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Habiter dans la ville au code postal maudit

ParNikki van der Westentraduit parMartin Lafréchoux

Dix colis indésirables par jour, des blagues à base de pénis et des coupures de courant incessantes : bienvenue à Spamville, la commune hollandaise qui vit un cauchemar bureaucratique.

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Tout a commencé par une question que m'a posée un ami hacker hollandais avec qui j'avais sympathisé. Il avait remarqué que, par commodité, de nombreux testeurs de logiciels utilisaient toujours le même code postal et la même adresse lorsqu'ils remplissaient des formulaires web. Il se demandait donc si des gens habitaient à cette adresse, et si ces malheureux avaient été enterrés vivants sous le courrier indésirable.

Il faut savoir que, dans les années 70, les services postaux néerlandais ont eu une très bonne idée qui se révélera plus tard être une malédiction. Normalement, les adresses néerlandaises se composent d'un nom, d'une rue et d'un numéro, d'un code postal et d'une ville ; cependant, la poste néerlandaise autorise à remplacer chaque adresse par un code unique composé des quatre chiffres du code postal et de deux lettres correspondants au quartier et à la rue du destinataire. Ainsi, 1234 AB, n°123* est la combinaison la plus prisée des Néerlandais qui ne veulent pas donner leur véritable adresse lorsqu'ils remplissent un quelconque formulaire.

Comme mon ami hacker le pressentait, ce système de codage des adresses est certainement très pratique, mais il a eu des conséquences funestes.

Une brève recherche Internet m'a permis de voir que l'adresse 1234 AB n°123 existait bel et bien. J'ai rapidement trouvé une adresse physique du nord de la Hollande ; selon Google StreetView, il s'agissait d'un immeuble d'angle composé de quatre appartements. Encore un petit effort, et j'ai trouvé les numéros de téléphone de ses habitants.

Un samedi normal, chaque habitant se retrouve à refuser jusqu'à dix colis.

Le premier numéro était la résidence de M. Fransen. Son histoire commence comme une bonne blague, mais elle est finalement assez tragique. La vie de M. Fransen et de ses infortunés voisins est assez exemplaire à de nombreux égards : elle montre comment des personnes peuvent rapidement devenir les victimes innocentes d'un système administratif aveugle.

Electricité coupée, eau coupée, et des montagnes de courrier

C'est en 2009, six mois après avoir emménagé au n°123, que M. Fransen comprend pour la première fois que quelque chose cloche avec son adresse : un jour, son abonnement Internet et sa ligne téléphonique sont tout bonnement coupés, sans raison apparente ni explication. Lorsque la même chose se produit quelques mois plus tard avec son eau, son gaz et son électricité, il devine qu'il ne s'agit pas là d'un malheureux hasard.

Les incidents se multiplient. M. Fransen essaie de lutter contre le déluge de courrier indésirable qui s'abat chaque jour sur sa boîte aux lettres. Il n'a même pas le temps de se désabonner d'un grand quotidien que son adresse est déjà réabonnée. C'est le début d'une bataille de plusieurs années contre les moulins à vent bureaucratiques. Le problème est si sérieux que M. Fransen n'a pas souhaité que nous révélions son véritable code postal dans cet article - il a de bonnes raisons de ne pas vouloir attirer de nouveaux petits plaisantins.

Mme Hendricks, 83 ans, habite également l'immeuble. Elle y vit depuis 43 ans. Auparavant, elle ne recevait du courrier bizarre qu'une fois tous les deux ans tout au plus, mais ces dernières années, les cas se sont multipliés de manière alarmante. Comme elle me l'a dit : "D'après mon fils, c'est la faute d'Internet."

Cela fait des années que les habitants du 1234 AB reçoivent des lettres et des colis qui ne leur sont pas destinés, mais la situation ne cesse de se détériorer. Un samedi normal, chacun d'entre eux doit refuser jusqu'à dix colis. Tous les objets dont personne ne veut se retrouvent chez M. Fransen et Mme Hendriks : des journaux aux perceuses, il y en a pour tous les goûts.
Beaucoup des lettres sont adressées à un mystérieux "T. Test". Il y a une raison simple à cela : dans les centres d'appel, les nouveaux employés doivent entrer une adresse fictive dans des formulaires au cours de leur formation. Or, ces tests ne sont jamais annulés et les courriers partent réellement, entre autres vers le petit immeuble du numéro 123.

"Nous avons déjà reçu des lettres adressées à Arnold Schwarzenegger, Picsou ou Roger Zizi. L'humour de mes concitoyens me désole vraiment" explique M. Fransen, blasé. Hélas, les courriers avec des blagues sur les pénis ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Parmi ces courriers nuisibles, on trouve beaucoup de factures et de lettres de relance que d'autres personnes préfèrent ne pas recevoir. M. Fransen ne peut pas se contenter d'ignorer ces lettres. Cela fait bien longtemps qu'il a arrêté de compter le nombre d'entreprises qu'il a dû appeler pour éviter d'être harcelé. "Je n'arrive même pas à partir en vacances pendant une semaine," raconte-t-il.

