Kevin Campbell, prédicateur, tenant une pancarte devant l'Embassy Suites Hotel en compagnie de son épouse et de sa fille. Photos de l'auteur

Deux jours avec les partisans de la théorie de la Terre plate

"Alors, on a l'air plutôt normal, non ?"

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janv. 3 2018, 10:45am

Kevin Campbell, prédicateur, tenant une pancarte devant l'Embassy Suites Hotel en compagnie de son épouse et de sa fille. Photos de l'auteur

Nous sommes restés sur le parking pendant une vingtaine de minutes en admirant le ciel étoilé. Watsun Atkinsun tenait un mégot fumant du bout des doigts, traçant de longues lignes de fumée au-dessus de nos têtes. Il ne s'arrêtait plus de parler – des chemtrails, des armes à énergie directe, et de l'arsenal d'outils technologiques que l'élite de l'humanité avait déployés afin de contrôler la population.

Ce tattoo artist de Portland était couvert de tatouages ésotériques des pieds à la tête, dont un logo d'Iron Maiden et un lettrage proclamant fièrement "Not afraid to ride. Not afraid to die" autour de son cou. Il enfourna une pastille à la menthe, puis reprit la conversation.

"La représentation de la Terre en globe est le truc le plus facile à réfuter qui existe", m'affirma-t-il. "Nous savons que la Terre est plate. Mais que faut-il en déduire ?" Je ne savais pas quoi répliquer, alors j'ai hoché de la tête poliment et je suis retourné à l'intérieur de l'hôtel.

C'était le deuxième jour de la première Conférence internationale sur la Terre plate, et j'étais déjà à bout de forces. J'avais passé les dernières 48h enfermé dans un auditorium d'hôtel en compagnie de 500 platistes, à écouter les élucubrations de prédicateurs fous, de crackpots professionnels et de scientifiques autoproclamés. Toutes les conversations que j'avais eues jusque là ressemblaient peu ou prou à celle que je venais d'avoir avec Atkinsun.

Watsun Atkinsun, présentant son mobile home.

Si je me suis rendu au fin fond de la Caroline du nord les 9 et 10 novembre 2017, c'était pour rencontrer des platistes en chair et en os, et tenter de comprendre comment les réseaux sociaux et le contexte politique américain avaient participé à donner un second souffle à cette croyance – pourtant fort ancienne – selon laquelle la Terre était plate comme un terrain de pétanque.

Comme la plupart des gens, mon premier contact avec le mouvement platiste s'est fait au hasard d'Internet, par l'intermédiaire de quelques célébrités américaines telles que B.o.B., Kyrie Irving, ou encore grâce aux interventions des intellectuels Bill Nye et Neil DeGrasse Tyson. Il y a quelques années, les platistes m'apparaissaient comme une protubérance ordinaire du grand ensemble des théories du complot à l'ère numérique, et je peinais à les voir comme une menace véritable.

Pourtant, plus j'explorais les tréfonds des groupes Facebook, des chaines Youtube et des blogs sur lesquels les platistes se rassemblent en grappes, moins le phénomène me semblait anecdotique. J'avais affaire à des gens qui avaient construit un univers de toutes pièces sans le moindre égard pour la logique, et par pure défiance contre l'autorité scientifique. Leur vision du monde était entièrement construite sur l'éloge de la dissidence intellectuelle. Ils tiraient une grande fierté de leur opposition aux faits et aux connaissances établis, rebaptisés "doctrine officielle" à cette occasion. Le mouvement de la Terre plate m'offrait une occasion unique d'anticiper un futur où la post-vérité pourrait régner en maître.

Pour la première fois, la communauté des platistes quittait ses forums de discussion en ligne afin d'apparaître en surface, dans le monde réel, et je ne pouvais pas manquer cette occasion.

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L'événement s'est déroulé comme n'importe quelle conférence classique – les exposants dans le couloir, les conférenciers dans l'auditorium – avec des pauses pour se dégourdir les jambes et un bar ouvert en soirée. Dans le couloir, un artisan aux cheveux blancs qu'il portait aux épaules montrait de splendides modèles en bois de la Terre plate aux participants, tandis que des vieilles dames résumaient des bouquins complotistes auto-édités à leurs copines, en buvant du thé.

La plupart des participants étaient cependant des hommes blancs d'âge moyen, qui avaient déboursé plus de 100$ pour leur inscription. En apprenant que j'étais journaliste, nombre d'entre eux m'ont répliqué en riant : "Alors, on a l'air plutôt normal, non ?"

