eFukt, l'affreux bêtisier du porn

Moments gênants, dérapages verbaux, corps poussés dans leurs derniers retranchements : le site eFukt se repaît allègrement du pire des vidéos porno.

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juil. 6 2017, 5:00am

Difficile d'évoquer sérieusement la pornographie sans se perdre dans une forêt de sourcils levés. A l'heure de leur diffusion à grande échelle par le biais d'Internet, les divertissements pour adultes souffrent d'une image déplorable, soutenue par toute une gamme d'idées reçues et de légendes détestables. On entend dire que les actrices y sont exploitées, que le corps féminin y est réifié, que l'acte sexuel y est dénaturé. D'aucuns s'inquiètent de l'impact du porno sur la sexualité des adolescents, certains n'hésitent pas à l'accuser d'élever des violeurs. Bien que quelques résistants à la visibilité réduite tentent de combattre ces on-dit en produisant du X sincère, éthique, voire doublé de revendications féministes, et malgré sa popularité délirante, il reste un plaisir que l'on passe volontiers sous silence. Le site eFukt n'a que faire de ce combat pour la respectabilité : depuis dix ans, il inonde le réseau de vidéos pornographiques inhabituelles au nom de l'humour.

Les plus perdus d'entre vous connaissent sans doute déjà eFukt. En bon vétéran du web qui entaille le fond de l'oeil, le site ne manque pas de faits d'armes. On lui doit notamment 1 Guy 1 Jar, la vidéo de l'homme qui brise un pot en verre dans son anus par accident. Les images des deux chasseurs qui copulent sur la dépouille de l'ours qu'ils viennent d'abattre, c'est encore lui. Le site est également connu pour Awkwards Moments In Porn, une série de vidéos consacrée aux petits moments gênants qui viennent égayer les plateaux de tournage X. C'est souvent drôle, quelques fois étrange, parfois franchement douteux. L'une des 55 catégories du site, Painal, est exclusivement réservée aux sodomies douloureuses. C'est loin d'être tout : depuis sa création en 2006, près de 950 vidéos ont été mises en ligne sur eFukt.

Le fondateur d'eFukt se fait appeler Deven. En 2012, ce webmaster discret a révélé les origines de sa création au site Atrocidades : "Quand j'avais 15 ans, des vidéos genre Bumfights et CKY attiraient beaucoup l'attention du grand public. A l'origine, c'est comme ça que je me suis motivé. J'ai commencé à filmer mes propres trucs de taré, et quand j'ai eu 18 ans j'ai embrayé sur le porno amateur. Voilà comment eFukt a vu le jour. A la base, il ne devait me servir qu'à montrer les trucs bizarres que j'avais filmés pendant toutes ces années… Mais les gens ont commencé à m'envoyer leurs propres vidéos pour que je les mette en ligne. Le site a commencé à grossir à ce moment-là."

Pour se donner les moyens de suivre son succès, Deven s'est entouré d'une "petite équipe d'anonymes possédés par les Illuminati." Lorsqu'il a raccroché pour se concentrer sur d'autres projets au début de l'année 2013, c'est son proche collaborateur et ami Duran qui a repris sa place d'administrateur. "J'ai connu Deven avant la naissance d'eFukt, a-t-il expliqué sur Reddit en 2014. Nous étions tous les deux dans la réalisation et le montage, je l'adulais avant qu'il n'enregistre le nom de domaine du site. Je l'ai vu se lancer, évoluer et croître. Quand il en a eu marre, il s'est dit que j'étais le plus à même de lui succéder. C'était le plus beau jour de ma vie." Les choses auraient pu être bien différentes pour l'actuel patron d'eFukt : avant que Deven ne lui tende la main, Duran prévoyait de s'engager dans l'armée après avoir abandonné ses études.

En tant que capitaine d'eFukt, Duran réalise le montage de toutes les vidéos diffusées sur le site, leur trouve un titre et rédige leurs descriptions. Bien qu'il ait la chance de travailler depuis son domicile aux horaires qui lui conviennent, il prend ces tâches très au sérieux : "Chaque détail compte", a-t-il affirmé sur Reddit. "Il y a beaucoup de pression." Certaines vidéos ne lui ont réclamé que deux heures de travail ; d'autres, plus d'une cinquantaine. S'il refuse de révéler l'identité et le rôle de la plupart de ses collègues, le patron avoue être aidé par un certain TG. Sa mission consiste à trouver les images qui sont susceptibles d'avoir leur place sur eFukt. Pour ce faire, le malheureux n'a d'autre choix que visionner toutes les vidéos qu'il reçoit. Duran affirme que la plupart d'entre elles proviennent de la communauté de fans d'eFukt. Certaines leur sont également fournies par diverses boîtes de production pornographiques.

