On a joué à Fiscal Kombat

Le premier jeu du studio Discord est-il à la hauteur de la hype ?

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avr. 14 2017, 8:00am

Dur de s'imposer dans l'industrie du jeu vidéo en ce début d'année 2017. Breath of the Wild, Nier: Automata, Persona 5, et peu de temps avant eux, Resident Evil et Horizon : Zero Dawn… les grosses pointures ne manquent pas. Il faut donc une sacrée dose de courage pour oser s'aventurer sous les doigts des joueurs avec un premier jeu, gratuit et sur navigateur qui plus est. C'est pourtant le pari du petit studio Discord, qui, après avoir fantasmé sur un concept original dans le secret d'un forum, a réussi à matérialiser son idée en 3 mois en fédérant le talent de 11 bénévoles. Nul financement participatif ici, mais du potentiel, des références originales, et un nouveau héros qui pourrait marquer les consciences : Jean-Luc Mélenchon. Son titre ? Fiscal Kombat !

Un monde post-fantasy

Le jeu pourrait ressembler à un simple pastiche comme on en voit tant dans le paysage des browser games, souvent cantonnés à la blague facile ou au clicker décérébré, mais Fiscal Kombat met en avant des envies précises et des idées convaincues. Une vision que Discord – un nom de baptême qui n'est pas sans rappeler un certain label apparu à Washington DC en 1980 – s'est attelé à concrétiser avec le sérieux qui s'impose. Le but du jeu est simple : Jean-Luc part à la chasse aux « oligarques » (ça change des aliens et des zombies) pour leur faire cracher de l'argent supposément volé – ou illégalement usurpé – et renflouer un budget commun auquel chaque joueur viendra contribuer. C'est la première originalité du jeu, qui développe un mode en ligne étonnant et pertinent. Bien que la nature exacte de ces fameux budgets demeure floue, leur intitulé évolue au fur et à mesure de la progression des Jean-Luc du monde entier. Le « Trésor Public » des premiers jours laisse place à un nouvel objectif plus difficile à atteindre : « la dette publique française ». Le « chiffrage de l'avenir en commun », plus mystérieux, permettra probablement de financer le programme de Jean-Luc.

Ces objectifs pour le moins surprenants sont bien éloignés des préoccupations des développeurs actuels, qui préfèrent nous offrir des héros s'étripant pour des dollars, des princesses ou le salut d'un quelconque royaume. Ce parti pris ne fait que confirmer la ligne éditoriale d'un jeu propre à déstabiliser bien des joueurs. Une fois passé un écran titre franchement tristus, ils seront plongés dans un décor naturaliste – parfois secoué par quelques intrusions fantastiques que nous ne spoilerons pas ici – où les boss s'appellent François, Jérôme, Christine, Patrick ou Emmanuel. Des prénoms aussi insignifiants que leurs gueules de crapauds. Oui, les boss de Fiscal Kombat ressemblent à vos voisins, et c'est l'une des grandes qualités du jeu – on pense aux Aventures de Moktar, de triste mémoire. Si certains sprites manquent un peu de charisme, tous ont droit à une petite animation bien huilée lorsqu'ils se font secouer par Jean-Luc.

Dire que Fiscal Kombat ne manque pas de qualités serait peut-être un peu abusif, mais il faut reconnaître à Discord une volonté farouche de créer un univers et un gameplay originaux.

Fric Shake

En effet, digne héritier de Silhouette Mirage – classique de Treasure sur Sega Saturn - Fiscal Kombat est basé sur une mécanique d'extorsion qui a les défauts de ses qualités. Si l'originalité prime et rend le jeu très addictif, on regrette souvent de ne pas pouvoir poutrer un peu plus les « oligarques » qui surgissent de tous les côtés de manière un peu monotone. On les prend, on les secoue et on les balance, enchaînant ainsi des combos qui permettent de multiplier les sommes récupérées. S'ils vous touchent, votre compteur chute à 0. 

La castagne s'agrémente de quelques power-up, tantôt efficaces, tantôt non. Le bonus de vie, par exemple, vous fait clignoter en violet, une couleur traditionnellement utilisée pour les empoisonnements. La barre de vie rouge sur rose (WHAT ?) et les interventions vitales sont confuses, d'autant plus que la barre de vie des ennemis est d'une couleur différente de celle de Jean-Luc. De la même manière, les ennemis bénéficient des vertus d'une espèce de gelée radioactive qui les dote d'un pouvoir que l'on ne comprend pas bien. Dommage. Le premier à en pâtir est le joueur, qui bénéficie tout de même d'un ultra qui se remplira au fur et à mesure du juste dépouillage. 

