"3%", la nouvelle série de Netflix, est une dystopie horriblement réaliste

Oubliez "Black Mirror" : le vrai cauchemar qui nous attend, c'est le Brésil.

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nov. 29 2016, 7:00am

Image : Netflix

Les candidats ont trois minutes pour réaliser neuf cubes parfaits. Ils sont neuf dans la pièce, autour d'une table ronde sur laquelle repose un énorme plateau rempli des blocs dont ils auront besoin pour leur tâche. Ceux qui finissent le puzzle gagnent le droit de passer à l'étape suivante de l'entretien. Les autres sont mis à la rue, littéralement.

On ne parle pas ici d'un entretien d'embauche original au sein d'une start-up de San Francisco, mais d'une scène poignante de 3%, la nouvelle série de science-fiction brésilienne de Netflix, qui tend à viser juste. Elle dépeint un monde où les inégalités sont extrêmes, et où des techno-fascistes dirigent d'une main de fer. Imaginez donc un Peter Thiel immortel qui aurait pris le contrôle de la Silicon Valley, et vous aurez une petite idée de la chose.

3% part d'une idée simple mais brillante : dans un futur proche, la planète est dévastée et le monde est divisé entre les très riches et les très pauvres. Environ 3% de la population vit dans l'opulence sur une île magnifique au beau milieu de l'océan Atlantique, baptisée l'Offshore. Les 97% restants vivent dans la pauvreté sur un continent dévasté par un désastre inconnu.

Chaque année, les 97% envoient leurs jeunes âgés de 20 ans se soumettre au Processus, la méthode par laquelle les élites renouvellent leurs rangs. Ces jeunes hommes et femmes subissent des tests psychologiques, émotionnels et physiques pour tenter de gagner leur place sur l'Offshore. Seuls 3% d'entre eux y parviennent chaque année, et la compétition est acharnée.

Au premier abord, 3% a tout l'air d'une énième copie douteuse de The Hunger Games - une histoire de dystopie dans laquelle de jeunes adultes apprennent qu'ils ont été choisis avant de se rebeller contre un système tyrannique contrôlé par des plus vieux. Sauf que ce n'est pas ça. 3% est une charge brutale contre la hausse des inégalités dans le monde entier, et montre jusqu'où nous sommes prêts à aller pour améliorer notre propre condition.

Le célèbre réalisateur brésilien César Charlone a réalisé huit épisodes de la série, et sa vision unique confère à 3% une aura surréaliste et foncièrement horrible qu'on ne retrouve pas dans d'autres récits dystopiques. On parle tout de même ici du type qui était derrière la caméra pour des films comme La cité de Dieu et The Constant Gardener.

C'est aussi une série incroyablement brésilienne, et c'est parfait ainsi. Le Brésil est l'un des pays les plus inégalitaires de la planète. São Paulo est une mégalopole où les ultra-riches se promènent en hélicoptères ou en voitures blindées. C'est une ville dans laquelle les pauvres vivent dans des favelas de fortune qui ressemblent à des cauchemars sortis de l'esprit de William Gibson. C'est une ville où les chirurgiens esthétiques amassent des fortunes en réparant des oreilles, car les kidnappings sont très fréquents et que le meilleur moyen de faire savoir que vous détenez quelqu'un consiste à envoyer son oreille à ses proches.

Dans 3%, cela fait plus de 100 ans que l'Offshore s'appuie sur le Processus pour contrôler la population ; et si l'on regarde le Brésil actuel, on peut penser que cette idée n'est pas tout à fait invraisemblable.

On ne sait pas exactement ce qui est évalue à travers le Processus. Cela commence par un entretien d'embauche dans lequel des membres de l'élite poussent les jeunes dans leurs derniers retranchements émotionnels pour voir comment ils réagiront. Puis ceux-ci sont soumis à des tests cognitifs très poussés, comme l'histoire des neuf cubes.

"Chacun crée son propre mérite, assure Ezequiel, celui qui gère le processus, aux jeunes quand ils regagnent leurs dortoirs. Quoi qu'il arrive... Vous méritez ça." Il sous-entend que seuls ceux qui méritent l'Offshore y parviendront. Il s'agit d'une forme extrême de méritocratie.

Les losers qui échouent à intégrer l'Offshore passeront leur vie entière dans la pauvreté. Le stress est tel que l'un des jeunes, éliminé alors qu'il était sûr de lui, se suicide immédiatement en se jetant d'un balcon dans le centre de tests.

On n'est pas si loin de notre propre monde, où la compétition pour intégrer une bonne école et décrocher un bon job pousse nombre de jeunes gens à se faire beaucoup de mal. Dans 3%, comme dans notre monde, la société méprise ceux qui ne réussissent pas et beaucoup de gens sont convaincus qu'ils ont mérité leur vie d'angoisse et de souffrance au bas de l'échelle sociale.

Dans 3%, il y a - évidemment - une résistance contre l'Offshore. Ezequiel affirme que les résistants agissent "au nom d'une égalité fausse et hypocrite." La division entre les deux groupes est tellement ancrée dans la société que même les plus pauvres ne la remettent pas en question. Tout le monde souhaite obtenir ce qu'il croit mériter.

John Steinbeck affirmait que le socialisme ne prendrait jamais racine en Amérique car les pauvres se voient comme "des millionnaires temporairement fauchés." 3% - à l'instar de Black Mirror - vise juste car si tout cela semble bizarre et lointain de prime abord, à mesure que la série progresse et dévoile ses mystères, le spectateur réalise que nous faisons déjà tous partie du Processus.