Les studios X traditionnels ont tout intérêt à collaborer avec Duran et ses amis. Dans les descriptions qui accompagnent ses créations, l'héritier de Deven ajoute régulièrement un lien vers la source des images qu'il a utilisées. Cliquer sur ces très visibles "MOAR" et autres "FULL SCENE" vous expédiera sur la page officielle du studio qui a produit la vidéo d'origine. Si vous décidez d'y effectuer un achat, eFukt recevra une petite somme d'argent en récompense de son travail d'aiguilleur de chaland. Cette technique marketing est connue sous le nom d'affiliation. La mystérieuse équipe de Duran compte vraisemblablement un collaborateur dont l'unique tâche est de mettre en place ce genre de partenariats. En juillet 2014, un certain "Nick d'eFukt" a lancé cet appel sur le forum pour professionnels de la pornographie numérique Go Fuck Yourself : "Nous sommes à la recherche de bêtisiers, de vidéos des coulisses, d'images humoristiques et de contenu WTF. (…) Nous avons la capacité de faire parvenir un grand nombre d'acheteurs à nos proches collaborateurs."

"Le but est de divertir, pas seulement de dégoûter ou de traumatiser les gens."

C'est logique : plus un site est fréquenté, plus il est susceptible de gagner de l'argent grâce à l'affiliation. Bien que les responsables d'eFukt restent totalement silencieux à propos de la popularité de leur employeur, un coup d'oeil sur le nombre de vues que récoltent leurs vidéos suffit à comprendre que les internautes apprécient leur travail. Avec onze millions de visionnages, cette vidéo d'un homme qui insère sa tête toute entière dans un vagin ostensiblement factice est la plus fameuse curiosité du site. Une quarantaine d'autres créations d'eFukt dépassent les cinq millions de vues. L'objectif assumé de Duran est de dépasser le million à chaque nouvelle mise en ligne. Si ce but n'est pas atteint, l'administrateur-monteur "élabore une théorie" sur les raisons de son échec afin de ne plus le reproduire.


Les effort d'adaptation déployés par Duran ont peu-à-peu réorienté la ligne éditoriale d'eFukt. Dans ses jeunes années, la créature de Deven était un parfait spécimen de shock site. Avec ses vidéos d'insertions extrêmes et ses extraits de porno japonais à base de viscères bovines, il cherchait d'abord à traumatiser le spectateur à l'aide d'images répugnantes ou un peu trop révélatrices des possibilités du corps humain. Aujourd'hui, bien qu'il reste fidèle à son intérêt prononcé pour les personnes âgées et les tourments du sexe anal, eFukt mise aussi sur des vidéos plus "psychologiques" : humiliations, actrices qui craquent, débutants ridiculisés. Le site apprécie particulièrement les vidéos qui mettent en scène un puceau et une porn star. En 2014, sommé de commenter ces nouveautés, Duran a argumenté : "Les gens se mettent à réagir à des choses différentes. Les modes vont et viennent, ils se lassent. C'est mieux de ne pas leur montrer ce qui reste à venir."

Lorsqu'on lui demande s'il se sent mal vis-à-vis des personnes qui souffrent parfois visiblement dans les vidéos qu'il diffuse, l'administrateur rétorque qu'elles ne peuvent s'en prendre qu'à elles-mêmes : les studios pornographiques avec lesquels elles ont accepté de travailler sont ouvertement spécialisés dans l'humiliation. La loi encadre durement les faits et gestes de ces structures, chaque tournage est précédé par la signature d'un contrat de travail et la mise en place d'un code qui, s'il est prononcé, interrompra immédiatement la prise de vues. Aussi choquantes soient-elles, ces images ont donc été enregistrées dans un cadre parfaitement légal et maîtrisé. C'est la raison pour laquelle ceux qui les produisent et ceux qui les diffusent, comme eFukt, n'ont jamais eu de problème avec la justice. A en croire Duran, les actrices qui cèdent face à la caméra dans sa série The Trolling Of Wannabe Pornstars savaient très bien ce qui les attendaient ; elles ont juste mal jaugé leur limites.


Comme bon nombre de tord-boyaux du web, eFukt joue les gros bras irrévérencieux avec ses déclarations tonitruantes et ses vilaines images. Mais au fond, le grand méchant Duran et ses sbires sont moins détraqués qu'il n'y paraît. "La plupart des gens sont tout excités de se retrouver sur eFukt et nous remercient, affirme le patron. Si quelqu'un est énervé et nous le fait savoir, on fait toujours le nécessaire pour que tout le monde soit heureux." Ce souci d'harmonie l'amène parfois à supprimer ses créations à la demande d'un studio partenaire ou d'un acteur mécontent. Duran se garde aussi de diffuser des vidéos au contenu choquant ou aux origines douteuses : "Avant de poster, je me renseigne sur les studios, sur les stars impliquées, les interviews à propos des scènes. (…) Je me soucie vraiment de ce que je mets en ligne et de l'effet que ça va avoir." C'est la raison pour laquelle il refuse de diffuser des images tirées de films pornographiques qui simulent des viols : "Le but est de divertir, pas seulement de dégoûter ou de traumatiser les gens."

Du fait de sa compréhension particulière du concept de divertissement, eFukt n'aidera sans doute jamais la pornographie à se défaire de sa mauvaise réputation. Aussi amusant et scandaleux soit-il, il dispense tout de même une leçon intéressante : It's Only Smellz.