Des miniatures de la Terre plate sous verre, fabriqués par l'artisan Chris Pontius. Elles sont vendues plus de 500$.

Pour l'organisateur de la conférence, le réalisateur Robbie Davidson, cet événement constituait le premier chapitre d'une véritable révolution. Dans son discours d'ouverture, il n'a pas hésité à faire une analogie entre son travail et celui de Martin Luther, qui avait publié 95 thèses contre l'Église catholique romaine 500 ans auparavant.

"Nous sommes à l'aube d'une nouvelle Réforme. Ce que nous vivons aujourd'hui aura un effet sur des millions et des millions de personnes", claironnait Davidson avec fierté.

Comme je l'ai découvert par la suite, la forme "véritable" qu'emprunte le monde ne constitue qu'une petite partie de la doctrine platiste. En réalité, celle-ci parle avant tout de l'autorité intellectuelle, scientifique et politique en place et en fait la critique. Évidemment, il est aisé de faire coïncider cette posture avec des moments décisifs de l'histoire, comme la réforme protestante.

Comme Atkinsun me l'a expliqué, "la Troisième Guerre mondiale est déjà en marche. Elle ne nous opposera pas à la Corée du nord : c'est la guerre des citoyens du monde contre les autorités souveraines. Notre liberté, nos esprits, notre planète sont attaqués de toutes parts, et la Terre plate n'est qu'un outil parmi d'autres qui nous permettra de nous débarrasser de nos illusions."

La plupart des personnes avec qui j'ai discuté ne se sont converties à la doctrine platiste que deux ans auparavant, lorsque Eric Dubray a publié The Flat Earth Conspiracy et fait son trou sur YouTube. Au total, les intervenants vedettes de la conférence comptaient plus de 680 000 abonnés YouTube et 90 millions de vues cumulées. Le mouvement a exploité le désenchantement qui a suivi l'entrée de Donald Trump dans le Bureau Ovale et à présent, renforcé par les chambres d'écho qui minent notre précieux Internet, il menace également la rationalité dans le discours scientifique et politique.

Pour les platistes américains, peu importe qui est assis à la Maison Blanche : le président n'est qu'une occurence parmi d'autres de la longue série de pantins au pouvoir depuis cinq siècles.

Tout commence, selon le documentaire ImpossiBall de Davidson, avec ce bon vieux Copernic dont la théorie héliocentrique a remporté un grand succès auprès des élites. Comme l'explique Mark Sargent, star de YouTube, "pas besoin de s'attarder sur les noms, qu'il s'agisse des Illuminati, des Bilderberg, de la Commission trilatérale, du Vatican, et ainsi de suite. Il faut simplement retenir qu'il existe un petit groupe d'hommes terrifiants qui fument, assis autour d'une longue table, et qui dirigent nos vies."

Les platistes estiment que le "mensonge" fondamental de la rotondité de la Terre s'accompagne de celui selon lequel l'univers serait infini et rempli de milliards de planètes sur lesquelles la vie aurait pu apparaître. Ce mensonge aurait été formulé dans le but d'éloigner l'humanité de Dieu, et de remplacer le rôle de ce dernier sur Terre.

"Ils veulent occulter Dieu" est sans doute le refrain que j'ai entendu le plus souvent lors des interventions des conférenciers. Il était systématiquement suivi d'un tonnerre d'applaudissements. Pour les platistes, le seul moyen de retrouver l'identité et la liberté de l'humanité dans une société corrompue est de renverser toute forme d'autorité afin de rétablir la place de l'homme dans l'univers : au centre.

En cela, la Terre plate est la théorie du complot ultime, dont procèdent toutes les autres.

Le YouTuber Flat Earth Focker tenant les billets de $100 qu'il utilise comme accessoires lors de ses interventions.

Chez les prosélytes platistes, l'alunissage de 1969 et les attaques du 11 septembre constituent les deux sujets fondamentaux permettant de repérer les "globeheads" qui pourraient être convertis. "S'ils croient l'histoire officielle sur l'un ou l'autre de ces sujets, alors il faut laisser tomber et leur parler de foot ou d'autre chose", m'a expliqué Rob Skiba, un éminent littéraliste biblique qui s'est fait une réputation en devisant sur une ancienne race de géants décrite dans l'Ancien Testament.

Le mouvement platiste encourage les gens à remettre en question l'ensemble de ce qu'ils savent et de ce qu'on leur dit, à faire leurs propres recherches et à en tirer les conclusions qui s'imposent. Sur le principe, la promotion de l'esprit critique et du scepticisme sont plutôt sains. Mais combinées à la paranoïa conspirationniste, ces injonctions peuvent rapidement tourner mal. Surtout quand elles s'adressent à des personnes qui estiment que, par défaut, le faire de recevoir des critiques est le signe que l'on est dans le vrai.