Le pire, pour les habitants du numéro 123, ce sont les coupures inopinées de téléphone, de gaz, d'eau et d'électricité. Elles sont opérées par les "services d'aide au déménagement" qui sont proposés par de nombreux fournisseurs à leurs clients. Lorsque l'on déménage et qu'on donne son ancienne adresse au nouveau fournisseur, il résilie l'ancienne adresse. Mais comme beaucoup de gens écrivent la première adresse qui leur passe par la tête dans le formulaire, au bout du compte, ce sont M. Fransen ou Mme Hendriks qui se retrouvent soudain dans le noir. "Ça arrive constamment", soupir M. Fransen.

Le N°123 contre-attaque

Cet exemple bizarre illustre bien à quel point les administrations sont dépassées à l'ère du numérique. "Lorsque le système de code a été lancé en 1977, cette évolution était impossible à prévoir", m'explique Arre Zuurmond, qui conseille les habitants dans leur combat contre le spam. "Le problème est devenu vraiment important avec l'avénement des boutiques en ligne, qui exigent qu'on entre un code postal."

Pour trouver une solution, les habitants de l'immeuble ont dû patauger pendant quatre longues années dans un marécage bureaucratique. M. Fransen raconte que tout a commencé lors du dépôt de plainte à la police. "Ils m'ont demandé : 'Contre qui voulez-vous porter plainte ?'. J'ai répondu : aucune idée."

On pourrait croire que des problèmes administratifs de ce type seraient faciles à résoudre en 2017. Est-ce qu'on ne pourrait pas changer de code postal d'un seul clic ? Mais ce n'est pas si simple. Et les habitants du petit immeuble ne sont pas les seuls à souffrir de la bureaucratie.

Dans sa jeunesse, M. Zuurmond a fondé la Brigade Kafka, une ONG visant à aider les citoyens à survivre dans la jungle bureaucratique. Le site web de la Brigade Kafka donne l'exemple de la situation absurde dans laquelle se trouvent les Néerlandais sans logement : si un SDF souhaite s'enregistrer auprès de l'administration, on le lui refusera car il ne peut pas fournir d'adresse fixe. Et sans cet enregistrement, pas d'aide sociale. Mais sans aide financière, il lui sera impossible de trouver un logement et d'avoir un justificatif de domicile. Un cercle vicieux dont il est impossible de se sortir seul. En Allemagne, les SDF rencontrent des problèmes similaires, mais les foyers d'accueil, la diaconie, Caritas ou d'autres services sociaux offrent des adresses temporaires.

Lorsque M. Zuurmond est arrivé dans l'immeuble du spam, il avait un objectif clair : obtenir à tout prix un nouveau code postal. "Mais la privatisation de la poste néerlandaise a également touché l'attribution des codes postaux", explique-t-il. Ce n'est plus du ressort du gouvernement.

C'est pourquoi M. Zuurmond et son équipe ont dû avoir recours à des méthodes parfois créatives pour attirer l'attention de PostNL, la poste néerlandaise. M. Fransen raconte qu'ils ont même tourné un "petit film humoristique" dans lequel on le voit remplir cinq conteneurs à déchets avec le courrier qui ne lui était pas destiné. Et ils ont également envoyé au président de PostNl des gâteaux qu'il n'avait pas demandé afin qu'il se retrouve, au moins une fois, dans leur situation. Hélas, ces efforts sont restés vains.

C'est finalement avec l'aide du maire de la ville que la Brigade Kafka a pu trouver une solution. Comme l'immeuble maudit forme un angle, il a été possible de lui attribuer une adresse dans la rue perpendiculaire. Sur le papier, les habitants de l'immeuble ont donc déménagé. Le code postal 1234 AB 123 existe toujours, mais aucun bâtiment ne porte plus le numéro maudit 123. Il ne reste plus de l'ancienne adresse qu'une boîte aux lettres verte sur la façade de l'immeuble. Mme Hendriks la vide chaque jour, et renvoie le courrier à l'expéditeur.

Le changement d'adresse a un peu amélioré la vie des habitants de l'immeuble, mais le cauchemar n'est pas tout à fait terminé. En décembre dernier, on a encore coupé le courant de M. Fransen. "On m'a dit qu'il faudrait encore 10 ans pour que notre ancienne adresse disparaisse de tous les registres."

* Les noms et adresses des personnes citées dans cet article ont été modifiés afin de préserver leur vie privée et leur boite aux lettres.