Un visage virtuel sur une carte d'identité bien réelle

L'artiste Raphaël Fabre a obtenu une carte d'identité sur laquelle figure un autoportrait entièrement créé par ordinateur.

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juin 16 2017, 7:00am

Il n'y a pas de photographie sur la nouvelle carte d'identité de l'artiste Raphaël Fabre. Et pourtant, le visage qui apparaît sur le rectangle de plastique bleu est bien le sien ; il a juste été créé par un ordinateur.

Raphaël Fabre a reçu son diplôme de l'École nationale supérieure des beaux-arts en 2015. Aujourd'hui âgé de 27 ans, il était encore étudiant lorsqu'il s'est mis en tête d'obtenir une carte d'identité à l'aide d'un autoportrait virtuel : "Aux beaux-arts j'avais fait un modèle 3D de mon visage, beaucoup plus cartoon, a-t-il expliqué à Motherboard. J'avais pensé à cette idée comme un clin d'oeil, sans avoir le niveau pour la réaliser. Cette année j'ai travaillé sur un autre modèle qui était mieux, loin d'être parfait mais je me suis dit que c'était le moment d'essayer."

Le portrait en 3D de Raphaël Fabre. Image : Raphaël Fabre

Pour réaliser un modèle en trois dimensions de son visage, Raphaël Fabre a fait appel à des logiciels et des techniques utilisés dans les industries du cinéma et du jeu vidéo. Le 7 avril dernier, il a glissé un cliché de sa sculpture virtuelle dans un dossier de demande de CNI adressé à la mairie du 18e arrondissement. L'image était si réaliste et si semblable à une authentique photographie qu'elle est passée inaperçue. "La demande a été acceptée, raconte-t-il dans un post Facebook publié le 13 juin dernier, et j'ai aujourd'hui ma nouvelle carte d'identité française."

Raphaël Fabre place plusieurs interrogations et idées dans sa performance. Dans ses messages à Motherboard, il détaille : "La première idée est que mon identité officielle soit représentée par un avatar 3D, un personnage de jeu vidéo. Il y a un contraste entre la réalité administrative, très officielle du document et l'aspect artificiel de la photo."

Vient ensuite la question de l'image et du corps : "Vu que nous vivons aujourd'hui dans une époque où toutes les images sont constamment modifiées, idéalisées, et par ce biais deviennent numériques, presque fictionnelles, quel est notre rapport au corps et à l'identité ? L'image du corps et de son visage devient par ce biais ambigüe et insaisissable, ce qui est pour moi à la fois poétique et inquiétant."

Image : Raphaël Fabre

La CNI sans photographie de l'artiste doit également attirer l'attention sur notre rapport aux données : "Si nos personnalités et nos identités deviennent des listes d'informations répertoriées, que nous publions nous-mêmes de notre plein gré, l'image de notre corps peut également devenir une liste d'informations numérique, un fichier, un document de logiciel 3D."

Aussi légitimes soient-elles, ces interrogations risquent de ne pas empêcher d'éventuelles poursuites. Mercredi 14 juin, M. Fabre a affirmé à Motherboard qu'il n'avait pas été approché par les autorités. "J'ai rencontré un avocat et un autre a été contacté, je n'aurais jamais fait tout ça sans savoir à quoi m'attendre, a-t-il ajouté. Il peut se passer quelque chose, ou rien, ou simplement une invalidation de la carte, pour l'instant je ne peux pas prévoir. (...) Le fait qu'il s'agisse d'un geste artistique, qui dans son acte ne peut pas produire d'application criminelle limite le risque."

L'expérience de Raphaël Fabre ne peut pas être criminelle. Mais se pourrait-il qu'elle soit reprise par des criminels ? L'artiste a longuement réfléchi à la question et pour lui, la réponse est non : "J'en ai discuté avec mon avocat et à chaque fois qu'on pensait à une utilisation malveillante, elle était contrecarrée par le fait que de toute façon la photo doit être ressemblante, et la personne présente." Le fait que ce cliché soit de nature artificielle ne change rien au fait qu'il représente bel et bien M. Fabre.

Le portrait, la planche de clichés façon photomaton et le récépissé de demande de carte d'identité de Raphaël Fabre ont été montrés à la Galerie R-2 du 7 avril au 8 mai dernier à l'occasion de l'exposition Agora.