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Scarfolk, la ville qui n'a jamais quitté 1979

Bienvenue à Scarfolk, petite bourgade anglaise coincée à jamais dans les années 70 où tout le monde vous espionne et tout n'est qu'angoisse, des bébés aux bâtiments hantés.

Sébastien Wesolowski

Sébastien Wesolowski

Les années 70 ont été dures et étranges pour le Royaume-Uni. Après le premier choc pétrolier de 1973, le pays a basculé dans une crise économique sévère. Croissance négative, inflation fulgurante, salaires constamment revus à la baise, chômage de masse… Les Anglais ont réagi en organisant des manifestations et des grèves d'envergure. Trente ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, l'avenir semblait s'effondrer. En 1977, le journaliste Peter Jay décrivait ces troubles comme les symptômes d'une maladie, l'Englanditis ; deux ans plus tard, l'historien Isaac Kramncik se demandait si l'Angleterre était en train de mourir.

Richard Littler est né et a grandi dans cette ambiance morose. Les souvenirs d'enfance de ce graphiste mancunien sont teintés d'une angoisse telle qu'il s'est longtemps servi d'eux pour créer des cartes d'anniversaires vintage destinées à "torturer ses amis et sa famille". Au mois de février 2013, à la demande de ses victimes, il a réuni ces faux documents d'époque dans un blog qui les présente comme sortis des archives de Scarfolk, une ville imaginaire perpétuellement bloquée en 1979. "J'ai passé les années 70 avec un sentiment d'égarement et d'inquiétude, écrit-il dans la toute première publication. Quatre sorcières vivaient à Scarfolk dans les années 70 et elles étaient toutes vendeuses de journaux." Une ligne plus bas, la couverture vieillie et jaunâtre d'un faux livre propose d'apprendre "La sorcellerie pratique aujourd'hui - Comment faire mal aux gens".

Une semaine après sa naissance, le blog de Scarfolk était déjà rempli de dizaines de créations absurdes et inquiétantes : une campagnes d'affichage public qui soutient que "les bébés peuvent tuer, une morsure de chien suffit", un extrait de manuel scolaire qui demande aux enfants de boire des verres de gin jusqu'à ne plus pouvoir prononcer "dodécaèdre", une brochure qui incite les touristes à voir plus dans la ville que ses "hôpitaux psychiatrique de haute sécurité"… Les rescapés des seventies britanniques ont adoré. A la fin du mois d'avril 2013, le site avait déjà reçu plus de 300 000 visites. "C'était une surprise énorme, nous a confié Richard Littler par mail. J'avais créé Scarfolk sans volonté de faire de l'audience".

Si Scarfolk a rencontré un tel succès auprès des quadragénaires des années 2010, c'est sans doute parce qu'il exploite astucieusement la malléabilité de la mémoire. Richard Littler construit ses oeuvres autour du concept de "demi-souvenir" : "Scarfolk invoque souvent des images bénignes de choses oubliées depuis longtemps, explique-t-il dans le magazine pour collectionneurs Collectors Weekly. Plus le souvenir est vague, mieux c'est. Cela produit un sentiment de reconnaissance trouble. Alors que vous essayez de rassembler les morceaux, Scarfolk offre une histoire de substitution." Résultat : d'après le site d'information The Telegraph, "le blog de Richard Littler évoque quelque chose à tous ceux qui ont grandi pendant la décennie la plus bizarre de l'Angleterre d'après-guerre."

La plupart des bricolages mnémoniques de Richard Littler reposent sur les tendances médiatiques et culturelles de l'Angleterre des années 70. A l'époque, pendant que les journaux télévisés jonglaient entre la menace d'une guerre nucléaire et les attentats de l'IRA, la presse évoquait fantômes, soucoupes volantes et vampires avec une absence totale de scepticisme. "Il y avait des reportages sur des pavillons de banlieue hantés par des poltergeists, se souvient l'artiste dans le magazine en ligne Atlas Obscura. Quand j'étais petit, la frontière entre le naturel et le surnaturel me semblait fragile." Pour les enfants comme pour les parents, l'heure était à la peur panique de l'avenir.

L'autre grande inspiration de Scarfolk, c'est justement la manière dont la peur était utilisée pour éduquer les petits Anglais dans les années 70. A la télévision, chaque programme jeunesse était encadré par des spots de prévention angoissants. Dans l'un des plus célèbres, un "esprit de l'eau sombre et solitaire" raconte comment il engloutit les imprudents. La veille de la Guy Fawkes Night, des photographies de brûlures graves étaient montrées dans les écoles pour avertir des dangers des feux d'artifices. Richard Littler se souvient bien des doigts amputés et des nez fondus, mais son vrai traumatisme reste The Finishing Line. Dans ce film éducatif de 1977, des enfants qui courent sur une ligne de chemin de fer pendant une compétition sportive sont blessés ou tués par des trains.