Autre souci : les bugs qui font chuter le multiplicateur de combos à 0 sans qu'on comprenne pourquoi, et des séquences qui finissent parfois par tourner en boucle, obligeant le joueur manœuvrer pour remettre le jeu sur les rails et faire apparaître certains boss. On s'est demandé si la boucle infinie ne faisait pas partie des embuches auxquelles devait faire face Jean-Luc, mais il semble bien que l'on ait bien affaire à un bug qui, espérons-le, sera réparé lors d'une future update.

Le Kombat continue

Malgré ces défauts indéniables, qui seraient handicapants voire disqualifiants pour de nombreux titres développés sur un coin de table, difficile de ne pas être charmé par l'originalité de la proposition du studio Discord. On regrette l'absence d'un mode co-op local, d'autant que l'ambiance Street of Rage II (une référence, si l'on en croit les thèmes musicaux du jeu) s'y serait bien prêté. L'hologramme qui permet à Jean-Luc de se téléporter dans une dimension parallèle dans laquelle se déroule la seconde partie du jeu aurait pu devenir autre chose qu'un PNJ. Dommage. 

Après quelques runs rapidement expédiés mais sympathiques, la rejouabilité est motivée par le pot commun qui est au cœur du gameplay : on se demande ce qu'il va advenir d'un Jean-Luc grisonnant, irascible et prompt à la répartie cinglante. Les dialogues du jeu sont savoureux, et la rencontre avec « Emmanuel », bien qu'absconse, sonne juste. Ce nouveau héros made in France s'inscrit parfaitement dans la tendance des protagonistes vieillissants post-Eastwood lancée par Rockstar ou Naughty Dog. Jean-Luc peut-il pour autant s'imposer devant ces protagonistes vidéoludiques tout en muscles et en flingues qui déferlent actuellement sur nos machines ? Ça reste à voir. Peut-être que quelques DLC et une réorientation compétitive permettront d'étoffer un univers qui prend le contre-pied des attentes des joueurs, offrant ainsi à Fiscal Kombat une vraie pérennité. En attendant, voilà un premier essai réussi de la part du jeune studio Discord, dont on attend désormais le prochain jeu. On leur souhaite de disposer d'autant de fonds que les boss qu'ils mettent en scène, et on espère aussi qu'ils ne les auront pas volés. 

Présentation : 63%  – Un écran titre moche et un tuto expédié. En même temps, il n'en faut pas plus pour plonger dans l'univers de Jean-Luc.

Graphismes : 72% – Les sprites manquent un peu de dynamisme. Les effets de scrolling touchent au but en revanche et entraînent bien les errances déterminées de Jean-Luc. Mais les typos qui sortent des bulles sont une erreur impardonnable aujourd'hui.

Animation : 84% – L'animation est clairement le point fort des graphismes de Fiscal Kombat. Il faut voir la tête des « oligarques » quand Jean-Luc les saisit. Par ailleurs, on n'a pas spécialement noté de ralentissement lors des passages les plus exigeants du jeu.

Bruitages : 53% – Les bruitages, comme les sprites, manquent de dynamisme. On apprécie le clin d'œil un peu facile à Mario quand les euros tombent, mais à part quelques thèmes musicaux, le tout manque de pèche.

Durée de vie : 73% – Le premier run se finit vite – malgré la ténacité du boss Pierre – mais le gameplay est assez plaisant pour qu'on veuille y retourner. D'autant que mine de rien, il y a une caisse à remplir à laquelle on a envie de contribuer !

Jouabilité : 83% – Le jeu se prend rapidement en main, mais on aurait aimé un peu plus de marge de manœuvre. Au moins de coups de poing et des coups de pieds. Ceci-dit, malgré quelques bugs, le jeu est bien réglé.

Intérêt : 78% – Plombé par quelques bugs, le premier jeu de Discord séduit grâce à son univers unique et son héros singulier. Beaucoup de manques pour en faire un jeu majeur, mais il faut se souvenir que celui-ci est gratuit et se joue sur navigateur. Du coup, on peut imaginer un futur prometteur au jeune studio français s'il s'en donne les moyens !