"De toutes les insultes que l'on peut adresser à quelqu'un, 'platiste' sera toujours pire que troglodyte, crétin, débilos", m'a affirmé Rob Munroe, ingénieur en mécanique présent à la conférence. "Le fait d'être partisan de la théorie de la Terre plate signifie par défaut que l'on est louche, que l'on cache quelque chose."

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Estimant qu'ils ne peuvent croire personne, tant au sein du gouvernement américain que dans la communauté scientifique, les platistes ne peuvent s'en remettre qu'à eux-mêmes lorsqu'il s'agit de collecter des preuves, des faits et des indices. Ils ont donc adopté la méthode zététique, une philosophie du 19e siècle qui promeut la connaissance empirique comme la source principale de toute vérité.

Dans cette veine, une organisation sans but lucratif baptisée FE Core a été lancée à l'occasion de la conférence afin de faire la promotion de projets scientifiques liés à la théorie de la Terre plate. Parmi eux, une mission d'exploration à 1,4 million de dollars qui consistera à envoyer un groupe de platistes au "mur de glace", c'est-à-dire aux confins de la Terre – en Antarctique. Parallèlement, le mois dernier, le Californien fou "Mad Mike" Hughes a annoncé qu'il s’élèverait à 500 mètres d’altitude au-dessus du désert de Mojave dans sa fusée DIY pour en finir avec le mythe de la courbure de la Terre.

"Si nous ne testons et n'explorons pas les choses nous-mêmes, nous ne valons pas mieux que ces armées de physiciens qui inventent n'importe quoi", a scandé Jeran Campanella, conférencier et hôte de la chaine Youtube Jeranism, qui possède plus de 85 000 abonnés.

Fait amusant : au cours de la conférence, des champions de l'anti-autoritarisme ont infiltré les rangs des platistes et, à leur tour, ont remis remettent en question les déclarations des intervenants. Ainsi, une femme a été bannie des lieux après avoir chahuté un prédicateur chrétien. Cette expulsion a suscité de nombreuses critiques, et participé à faire courir le bruit selon lequel Robbie Davidson et les autres intervenants étaient en réalité des pantins ordinaires des élites cachées.

Rob Skiba, un lecteur littéraliste de la Bible dont la chaine YouTube possède plus de 100 000 abonnés.

Outre son côté provoc', le concept de Terre plate procure un certain sentiment de réconfort à tous ceux qui l'adoptent. Sur le plan individuel, le déni absolu de la réalité "consensuelle" procure aux platistes un moyen d'affronter un monde complexe et violent.

"La raison pour laquelle les platistes estiment que l'attentat du Marathon de Boston n'a jamais eu lieu – pas plus que la tuerie de Sandy Hook – c'est qu'ils ne veulent pas vivre dans un monde où des écoliers innocents peuvent être tués de manière violente dans leur salle de classe", m'a confié Ninamary Maginnis. Maginnis est une militante "globiste" qui s'est rendue à la conférence pour en apprendre davantage sur les platistes, et, de là, renouer avec sa nièce complotiste qu'elle n'a pas vue depuis plusieurs années.

D'une certaine manière, le mouvement platiste fournit un antidote à toutes nos craintes : pourquoi on nous ment ? Pourquoi la société change-t-elle si vite ? Serons-nous abandonnés au bord de la route du progrès ? La Terre plate est la reconstruction d'un univers dont nous sommes maitres, que nous maitrisons parfaitement. Elle nous donne l'occasion de nous sentir plus clairvoyant, plus important et plus intelligent que les autres – de faire partie d'un club de privilégiés qui ont accès à la vérité.

Tandis que nous discutions sous un ciel criblés de chemtrails, bombardés par les ondes 5G balayant le parking, Watsun Atkinsun m'a avoué qu'il était d'accord avec cette idée : pour lui et pour ses compagnons, la Terre plate constitue une forme de libération du stress que le monde exerce sur nous. Elle nous donne l'occasion de réinterpréter la réalité d'une manière plus agréable, plus sereine.

"Nous sommes plongés dans l'une des périodes les plus noires qu'ait connu l'humanité. La Terre plate est l'un des outils dont nous disposons pour rassembler la Résistance, pour réunir tous ceux qui ont atteint l'illumination", m'a-t-il confié. "La Terre plate est l'occasion de participer à la révolution. De toucher à la liberté ultime."