popping, Pop That Zit fait même appel aux internautes dans sa quête de la plus belle extraction. "Si vous avez des images originales, nous vous verserons 20$", proclament les fondateurs du site dans la catégorie "Soyez payé pour percer des boutons". Pour toucher les billets, vous devrez cependant fournir une vidéo complètement inédite et de qualité.

La soif de contenu original de Pop That Zit est révélatrice. Pendant de longues années, la communauté du popping a dû se contenter de vidéos tournées par des particuliers mal équipés et peu coutumiers des extractions. YouTube déborde de carnages dermatologiques enregistrés dans des conditions déplorables : la lumière est mauvaise, la caméra tremble, la mise au point vacille, le chirurgien du dimanche massacre son patient sans le moindre souci d'hygiène. Des plaies s'ouvrent et saignent sous des ongles sales, des cris stridents percent l'oreille du spectateur quand une opération réussit. De véritables supplices pour les esthètes du comédon. Les quelques vidéos qui ont été jugées dignes par ces connaisseurs sont devenus des classiques poussiéreux : aujourd'hui encore, on croise souvent les mêmes kystes sans fond et autres points noirs soi-disant vieux de plusieurs décennies sur r/popping, CystBursting et compagnie. D'où l'appel à l'aide de Pop That Zit, mais aussi le triomphe de la docteure Sandra Lee.

Sandra Lee, au naturel.

Sandra Lee se présente comme une spécialiste de la dermatologie générale et cosmétique. Elle exerce en Californie depuis une dizaine d'années aux côtés de son époux Jeffrey Rebish, dermatologue lui aussi. C'est cet expert du psoriasis et des cancers de la peau qui a permis à la docteure de faire ses premiers pas vers la célébrité en 2011, après qu'elle se soit entichée d'une nouvelle machine à liposuccion : "Mon mari a négocié avec l'entreprise qui produisait cet appareil, a-t-elle expliqué à Motherboard par mail. Si nous prenions le risque de l'acheter, ils nous aideraient à passer à la télévision ou quelque chose de ce genre, pour nous rendre plus visibles et attirer des clients. Après une première visite, je suis devenue amie avec la plupart des producteurs de The Doctors. Tout est parti de là."

Au fil de ses apparitions dansce talk-show particulièrement populaire, la dermatologue n'a pas tardé à acquérir une petite notoriété. Tout en compilant ses passages télévisés sur une chaîne YouTube dédiée, Sandra Lee a commencé à prendre soin de son compte Instagram. "En décembre 2014, j'ai décidé d'y poster une vidéo d'extraction de point noir, a-t-elle expliqué au site d'information médical 8asians. Mes abonnés ont réagi avec une vivacité inhabituelle, beaucoup d'entre eux taggaient leurs amis. Erin, l'une de mes assistantes, a dit que nous devrions lancer un compte Instagram réservé au popping. C'est comme ça que DrPimplePopper a commencé. (…) J'ai réalisé que je tenais quelque chose, que les gens aimaient ou détestaient ces vidéos mais qu'ils marquaient leurs amis dessus dans les deux cas !" Face à ces réactions explosives, la dermatologue a décidé d'importer le concept sur sa chaîne YouTube. Mains gantées, gestes sûrs, images stables, éclairage clinique : ses vidéos d'extractions de points noirs n'ont pas tardé à attirer l'attention des fanatiques de /r/popping. C'est parce qu'elle a osé embrasser cette communauté que Dr. Pimple Popper est devenu si célèbre.

Sandra Lee en train d'exploser un kyste.

Grâce aux conseils de Reddit, Sandra Lee a appris à satisfaire les amateurs de popping les plus exigeants. Elle filme en gros plan et fait tout le nécessaire pour qu'aucun saignement ne vienne gâcher ses plus grosses extractions. Bilan : ses comptes YouTube et Instagram comptent tous les deux près d'un million et demi d'abonnés. Chaque mois, sa chaîne officielle enregistre 70 millions de visionnages. Il n'a fallu qu'un an et demi a la docteure Pimple Popper pour devenir une véritable marque. Sandra Lee a profité de ce succès pour lancer une nouvelle chaîne YouTube de conseil en dermatologie, un site officiel et une ligne de produits dérivés qui marche plutôt bien : "Nous avons déjà épuisé les stocks d'extracteurs de comédons plusieurs fois !", s'enthousiasme-t-elle. La dermatologue ne compte pas s'arrêter là : "Nous travaillons aussi sur une ligne de produits de beauté, avec des traitements contre l'acné et les boutons ! Et nous avons beaucoup d'autres idées…" Lorsque nous lui avons demandé de chiffrer le succès financier de sa petite entreprise, Sandra Lee a battu en retraite. Le New York Mag estime que sa chaîne YouTube pourrait lui rapporter plusieurs centaines de milliers de dollars cette année.