Des émeutes à quelques pas du domicile familial, des terroristes irlandais à la télévision, des esprits frappeurs dans les journaux, des grands brûlés à l'école : quand on a 6 ans, ça fait beaucoup. "Enfant, j'étais toujours effrayé", affirme Richard Littler dans The Independent. Dans le Collector's Weekly, il raconte : "Je souffrais de terreurs nocturnes quand j'étais petit. Je me rappelle qu'il m'arrivait souvent de ne plus faire la différence entre la réalité et les cauchemars". Quatre décennies plus tard, Scarfolk lui permet-il de se débarrasser de ses vieilles peurs en les diluant dans l'humour ? "Ca n'a pas été conscient, mais je suppose que ma réécriture de l'histoire peut être vue comme thérapeutique, nous a-t-il expliqué. Elle m'a permis de prendre le contrôle du passé et de le redéfinir selon mes besoins".

Scarfolk aurait pu n'être qu'un regard revanchard sur le passé. Malheureusement, depuis quelques mois, la ville fictive ne semble plus si dystopique. Ses badges d'identification des étrangers, ses attaques contre la démocratie, ses jeux-concours pour gagner ses droits de l'homme… Difficile de ne pas lier ces oeuvres à l'actualité. Dans un cas, Richard Littler a presque prédit l'avenir : "Il est temps de se confronter aux faits, proclame une fausse affiche publiée en janvier 2016 sur le blog de Scarfolk. A partir du 22 février, les faits seront abandonnés. Le gouvernement, en partenariat avec les conseils locaux et les pouvoirs publics, a décidé de ne plus faire appel aux faits, aux preuves et aux autres formes de vérifications. Leur utilisation rare et peu commode dans les discours officiels est à l'origine de cette décision." Kellyanne Conway, la conseillère de Donald Trump, a dévoilé son concept de "faits alternatifs" un an plus tard.

Richard Littler a créé Scarfolk pour s'amuser avec l'Angleterre des années 70, pas pour commenter l'actualité ou dénoncer le pouvoir : "Je souhaite que mon oeuvre reste apolitique, soutenait-il au Telegraph en 2013. Je me fie à mon moi enfant, celui qui ne savait rien de la politique". Il a changé d'avis quand le présent a rattrapé ses oeuvres. Le 25 janvier dernier, Donald Trump a déclaré au cours d'un entretien avec la chaîne ABC : "J' ai parlé à d'autres personnes du renseignement, et ils croient beaucoup par exemple au waterboarding , parce qu'ils disent que ça marche, ça marche". Une publicité pour un kit d'accessoires de waterboarding Action Man est apparue sur le blog de Scarfolk deux jours plus tard. La semaine précédente, Richard Littler avait déjà épinglé le nouveau président des Etats-Unis en le mettant en couverture d'un livre intitulé "La dé-évolution de l'humanité : de l'Homo Sapiens au fantôme en passant par le chou".

Même sur les réseaux sociaux, Scarfolk prend position. Un commentaire malin sur Facebook, un retweet bien placé, le public apprécie et Richard Littler joue le jeu. Il attaque Theresa May, les inégalités homme-femme, la peur irrationnelle des attentats, la surveillance de masse. L'artiste refuse néanmoins de reconnaître que son travail a pris une nouvelle direction : "Je ne me considère pas comme un satiriste politique avant tout, a-t-il affirmé à Motherboard. Je crois que j'aime juste me plaindre. A propos de tout. Ca me relaxe. Oui, je m'engage de plus en plus depuis quelques années. N'est-ce pas ce que nous faisons tous ? Je pense pas que nous ayons encore le choix". L'enfance est finie, le passé n'est plus vraiment au coeur de Scarfolk. Dans sa biographie Twitter, Richard Littler se présente comme "ce mec, qui semble avoir vu le futur". C'est ainsi qu'il a été décrit par Edward Snowden.

L'univers de Scarfolk contient plus que des créations graphiques. Quand il n'est pas sur Photoshop, Richard Littler compose des morceaux d'ambient qu'il met en ligne sur Soundcloud. Intitulés Uncomfortable Silences. No. 4, Audio Control For Baby ou Demons Come In All Shapes & Sizes, ils ajoutent une dimension sonore à la dystopie. L'artiste explique : "Pour moi, la musique et le son sont très importants, peut-être plus que l'imagerie. C'est le chemin le plus court et le plus riche vers des souvenirs perdus ou partiels. Quand je me suis lancé dans Scarfolk, c'était en partie pour capturer visuellement le ton et l'ambiance évocatrice d'artistes dit "hantologiques " comme Boards of Canada". Les musiciens associés au mouvement de l'hantologie créent des atmosphères fantomatiques en composant à l'aide de vieux enregistrements ; l'album An Empty Bliss Beyond This World de The Caretaker devrait vous aider à saisir.

Richard Littler est illustrateur, designer, compositeur mais aussi scénariste : depuis janvier 2016, il travaille sur une série télévisée Scarfolk aux côtés de la société de production britannique Retort ( Brass Eye, The IT Crowd). La date de diffusion n'a pas encore été annoncée ; comme nous l'a rappelé l'artiste avec ce qui ressemble à une pointe d'irritation, "ces choses prennent du temps. Beaucoup de temps". Pour patienter, vous pouvez toujours lire son premier roman, Discovering Scarfolk. Tous les grands événements de l'année 2067 y sont peut-être prophétisés.