Si elle est indéniablement la plus célèbre, Sandra Lee n'est pas la seule figure majeure du popping. Les vidéos d'extraction de points noirs du dermatologue Vikram Yadav récoltent régulièrement plusieurs centaines de milliers de vues sur YouTube. Les trois volets de son chef-d'oeuvre "Points noirs et boutons blancs sur le nez" ont été visionnés plus de 65 millions de fois. Son succès est tel que The Economic Times a décidé de l'inclure dans son classement des dix plus grands YouTubers indiens aux côtés de chefs cuisiniers, d'acteurs et de musiciens. Les connaisseurs raffolent aussi des vidéos de Josefa Reina, une électrolyste professionnelle qui repère et corrige les plus petites imperfections avec une précision effrayante. 85 000 personnes sont abonnés à sa chaîne YouTube.

Qu'est-ce qui rend les vidéos de popping si populaires ? Sur YouTube, leurs adeptes ne manquent jamais de justifier leur passion dans les commentaires. Certains trouvent qu'un comédon qui jaillit de son pore est un spectacle trop satisfaisant pour être ignoré. D'autres affirment que les extractions les relaxent : "Je regarde ces vidéos parce que ça me calme pour une raison qui m'échappe, explique un internaute sous une compilation de la chaîne YouTube Blackheads Under the Microscope. A chaque fois qu'un bouton éclate, je me sens bien et je souris. Genre, ça me réconforte de voir ça." Sandra Lee rapporte qu'un grand nombre de popaholics ressentent une sensation de bien-être appelée Autonomous sensory meridian response (ASMR) en regardant ses vidéos. Quelques spectateurs perçoivent même le popping comme une source de sensations fortes : pour eux, le suspense du bouton qui s'apprête à éclater vaut bien le frisson d'un tour de montagnes russes. Qu'ils soient grisés ou relaxés par les images d'extraction, quatre adeptes du popping sur cinq les trouvent "fascinantes".

Certains théoriciens du popping pensent que les vidéos d'extraction plaisent parce qu'elles titillent notre côté grand singe. "Comme tous les primates, nous sommes encore conçus pour nous toiletter, explique le neuroscientifique Ogi Ogas dans XOJane. C'est un instinct puissant, profondément enfoui. Le toilettage consiste à examiner attentivement la peau et la fourrure d'un semblable pour y trouver des parasites et s'en débarrasser. Nous sommes vraiment faits pour aimer percer des boutons". Daniel Kelly a une autre explication à proposer. Pour ce professeur de philosophie, les vidéos de popping sont fascinantes parce qu'elles sont répugnantes. "Une des principales fonctions du dégoût (…) est de nous protéger des maladies infectieuses", explique-t-il dans Cosmopolitan. A l'en croire, c'est la raison pour laquelle une odeur de vomissures ou d'excréments repousse la plupart des êtres humains : l'instinct se manifeste face à un risque élémentaire. Daniel Kelly affirme que nous ne ressentons que rarement de dégoût véritable. Les égouts, les hôpitaux et les morgues nous en auraient préservés au point de rendre fascinante toute image ou expérience répugnante. D'où la popularité de Sandra Lee, Vikram Yadav et compagnie.

Restent ceux pour lesquels le popping est une source d'excitation sexuelle : selon le psychologue et spécialiste des comportements compulsifs Mark Griffiths, l'acnéphilie est rare mais bien réelle. En témoignent les catégories "Zit popping" et "Zit squeezing" sur le site de vidéos fétichistes Clips4sale, cette jeune femme pour laquelle une bonne session d'extraction fait office de préliminaires, cet anonyme qui compare une éruption de sébum à une éjaculation et le défunt site web "spécialisé dans le développement d'érotisme à base de boutons "The Pimple Erotic. Sandra Lee elle-même compare volontiers ses vidéos à de la pornographie. Le plus étrange, c'est que le créateur de /r/popping administre aussi /r/JustOneBoob, un subreddit consacré aux photos de femmes qui montrent "juste un sein". Le quartier général des popaholics dispose d'ailleurs d'une extension NSFW, /r/gonewildpopping. Les redditors malchanceux peuvent y diffuser les photos du poil incarné qui s'est installé sur leur poitrine ou du kyste qui grossit tranquillement sur leur verge.

Quelle que soit la région sur laquelle se trouve le bouton honni, les popaholics reconnaissent souvent un effet cathartique aux images de ses derniers instants. Regarder Sandra Lee presser un point noir serait un moyen idéal de se passer l'envie de crever ses propres comédons. Pensez-y la prochaine fois que vous vous réveillez avec un bouton sur la joue : malgré ce que laisse entendre la mode du popping, il n'est jamais judicieux de jouer au dermatologue à la maison.